Le petit dormait, épuisé. Le père songeait. Il se reprenait à espérer
maintenant une promenade innocente, à bord de ce yacht, une difficulté
matérielle de retour. Les choses, comme il arrive, s'expliqueraient
peut-être tout naturellement. A bout de douleur, il se reposait
dans l'illusion d'une espérance qu'il jugeait invraisemblable. «Et
d'ailleurs qu'elle y soit allée seule, c'est trop!» Puis, tout à coup:
«Non, non! elle est coupable, c'est sûr!... Son enfant! son enfant!
Quel mauvais temps eût-il fallu pour l'empêcher de revenir vers son
enfant! D'ailleurs, ce n'était pas du mauvais temps, ça! Quelle
tempête faudrait-il pour arrêter ce yacht!...» Et, repris par toute sa
douleur, il avait des rages d'autant plus folles qu'elles restaient
intérieures. Il était condamné à l'immobilité. Et il roulait des
projets de vengeance. Puis il se prenait en pitié: «Monsieur le préfet!
se disait-il avec une ironie aiguë. Il est joli, le préfet, seul, la
nuit, sur un chemin public, à la porte de sa maison, bafoué, trompé,
chassé de chez lui, par une femme!»
Un bruit de gravier écrasé lui fit dresser l'oreille. C'était la
servante... Ce n'était pas la première fois qu'elle sortait ainsi, la
nuit, qu'elle allait, sans être vue, retrouver Cauvin, dans sa cabane
du bord de la mer.
--D'où venez-vous, Marion?
--Monsieur!...
--D'ailleurs, peu m'importe! Allez-vous-en... retournez à l'endroit
d'où vous venez!
Elle tenait toute prête la clef dans sa main. Il la lui arracha.
--Mais, monsieur...
--Nous réglerons plus tard. Allez-vous-en!..
Il voulait surtout être seul quand Elise rentrerait. La paysanne
comprit que l'homme, qui parlait bas cependant, était hors de lui. Elle
eut peur.
--Comment avez-vous pu laisser l'enfant seul, vous? une mère!
[Illustration]
--J'espérais qu'il ne s'éveillerait pas. Madame disait souvent qu'il
ne s'éveille jamais, que ça ne lui est arrivé qu'une fois, depuis que
madame est ici. C'est quand il attendait ce petit bateau que monsieur
lui a envoyé...
Elle parlait d'une voix qui s'efforçait de se faire douce, insinuante;
elle entrait dans des détails pour y accrocher l'attention de Marcant,
le détourner du sujet de sa colère.
--Enfin, vous l'avez abandonné volontairement... c'est tout ce que
j'avais besoin de savoir. Allez-vous-en... vite!
Elle eut peur et fit un pas pour s'éloigner. Mais la prudence et
l'avarice la retenant aussitôt:
--Et mes effets, mes gages? dit-elle d'une voix devenue sèche,
indifférente.
--On vous portera tout, ou bien vous enverrez demain prendre vos
effets. Allez, je ne veux plus vous voir!
Elle retourna attendre dans la cabane de Cauvin une heure convenable
pour se présenter devant Saulnier.
Marcant entra, monta le plus vite qu'il put, alluma d'abord des lampes
pour que l'enfant, tout de suite au réveil, fût rassuré; puis il monta
sur la terrasse par l'escalier où brûlaient maintenant tous les becs de
gaz.
Georges, harassé, dormait à terre, à moitié vêtu, sa petite joue
appuyée sur ses mains posées l'une sur l'autre.
Le père le prit dans ses bras. L'enfant ne se réveilla pas, il sentait
doucement, à travers le somme, qu'il était pris ainsi pour être
protégé. Il se détendit, s'étira un peu, avec un grognement gentil qui
voulait dire: «Je sais, je sais, c'est toi... merci, mon papa... je
t'aime bien...»
Marcant le déshabilla, le mit dans son petit lit, le couvrit
soigneusement, le borda, porta la lampe dans la chambre de la mère et
revint attendre dans l'ombre--près du petit, dont il surveillait à tout
instant la respiration--la suite de sa destinée.
Il était là, assis dans un fauteuil, les bras affaissés, les mains
ouvertes sur ses genoux, les yeux grands ouverts dans l'obscurité,
fixés obstinément sur une pensée, sur une image unique.
Il attendit ainsi leur retour.