Un jour Pierre arriva bouleversé. Sa mère était souffrante; il quittait
son bateau. Il allait dans une heure prendre le train, afin d'arriver
près d'elle plus tôt. Il montra la lettre qu'il venait de recevoir.
Elle n'était pas inquiétante, cette lettre, mais il s'inquiétait, ne
voulait rien entendre qui le rassurât; il s'effrayait, et sa peine,
son trouble exagéré, montraient un cœur si tendre, si parfaitement
affectueux, si dévoué, qu'elle se mit à l'aimer mieux, plus gravement,
comme un ami de très longtemps, dont on connaît tous les fonds, sur qui
on peut compter parce qu'il a le cœur bien placé, un cœur sûr.
--C'est elle qui vous a élevé?
--C'est elle.
--J'aurais dû le deviner. Vous avez des tendresses, des douceurs, des
grâces dans votre cœur, dans votre esprit, qui sont bien féminines---et
bien attachantes. Partez donc bien vite! mais j'ai lu entre les lignes
de cette lettre. Elle n'est pas alarmante; je vous jure que vous allez
trouver votre chère maman en bonne santé...
--Merci... Au revoir!
--A bientôt...
Il ne l'appelait jamais plus: «Madame» et n'osait pas dire: «Ma chère
amie».
Il revint quatre jours après, épanoui de joie. Sa mère allait bien
quand il était arrivé.
--Je vous l'avais bien dit, exalté!
Elle fut touchée de sa joie, si heureuse elle-même qu'il fut à son tour
ému. Aucune de ses maîtresses n'avait été mêlée ainsi à sa vie de bon
fils. La meilleure, en occasion semblable, avait considéré une maladie
de sa mère comme un obstacle ou un retard à leurs joies d'amants.
Décidément, Elise était adorable.
Ainsi s'insinuait en eux l'amour du cœur, tandis que le ciel et l'eau,
la couleur des choses, la tiédeur de la saison se chargeaient de
troubler leurs sens.
Une chose déjà grave, c'est qu'ils avaient cherché tous deux, chacun
de son côté, le moyen de masquer aux yeux de Marcant la fréquence de
leurs entrevues, l'importance que prenait dans leur vie leur sentiment
mutuel. Tous deux continuaient pourtant à le juger honnête.
Quant à Pierre, il aurait juré qu'elle ne serait jamais sa maîtresse...
et il regrettait un peu de ne pouvoir rien faire pour qu'elle le devînt!
Où elle jugeait infinie la délicatesse du cœur de Pierre, sa finesse
de tact, sa faculté de tendresse, c'est que jamais le petit Georges
n'avait eu avec lui un des brusques reploiements sur soi-même que
motivaient si souvent un mot, un geste de son père.
Pierre touchait à l'âme du petit avec une main vraiment maternelle.
Cela achevait de conquérir la mère, de lui donner de cet homme une
haute idée, fondue dans l'émotion...