--Ils vont débarquer dans le port! Quelle audace!... Non, devant la
villa! C'est pire! Non, ils repartent... Ah! les misérables!...
Ce mot, c'était le refrain.
Marcant regarda sa montre. Il était cinq heures du matin.
Le youyou, se détachant du bord, amenait à terre Elise, accompagnée de
M. Dauphin.
Marcant ne voulut pas qu'ils pussent se concerter, et il se dissimula
dans l'escalier du mirador dont il descendit trois marches, et d'où il
les regarda à travers les balustres de la terrasse...
Leur embarcation entra dans le petit port. Marcant les avait perdus
de vue. Il regarda du côté du chemin, derrière la villa; il les
vit bientôt s'avancer ensemble. Dans la solitude matinale, ils ne
craignaient pas d'être surpris. Toutefois ils marchaient isolément.
Elise était grave. Elle maintenait sa résolution de ne pas rester la
maîtresse de Pierre. Cela lui semblait réellement impossible, contraire
à tout ce qu'elle était.
Marcant y voyait trouble, n'apercevait rien de leur attitude.
Il ne voyait que ceci: Ils sont ensemble! ils approchent!
Quand ils furent à cinquante pas, il se mit à descendre. Une seule idée
était sous son crâne, y tenait toute la place: «Je vais les tuer!...
Comment?»
Il se voyait les prenant tous deux par le cou, un de chaque main et,
avec sa vigueur irrésistible de paysan il choquait l'une contre l'autre
les deux têtes: la cervelle jaillissait!... «Quelle folie! C'est une
vision de délire. Ça n'est pas possible! C'est dommage!» Cela, en lui,
se formulait en ces termes, exactement.
Il avait encore une autre vision: Elise ouvrait la porte massive. Lui,
Denis, était derrière; et, au moment où elle entrait, il se lançait
de toute sa vigueur; et, entre le dormant et la lourde porte, il
l'écrasait! Ensuite, il assommait l'autre qui, bravement, était venu au
secours.
«... Non, ce n'est pas cela! je trouverai quelque chose sur le moment,
selon qu'ils seront rapprochés ou éloignés l'un de l'autre!»
Il se repaissait de ces images. Une irrésistible folie lui faisait
rêver tout cela. Il préméditait un mauvais coup, mais sans être
aucunement le maître de diriger sa préméditation!
Il descendait. Arrivé dans le corridor, il attendit... On ouvrait...
Il vit le pêne glisser et il l'entendit. Ce bruit lui sembla énorme.
La porte tourna. Elise parut... Pierre n'était pas là... Sur l'ordre
d'Elise, il l'avait quittée avant le seuil, et rejoignait le youyou...
Elle tenait ses yeux baissés, et elle vit d'abord--comme dans les
mauvais rêves incompréhensibles, où les détails les plus vulgaires
dégagent de l'épouvante--les deux gros pieds de Marcant qui se
découpaient, noirs, terrifiants, sur les dalles blanches. Ainsi
révélée, la subite présence du juge, qu'elle croyait bien loin,
s'engouffra dans sa cervelle comme une horrible attaque de folie...
Elle leva alors le regard sur l'apparition inattendue et lui, qui
voyait rouge, était si terrible, si prêt au meurtre, qu'elle se rejeta
en arrière avec une face convulsée, des yeux jaillis de l'orbite, et la
bouche ouverte pour un cri de terreur suprême...
Alors tout ce que Marcant avait prémédité s'écroula de soi-même, et,
avant d'avoir voulu les prononcer, il dit, plus prompt du cœur que du
cerveau, ces quatre mots, aussi épouvantables que la mort même:
--Silence! votre enfant dort!
La même surprise, la même terreur qui allaient faire pousser à Elise un
cri, étouffèrent ce cri dans sa gorge.
Marcant reprit, froid comme le marbre:
--Sa bonne, à votre exemple, l'a abandonné... Mais elle, du moins,
c'est une mercenaire, je l'excuse. L'enfant s'est réveillé. Il a passé
la nuit sur la terrasse, à peine vêtu, exposé au vent, à l'humidité...
il vous appelait... c'est là que je l'ai trouvé... Vous me comprenez?
Elle fixait sur lui des yeux hagards.
--Qu'attendez-vous? dit-il. Vous devez bien comprendre que nous n'avons
plus rien à nous dire. Je sais d'où vous venez; je vous ai vue;
retournez-y, et le plus tôt possible.
Elle le regardait toujours et croyait devenir folle. A la vérité, elle
l'était en ce moment-là.
Il se sentait inexorable, de toute la force de ce regain d'amour qui,
depuis quelque temps, couvait en lui.
Un éclair enflamma les yeux de la malheureuse. Elle comprit qu'elle
n'entrerait plus dans cette maison où était son enfant; et, éperdument,
à tue-tête, d'une voix suraiguë, prolongée, elle cria:
«Georges! Georges!» pour être entendue de lui, pour le revoir!...
--Tais-toi! Taisez-vous! dit le maître. Vous ne méritez plus votre
enfant. C'est lui que vous avez indignement trompé: ce n'est pas moi!
Moi, à côté, ce n'est rien. La femme, ça trahit quelquefois, dit-on!
mais on dit que les mères ne trahissent pas! Vous, vous êtes une mère
infidèle, entendez-vous, la mauvaise mère, la mère adultère! la mère
fausse! Eh bien, vous ne l'aurez plus, cet enfant!... Vous l'aimez
au fond? Vous ne l'aurez plus! Voilà le seul châtiment que je vous
prépare: un divorce, qui vous prendra votre enfant. Il n'est plus qu'à
moi, à moi seul, entendez-vous!
Il parlait d'une voix lourde, étranglée, pour ne pas éveiller le petit,
mais il se soûlait de sa rage, et ne pouvant pas agir ni crier, il se
dédommageait avec la violence des paroles; il les alourdissait des
pesées sourdes de sa voix; il prenait goût à l'injure; il mâchait et
buvait sa salive et sa vengeance.
--Allons, adieu! dit-il, partez! va-t'en!
[Illustration]
Elle se mettait à comprendre tout le péril, et la nécessité absolue du
mensonge. Que savait-il, après tout? De quel droit croyait-il qu'elle
l'avait trompé? Il n'aurait pu l'affirmer, le prouver surtout? Elle
pouvait bien avoir passé cette nuit à bord, innocemment et malgré
elle. Le mensonge qu'elle avait préparé, d'où vient donc qu'elle ne le
retrouvait pas?--Il le fallait pourtant, qu'elle sût mentir! C'était le
seul salut, le sien, celui de l'enfant, qui mourrait sans elle... Mais
le mensonge préparé ne se formulait plus en son esprit. La crainte la
paralysait. Elle se sentait trembler toute. Sa voix se refusait... Elle
n'avait jamais menti.
Alors, elle songea à ruser, par l'attitude au moins. Elle releva la
tête et se redressa tout entière.
Un instinct de bête traquée s'était éveillé en elle. Est-ce que, en
silence, on ne pourrait pas échapper?... On peut mentir avec le regard!
Ses beaux yeux, elle le savait, disaient la clarté de son âme... Si
elle pouvait encore lui montrer _cela_?... Elle trouverait plus tard
les explications voulues... mais il fallait, d'abord, lui faire croire
qu'il en existait de toutes simples... Qu'avait-elle à perdre à ce jeu?
Elle leva, sur ceux de son juge, des yeux de bête maligne, qu'une bête
plus forte tient à l'arrêt. Et il la regarda, lui aussi, dans le regard.
Alors un drame silencieux se passa dans le mystère de ces regards qui
se pénétraient.
Il plongeait dans les yeux d'Elise le trait perçant de son œil
fiévreux, translucide, divinateur. Et ce qu'il vit lui fit plus de mal
encore que tout le reste. Elle écarquillait les yeux pour faire croire
qu'elle ouvrait, qu'elle étalait toute grande son âme. Sa volonté
déterminée de mentir était, au fond de ces yeux-là, en lutte avec une
invincible sincérité. Dans ce regard le faible commencement de mensonge
qu'elle parvenait à créer ne parvenait à prendre ni consistance ni
éclat. C'était une vapeur mal condensée, insuffisante, et là, derrière,
était--dissimulée mais certaine--la faute!... En s'interposant entre
elle et lui, ce voile si léger les rendait plus étrangers l'un à
l'autre que des ennemis; et vue au travers, la vérité plus cruellement
révélée que par un aveu apparaissait d'autant plus honteuse!
Une douloureuse jouissance le prit, de si bien voir, de la tenir
ainsi vaincue, impuissante à mentir, à échapper à son étreinte et
à sa clairvoyance, et il ne dit plus rien,--mais il mit dans ses
yeux une plus vive acuité de pénétration. Elle se sentit fouillée au
dedans, percée à jour, vue dans les replis, et, dérobant malgré elle
ses yeux au regard du maître, c'est avec des paroles qu'elle répondit
à l'accusation de ce regard; et,--comme si on l'eût accusée avec la
voix,--elle cria, à plusieurs reprises, trahie par l'énergie même et
par l'insistance de la négation:
--Ça n'est pas vrai! ça n'est pas vrai! ça n'est pas vrai!
Il se sentit cruel avec joie.
--Si vous aviez avoué, peut-être, dit-il, vous aurais-je pardonnée...
Qui sait! Adieu!
Elle perdit la tête à ce mot, joua le tout pour le tout et se précipita
à ses pieds, se traîna à genoux sur la large marche du perron en
gémissant:
--Pardon! c'est vrai! pitié! pardon! si vous saviez!... Je ne suis pas
si coupable!... Oh! par pitié! pardon! pardon! Au nom de notre enfant,
pardonnez, pardonnez-moi!
Lui, une indifférence horrible l'envahit, un froid de mort traversa son
cœur. Il se trouva tout étrange, tout changé! Et il dit seulement:
--Trop tard!
Et aussitôt, en silence, il referma la porte lourde, bien doucement,
pour ne pas réveiller l'enfant.