L'homme ne tarda guère à arriver, avec sa charrette.
Au coup de sonnette:
--Voici maman! cria Georges.
--Non, cher petit, ce n'est pas elle. Elle ne viendra pas aujourd'hui.
--Comment le sais-tu?
Marcant fut embarrassé.
--Je le sais, dit-il.
Et il se tut; l'enfant aussi, qui aussitôt devint tout songeur. Il se
sentait devant un grand mystère. Son père le comprenait et voulait le
lui cacher. «Où donc était sa mère? Pourquoi ne revenait-elle pas?
Est-ce qu'elle ne l'aimait plus?--Et ma bonne, donc?» il songeait, tout
étonné, devant ces choses extraordinaires.
Marcant descendit ouvrir à l'homme, lui montra les caisses à enlever.
--Vous connaissez le bateau de M. Dauphin?
--L'_Ibis Bleu_? oui, monsieur, il est dans le port depuis ce matin.
--Vous les porterez à bord.
--Oui, monsieur, elles y seront dans trois quarts d'heure... Est-ce
qu'il n'y a rien à dire, pas de réponse à attendre?
--Rien, pas de réponse.
--C'est bien, monsieur.
Marcant retourna auprès de Georges.
--Qui donc est venu, papa? Est-ce que maman envoie des nouvelles, dis?
Marcant pensa qu'il valait mieux, pour calmer l'enfant, préciser
quelque chose.
--Oui, répondit-il. Elle va bien; mais comme je te l'avais dit, elle ne
peut revenir... Elle fait un voyage... Et je lui ai envoyé des robes,
du linge, des effets... ses malles!... Elle repart de Cannes, sur la
mer!
L'enfant, assis sur son lit, la tête un peu de côté, regardait un point
fixe dans l'espace. Il avait l'air de regarder sa pensée matérialisée
hors de lui. Avec l'impitoyable besoin de s'expliquer tout, qui leur
sert à se faire une âme, il dit:
--Pourquoi qu'elle n'est pas venue les chercher--pour m'embrasser?
Marcant s'aperçut qu'il aurait dû arranger savamment une fable, un
roman, à l'usage du petit, où tout aurait été prévu, se serait enchaîné
logiquement, comme dans la vie. Il s'aperçut que le mensonge exige du
génie pour être soudé à la vérité, à toutes les conséquences du réel.
--Elle n'a pas eu le temps, répondit-il au hasard.
L'enfant conclut:
--Elle avait toujours le temps... avant.
Avant! Avant quoi? Le mot entra dans le cœur du père comme une balle
de fusil. Il baissa la tête et tira hors du lit les jambes du cher
petit... Il lui mit ses bas. C'était la première fois que Georges
voyait son père le servir ainsi...
--Mais, mon papa, je sais m'habiller tout seul.
--On t'aidait pourtant, tous les matins.
--Oui, mais c'était pour me gâter.
--Eh bien, je veux te gâter aussi.
Il le prit dans ses bras, l'enleva du lit avec un de ses bas tout
pendant, sa petite chemise retroussée, la moitié de son petit corps
tout nu, tout comique et tout charmant, et il le pressa sur son cœur
avec une tendresse infinie... et un grand sanglot éperdu... Ce qu'il
embrassait, c'était elle aussi dans le passé, ce qui lui restait d'elle
dans l'avenir...
Georges comprit de plus en plus qu'il y avait des choses
extraordinaires. Et de tous ses petits bras, il serra son père bien
fort, le plus fort qu'il put.
--Est-ce que nous ne la reverrons plus... alors?
--Pourquoi dis-tu: alors? interrogea Marcant impatienté.
--Je ne sais pas.
Il ne savait pas, en effet, mais c'était qu'à son insu, il avait senti
l'adieu adressé à sa mère dans la nouveauté des tendresses paternelles.
--Où allons-nous, mon papa?
--A l'hôtel, déjeuner... quand nous nous serons promenés.
--Et ma bonne Marion, mon papa?
--Elle ne reviendra plus, celle-là!
--Mais nous irons la voir, à la ferme, dis, parce que je l'aime bien,
ma bonne Marion!
--Elle t'a pourtant laissé tout seul... cette nuit.
--Oh! c'est qu'elle n'aura pas pu faire autrement... comme maman!...
Alors, ce n'est pas sa faute, et nous irons la voir, dis, à la
ferme?... puisqu'on peut... Maman, elle, on ne peut pas... parce
qu'elle est sur la mer,--toujours plus loin et qu'on ne peut pas au
juste savoir où...
Marcant ne répondit plus rien. Il se laissa rouler par les vagues
confuses de la douleur, comme un caillou par la lame du rivage,
abandonné, résigné,--usé.
Quand Georges fut prêt:
--Allons, sortons!
--Attends! mon papa.
L'enfant alla ouvrir un placard dans le mur, son armoire aux joujoux;
et, dans le bas de l'armoire, avec d'infinies précautions, il prit
quelque chose qu'il en retira. C'était son bateau, son _Ibis Bleu_!
--Tu ne vas pas emporter ça!
--Oh! si, mon papa... On est toujours au bord de la mer, ici; alors je
le mettrai sur l'eau, après le déjeuner... Et puis, j'aime tant à le
voir! Il me fera penser à maman, qui est sur l'autre, sur le grand! Il
lui ressemble au grand,--regarde... C'est tout naturel, puisque tu me
l'as choisi exprès... Tiens, il y a des fenêtres ici, à l'arrière...
c'est celles du petit salon de M. Dauphin. Maman doit être là: c'est
le plus joli endroit du bateau... Tu comprends bien, n'est-ce pas, ça
me rappelle tout... Si je le perdais, je ne serais pas content, ah!
mais non! et je croirais que ça porte malheur... Aussi, je le soignerai
bien, n'aie pas peur!...
La petite âme, sensible, exaltée, maladive, visionnaire, se montrait
au père, pour la première fois, tout entière. Marcant fut effrayé.
Il n'avait jamais entrevu ces profondeurs. Il eût jugé ces pensées
mauvaises chez une grande personne. Toute mièvrerie de sentiment lui
semblait romanesque, dangereuse. Il se dit que la nuit passée sur cette
terrasse avait rendu l'enfant malade et se promit de le conduire au
médecin, ce jour-là même... «C'est du rêve qui continue, se dit-il.
Est-ce qu'il va vivre dans ce cauchemar?»
Il s'était baissé, regardait l'enfant attentivement au visage; il
regardait ses lèvres, ses yeux un peu rouges, ses joues un peu pâles...
Il tâtait son pouls.
--Pourquoi tu me regardes comme ça, mon papa?
--Tu n'es pas malade?
--Oh! non!... mais je ne suis pas content!
--Eh bien, il faut laisser ce bateau.
--Oh! papa!
Le cri fut profond. Georges leva sur son père des yeux de prière
désespérée, car il savait que Marcant, lorsqu'il avait ordonné quelque
chose, ne changeait jamais de volonté.
--Oh! mon papa! je voudrais tant ne pas le laisser!... Maman me le
laissait toujours emporter, ma bonne aussi... M. Dauphin aussi!
Marcant, hors de lui, frappa du pied. Ses yeux jetèrent une flamme...
L'enfant se replia sur lui-même... et, en silence, alla cacher son
bateau au bas de l'armoire, à sa place... Il n'en finissait plus de le
soigner, d'en écarter les autres jouets, de le couvrir d'un lambeau
d'étoffe qui était là pour ça...
Marcant, furieux, le regardait faire.
--As-tu fini?... Allons, sortons!...
A cette voix brusque, l'enfant se leva, revint au père, la tête basse,
lui prit la main, sans le regarder, effrayé de se retrouver tout à coup
en face de l'ancien Marcant,--de celui qui, comptant sur la mère pour
que l'enfant reçût plus que sa part des tendresses nécessaires, se
montrait souvent trop sévère, même un peu dur.
--Regarde-moi!
L'enfant leva ses yeux: ils étaient pleins de larmes qui ne coulaient
pas encore, parce que son père n'aimait pas les larmes. Les yeux du
petit regardèrent ceux du père, d'en bas, avec une expression de
faiblesse vaincue, de tendresse soumise impuissante à monter, qui était
déchirante... Puis il éclata en sanglots et précipita son visage contre
la jambe du père, qu'il étreignit avec ses deux bras.
Le cœur de l'homme fut brisé.
--Allons, ne pleure plus, Georges... Je te demande pardon!
Le pauvre homme alla au placard, se baissa, dépouilla soigneusement le
bateau du chiffon qui le couvrait, le mit sur son bras... et il disait:
--Ne pleure plus... nous l'emporterons toutes les fois, tant que tu
voudras... mais ne pleure plus!...
L'enfant souriait déjà... Il regardait son bateau posé sur le bras du
père, et il lisait à voix haute le nom, écrit en belles lettres dorées:
IBIS BLEU. Et quand ils furent dehors, sur le chemin:
--Comme tu es bon, mon papa! je te remercie beaucoup, oh! mais
beaucoup, beaucoup!
V
Et, profitant de la bonté de son père, il voulut en déjeunant à l'hôtel
que son _Ibis Bleu_ fût sur la table, devant lui, appuyé contre le
store dont le bas, relevé, laissait voir un peu du bleu de la mer. Ils
ne mangeaient pas beaucoup, l'homme ni l'enfant, et au dessert, Georges
s'écria:
--Oh! regarde, papa, on dirait tout à fait le véritable! on dirait
qu'il est sur l'eau de la mer qui est derrière la vitre! C'est maman
qui revient!...
Dans la même minute, Marcant, écartant de son côté le store, vit
l'_Ibis Bleu_ qui sortait de la rade de Saint-Raphaël et prenait le
large... Et il se sentit si mal que, d'une main tremblante, il dut
saisir un flacon de liqueur quelconque et boire en hâte. Il ne songeait
qu'à ne pas laisser voir à l'enfant son malaise et sa pâleur; à ne pas
défaillir, pour ne pas l'épouvanter.