XV

Un jour Pierre arriva bouleversé. Sa mère était souffrante; il quittait

son bateau. Il allait dans une heure prendre le train, afin d'arriver

près d'elle plus tôt. Il montra la lettre qu'il venait de recevoir.

Elle n'était pas inquiétante, cette lettre, mais il s'inquiétait, ne

voulait rien entendre qui le rassurât; il s'effrayait, et sa peine,

son trouble exagéré, montraient un cœur si tendre, si parfaitement

affectueux, si dévoué, qu'elle se mit à l'aimer mieux, plus gravement,

comme un ami de très longtemps, dont on connaît tous les fonds, sur qui

on peut compter parce qu'il a le cœur bien placé, un cœur sûr.

--C'est elle qui vous a élevé?

--C'est elle.

--J'aurais dû le deviner. Vous avez des tendresses, des douceurs, des

grâces dans votre cœur, dans votre esprit, qui sont bien féminines---et

bien attachantes. Partez donc bien vite! mais j'ai lu entre les lignes

de cette lettre. Elle n'est pas alarmante; je vous jure que vous allez

trouver votre chère maman en bonne santé...

--Merci... Au revoir!

--A bientôt...

Il ne l'appelait jamais plus: «Madame» et n'osait pas dire: «Ma chère

amie».

Il revint quatre jours après, épanoui de joie. Sa mère allait bien

quand il était arrivé.

--Je vous l'avais bien dit, exalté!

Elle fut touchée de sa joie, si heureuse elle-même qu'il fut à son tour

ému. Aucune de ses maîtresses n'avait été mêlée ainsi à sa vie de bon

fils. La meilleure, en occasion semblable, avait considéré une maladie

de sa mère comme un obstacle ou un retard à leurs joies d'amants.

Décidément, Elise était adorable.

Ainsi s'insinuait en eux l'amour du cœur, tandis que le ciel et l'eau,

la couleur des choses, la tiédeur de la saison se chargeaient de

troubler leurs sens.

Une chose déjà grave, c'est qu'ils avaient cherché tous deux, chacun

de son côté, le moyen de masquer aux yeux de Marcant la fréquence de

leurs entrevues, l'importance que prenait dans leur vie leur sentiment

mutuel. Tous deux continuaient pourtant à le juger honnête.

Quant à Pierre, il aurait juré qu'elle ne serait jamais sa maîtresse...

et il regrettait un peu de ne pouvoir rien faire pour qu'elle le devînt!

Où elle jugeait infinie la délicatesse du cœur de Pierre, sa finesse

de tact, sa faculté de tendresse, c'est que jamais le petit Georges

n'avait eu avec lui un des brusques reploiements sur soi-même que

motivaient si souvent un mot, un geste de son père.

Pierre touchait à l'âme du petit avec une main vraiment maternelle.

Cela achevait de conquérir la mère, de lui donner de cet homme une

haute idée, fondue dans l'émotion...

L'ibis bleu · 第 47 / 99 题