XII

Elle éprouvait à revivre le plaisir plein d'appétits qu'y trouvent tous

les convalescents. Tout lui semblait nouveau, et un rayon de soleil lui

donnait envie de crier sa joie.

L'_Ibis Bleu_ revint mouiller dans le port de Saint-Raphaël. Pierre

Dauphin reparut. Il avait de nouveau rendu visite à son père installé

dans sa propriété de la Garonne, près de Toulon. Pierre parlait de

sa mère avec des respects charmants; il en faisait un portrait qui

rappelait à Elise la sienne.

--Vous donnez envie de la connaître, lui disait-elle.

Il expliquait la vie bienfaisante de cette femme, toute simple au

milieu des plus grands raffinements de la fortune, toujours absorbée

par quelque ouvrage destiné aux pauvres, aux institutions de charité,

n'aimant plus le monde où elle avait eu de grands triomphes de beauté,

et vivant uniquement occupée de bonnes œuvres, le visage paisible

et souriant de bonté sous des cheveux déjà tout blancs, mais restés

abondants...

Les œuvres inspirées par la pitié pour les femmes l'intéressaient

surtout.

Elle était infiniment bonne. Ses plus grandes pitiés étaient pour

les misères auxquelles se mêlent la faute, comme origine ou comme

conséquence, car, d'après elle, les plus pervers, les plus coupables

souffrent davantage. Leur misère est double.

Par tous ces détails de sa vie intime racontée, par sa tristesse

surtout, Pierre prenait peu à peu le cœur d'Elise.

Elle en arrivait même à lui faire un mérite des vertus de sa mère.

Pour les comprendre, les aimer, les raconter si bien, il fallait que,

vraiment, il en eût quelque chose!

Elle n'avait plus, comme au premier jour, ces embarras qu'éprouve bien

vite une jeune femme dans le tête-à-tête avec un jeune homme.

Elle était une amie maintenant pour lui. Elle le lui avait dit. C'était

là la part du cœur, ce sentiment sincère et bon; mais, d'autre part,

au profit du diable, un charme s'exerçait sur elle, dont elle ne se

rendait pas compte, le charme d'élégance fine qui s'échappait de toute

la personne de Pierre, l'attrait matériel du luxe, celui qu'elle avait

subi dès le premier jour, à bord, au milieu des fleurs, dans le petit

salon sobre d'ornements, riche de beauté, d'art, de couleurs assemblées

avec goût.

Elle vivait ainsi dans l'étourdissement doux de cette vie nouvelle,

un peu moins souvent attentive à Georges. Marcant l'avait forcée de

renoncer pour quelque temps aux leçons données au cher enfant. Elle

était si fatiguée!... Elle devait parler moins... On avait trouvé

un vieil instituteur qui venait deux fois par jour... La femme de

chambre, qui ne venait d'abord que le matin, avait été prise pour la

journée entière. Elle devait surveiller Georges, être à son service,

l'accompagner à la promenade... Tout cela, Elise avait dû l'accepter

contrainte et forcée, dans les premiers temps, par sa faiblesse, par

la nécessité où elle se voyait de garder la chambre et de parler

peu. Quand elle alla mieux, elle laissa les choses en l'état, sans

savoir pourquoi, sans y songer, prise d'une paresse favorable au rêve,

d'un engourdissement singulier de ses inquiétudes maternelles, jadis

exagérées et de toutes les minutes.

Ce pays portait à cela, au rêve.

Il arrête l'effort, invite aux contemplations sans fin. La vie oisive

y semble légitime. On entend des femmes pieuses dire que, devant cette

nature, cette mer, l'extase d'admiration est une prière...

Quant à Georges, son petit cœur adorable s'était résigné à cette

nouveauté de vie après qu'il eut gravement écouté son père lui en

expliquer les motifs.

«C'était pour guérir sa maman?... alors, c'était bien.»

Il était de ces natures exquises qui exigent de grandes manifestations

de tendresse, qui acceptent, sans aucun égoïsme, de grands dons et

de grands dévouements--parce qu'elles sont capables de les offrir en

retour, même par avance.

... Ainsi Elise et Pierre cheminaient vers la faute.

Peu à peu, une volonté instinctive,--du dessous,--prenait en eux le

dessus, dominait le sentiment appris et raisonné, des convenances et du

devoir.

Les deux amis, qui croyaient s'aimer d'une tendresse permise, en

venaient à éprouver quelque chose de bien semblable à l'amour. En

analysant sans cesse le récent chagrin de Pierre, en parlant de la

trahison pour la maudire ou la flétrir, ils ne songeaient pas qu'ils

devraient bientôt mentir, cacher à Marcant leur intimité, toute

innocente qu'elle leur parût:--et que le premier mensonge, même léger,

vis-à-vis de l'époux confiant, c'est déjà la trahison consentie.

Pourquoi Pierre était-il parti comme malgré lui, en apprenant que

Marcant allait revenir?

Il s'était expliqué à lui-même ce départ de mille façons. Il s'était

répété surtout qu'il pouvait quitter Elise puisqu'elle n'avait pas

besoin de sa compagnie, la pauvre femme, en ce moment! Il fallait qu'il

allât voir sa mère, il le fallait.

En réalité, il éprouvait quelque embarras à l'idée de revoir

familièrement Marcant, de recevoir des remerciements pour ses

assiduités, que le cœur si droit d'Elise ne manquerait pas d'avouer.

Et, de son côté, Elise avait éprouvé une aise à peine consciente de ne

pas voir Pierre en présence de son mari à qui elle sentait bien que

quelque chose d'elle venait d'être dérobé.

Ce quelque chose d'elle, elle se croyait en droit de le donner à un

autre, mais elle trouvait difficile tout de même d'informer Marcant,

précisément parce que, après son sentiment d'affection forte et simple

pour son mari, ce qu'elle donnait à Pierre était le plus pur de son âme

et de son esprit.

Se rencontrer, causer, se revoir était devenu leur bonheur profond.

Il ne s'occupait plus d'autre chose. Il arrivait quand bon lui

semblait, apportait quelques friandises à Georges, une fleur, un livre

à Elise, une nuance d'idée ou de sentiment à lui soumettre. Ceci

surtout la séduisait. Jamais personne ne lui avait parlé ainsi de

choses profondes et vagues. C'était un langage tout nouveau pour elle,

celui de cet homme jeune aussi élégant et aussi oisif qu'une femme,

et qui, à l'infini, analysait son cœur, ses craintes, ses désirs,

ses chagrins, les lui faisait ressentir par la vivacité heureuse de

l'expression, la grisait du nombre et de la force de ses sensations

variables.

Elle était devenue pour lui comme un instrument docile, qui vibrait

à sa guise dans toutes ses fibres, au moindre accord frappé... Aussi

bien, il y avait dans cette parole musicale le danger des arts qui ne

ramènent pas la sensation à l'idée.

Cela restait pour eux le principal péril, cette conversation

perpétuelle, flottante, où sans cesse flottait le mot d'amour.

Maintenant, il ne se gênait plus: il lui ouvrait à toutes les pages

le roman de son cœur, et, incapable de l'écrire, le racontait avec

des complaisances infinies... En le racontant ainsi à une femme qu'il

aurait pu aimer... qu'il désirait (mon Dieu, oui, nul mal à cela:

désirer et ne pas demander, c'est beau au contraire!) il le vivait une

seconde fois, ce roman, d'une façon plus intense peut-être,--et plus

haute.

A goûter ce charme, à le rechercher le plus souvent possible, il

continuait de se croire dans son droit. Persuadé, ce sceptique,

qu'Elise était «la femme honnête», certain qu'elle ne trahirait pas son

mari, convaincu que lui-même ne lui dirait aucune parole tentatrice;

indigné à l'idée seule qu'il pourrait en être accusé,--il croyait de

bonne foi n'être pas coupable parce qu'il n'avait pas d'intentions

formelles...

L'autre, celle dont les lettres dormaient au fond de la mer,--ne

l'aimait-il pas toujours?--Oh! si, encore un peu, toujours et quand

même!

[Illustration]

Il se faisait une gloire dans le secret de sa conscience, honnêtement,

de n'avoir jamais rien prémédité contre le repos d'une femme...

En réalité, croyait-il, l'homme prétendu entreprenant ne fait que

répondre, par le fait, au secret appel des coquettes, dont il est

averti par on ne sait quel fluide, par telle attitude furtive, par un

regard, un rien...

Il ne s'apercevait pas qu'un semblable appel d'amour sortait de

lui-même, de toutes ses paroles, de ses regards, de toute sa personne.

Il séduisait par ses moindres façons d'être; il était coquet par

nature; en somme, très femme; il voulait plaire.

Des paroles de séduction préméditées n'eussent rien été auprès de la

dépense permanente de fluide attirant qui était dans tous ses gestes,

dans ses moindres paroles, malgré lui, par don de race païenne... par

goût inné de la beauté voluptueuse.

La nouveauté de tout cela était devenue l'atmosphère de la vie d'Elise.

Ne connaissant personne à Saint-Raphaël, elle s'y croyait cachée. Peu

lui importait qu'on vît, plus souvent qu'il ne convenait, l'_Ibis Bleu_

mouillé devant la Terrasse. Il lui semblait être à l'étranger, chez des

gens qui, ne comprenant pas la langue, n'auraient pas eu le droit de

comprendre les faits.

L'ibis bleu · 第 44 / 99 题