Ils se connaissaient depuis trois mois, mais dans cette solitude, cela
comptait pour un an de ces entrevues de Paris espacées et brèves.
Il l'avait invitée une fois à venir avec Georges, l'après-midi, passer
une heure sur son yacht.
Elle avait refusé d'abord, mais Georges l'ayant suppliée, elle avait
cédé à l'enfant.
L'enfant, c'était le chaperon et surtout la sauvegarde. Pour sûr, il
raconterait à son père ce goûter à bord. Dès lors, elle ne faisait rien
de blâmable, ne faisant rien de nécessairement caché.
Pourtant, dans aucune de ses lettres, elle ne raconta à Marcant cette
visite qui fut courte.
Quelques jours plus tard, Pierre lui proposa une promenade en bateau
jusqu'au golfe Juan. C'était l'époque où les orangers sont en fleurs.
En ce temps-là, ce pays embaume.
--Venez respirer ce parfum qui emplit tout le golfe. Cela est unique,
disait-il, et, dans quelques jours, il serait trop tard.
Il s'agissait de partir de bonne heure, après le déjeuner, avec
Georges, bien entendu. On reviendrait le soir avant la nuit. Cette
partie ne pouvait se remettre. Il faut saisir le moment!
--La distance n'est rien avec le yacht... C'est une émotion
inoubliable, celle qu'on éprouve dans ce beau golfe, à respirer l'odeur
de la terre en fleurs!
Elle hésita beaucoup; il supplia:
--Faites-moi cette joie, de grâce?
--Mais c'est très compromettant... Que dirait mon mari?...
--Bah! ici!... Autant dire à l'étranger! au bout du monde! Qui le
saura?... Votre mari permettrait, j'en suis sûr. C'est si simple.
Il ne songeait qu'à lui-même avec la légèreté du désir... Il ne
songeait qu'à la joie qu'il aurait à recevoir à son bord, pour tout un
long après-midi, cette jeune et jolie amie...
Hélas! son scepticisme murmurait tout bas en dessous: «Elle sait mieux
que moi ce qu'elle a à faire!... Si elle consent, eh bien, c'est que
tout est possible... _A Dieu vat!_...»
--Je vais écrire à mon mari, lui dire que je pars pour cette
promenade...
Elle était très tentée. Le temps était délicieux. L'idée du golfe tout
entier, mer, ciel et terre, empli de l'odeur des orangers l'enivrait
par avance. Elle avait entendu parler de ces calmes soirées où toute
cette contrée, comme les rives d'Espagne, embaume, enveloppée d'une
senteur qui est comme le rêve nuptial de la terre, du ciel et de l'eau.
--Bah! vous écrirez à bord!... Le youyou est là... Si vous me mettez en
retard, je ne peux plus répondre du retour avant la nuit!...
Il est parfois impossible à ceux-là mêmes qui se sont laissés prendre
au charme de la faute, de comprendre comment, en eux, s'effacèrent, au
moment décisif, les fortes objections de la sagesse.
Et pourtant, si la puissance des circonstances, de leur désir, de leur
caprice, n'avait pas, durant le temps nécessaire, réduit à néant tous
les obstacles, il y aurait de par le monde plus de regrets que de
remords.
Elise appela Georges, lui expliqua ce qu'on allait faire. Contre toute
attente, l'enfant voulut rester.
--... Je vais te dire, maman... L'autre jour, à bord du bateau, eh
bien, j'ai eu un peu mal au cœur... et la mer était bien plus belle
qu'aujourd'hui!
--Vous le voyez, mon ami, c'est impossible! Je le désirais pourtant
bien,--depuis un instant... j'étais décidée!
Pierre, à ce mot, fut désolé. Un rêve, près de se réaliser, lui
échappait!
En enfant gâté qu'il était, il ne put supporter cette contrariété.
--Non! non! il faut venir quand même. Je vous en supplie! Tenez! à
peine arrivé au golfe, vous pourrez prendre, pour revenir ici, le
chemin de fer... Ce n'est pas trois heures d'absence... Le bon petit
cœur de Georges ne voudra jamais priver ni vous ni moi de ce grand
plaisir...
[Illustration]
Elise avait quitté son chapeau, son ombrelle, ses gants.
Georges intervint:
--Pour sûr, maman, je ne veux pas te priver de la belle promenade! Je
m'amuserai autrement... Tu peux me laisser, va; je n'ai pas peur, avec
Marion... Je m'amuserai bien tout seul, avec mon _Ibis Bleu_ à moi,
jusqu'à ce soir!--Et puis j'ai ma leçon à prendre, et, avant, un grand,
grand devoir à finir!
Aveuglée par le démon qui se charge d'aveugler ceux qu'il veut perdre,
elle ne voyait plus les obstacles. La petite aventure la sollicitait.
L'enfant, qui eût été la bonne raison de refus, si gentiment la
poussait du même côté que son désir!... Son pauvre ami la regardait
avec des yeux si suppliants!...
--Quelle folie!... C'est une vraie folie! dit-elle.
Elle était vaincue.
Georges lui tendit l'ombrelle, les gants. Pierre lui présenta son
chapeau.
--Nous serons là-bas dans une heure... Dans deux heures et demie, par
le train, vous pouvez être de retour!...
Elle installa Georges à sa petite table de travail, l'embrassa, comme
à l'ordinaire quand il lui arrivait de sortir sans lui pour une courte
promenade. Elle fit quelques menues recommandations à Marion, répéta
qu'elle serait de retour avant deux heures, et partit.
Dix minutes plus tard, elle mettait le pied à bord de l'_Ibis Bleu_, et
le petit Georges, ayant soulevé le rideau de sa fenêtre, la regardait,
tout fier d'avoir si courageusement laissé sa chère maman partir ainsi
sans lui!...--Mais c'était pour si peu de temps! il serait si content,
tout à l'heure, à son retour! Et puis, de la ville de là-bas, elle lui
rapporterait, pour sûr, quelque jolie surprise!