Elle éprouvait à revivre le plaisir plein d'appétits qu'y trouvent tous
les convalescents. Tout lui semblait nouveau, et un rayon de soleil lui
donnait envie de crier sa joie.
L'_Ibis Bleu_ revint mouiller dans le port de Saint-Raphaël. Pierre
Dauphin reparut. Il avait de nouveau rendu visite à son père installé
dans sa propriété de la Garonne, près de Toulon. Pierre parlait de
sa mère avec des respects charmants; il en faisait un portrait qui
rappelait à Elise la sienne.
--Vous donnez envie de la connaître, lui disait-elle.
Il expliquait la vie bienfaisante de cette femme, toute simple au
milieu des plus grands raffinements de la fortune, toujours absorbée
par quelque ouvrage destiné aux pauvres, aux institutions de charité,
n'aimant plus le monde où elle avait eu de grands triomphes de beauté,
et vivant uniquement occupée de bonnes œuvres, le visage paisible
et souriant de bonté sous des cheveux déjà tout blancs, mais restés
abondants...
Les œuvres inspirées par la pitié pour les femmes l'intéressaient
surtout.
Elle était infiniment bonne. Ses plus grandes pitiés étaient pour
les misères auxquelles se mêlent la faute, comme origine ou comme
conséquence, car, d'après elle, les plus pervers, les plus coupables
souffrent davantage. Leur misère est double.
Par tous ces détails de sa vie intime racontée, par sa tristesse
surtout, Pierre prenait peu à peu le cœur d'Elise.
Elle en arrivait même à lui faire un mérite des vertus de sa mère.
Pour les comprendre, les aimer, les raconter si bien, il fallait que,
vraiment, il en eût quelque chose!
Elle n'avait plus, comme au premier jour, ces embarras qu'éprouve bien
vite une jeune femme dans le tête-à-tête avec un jeune homme.
Elle était une amie maintenant pour lui. Elle le lui avait dit. C'était
là la part du cœur, ce sentiment sincère et bon; mais, d'autre part,
au profit du diable, un charme s'exerçait sur elle, dont elle ne se
rendait pas compte, le charme d'élégance fine qui s'échappait de toute
la personne de Pierre, l'attrait matériel du luxe, celui qu'elle avait
subi dès le premier jour, à bord, au milieu des fleurs, dans le petit
salon sobre d'ornements, riche de beauté, d'art, de couleurs assemblées
avec goût.
Elle vivait ainsi dans l'étourdissement doux de cette vie nouvelle,
un peu moins souvent attentive à Georges. Marcant l'avait forcée de
renoncer pour quelque temps aux leçons données au cher enfant. Elle
était si fatiguée!... Elle devait parler moins... On avait trouvé
un vieil instituteur qui venait deux fois par jour... La femme de
chambre, qui ne venait d'abord que le matin, avait été prise pour la
journée entière. Elle devait surveiller Georges, être à son service,
l'accompagner à la promenade... Tout cela, Elise avait dû l'accepter
contrainte et forcée, dans les premiers temps, par sa faiblesse, par
la nécessité où elle se voyait de garder la chambre et de parler
peu. Quand elle alla mieux, elle laissa les choses en l'état, sans
savoir pourquoi, sans y songer, prise d'une paresse favorable au rêve,
d'un engourdissement singulier de ses inquiétudes maternelles, jadis
exagérées et de toutes les minutes.
Ce pays portait à cela, au rêve.
Il arrête l'effort, invite aux contemplations sans fin. La vie oisive
y semble légitime. On entend des femmes pieuses dire que, devant cette
nature, cette mer, l'extase d'admiration est une prière...
Quant à Georges, son petit cœur adorable s'était résigné à cette
nouveauté de vie après qu'il eut gravement écouté son père lui en
expliquer les motifs.
«C'était pour guérir sa maman?... alors, c'était bien.»
Il était de ces natures exquises qui exigent de grandes manifestations
de tendresse, qui acceptent, sans aucun égoïsme, de grands dons et
de grands dévouements--parce qu'elles sont capables de les offrir en
retour, même par avance.
... Ainsi Elise et Pierre cheminaient vers la faute.
Peu à peu, une volonté instinctive,--du dessous,--prenait en eux le
dessus, dominait le sentiment appris et raisonné, des convenances et du
devoir.
Les deux amis, qui croyaient s'aimer d'une tendresse permise, en
venaient à éprouver quelque chose de bien semblable à l'amour. En
analysant sans cesse le récent chagrin de Pierre, en parlant de la
trahison pour la maudire ou la flétrir, ils ne songeaient pas qu'ils
devraient bientôt mentir, cacher à Marcant leur intimité, toute
innocente qu'elle leur parût:--et que le premier mensonge, même léger,
vis-à-vis de l'époux confiant, c'est déjà la trahison consentie.
Pourquoi Pierre était-il parti comme malgré lui, en apprenant que
Marcant allait revenir?
Il s'était expliqué à lui-même ce départ de mille façons. Il s'était
répété surtout qu'il pouvait quitter Elise puisqu'elle n'avait pas
besoin de sa compagnie, la pauvre femme, en ce moment! Il fallait qu'il
allât voir sa mère, il le fallait.
En réalité, il éprouvait quelque embarras à l'idée de revoir
familièrement Marcant, de recevoir des remerciements pour ses
assiduités, que le cœur si droit d'Elise ne manquerait pas d'avouer.
Et, de son côté, Elise avait éprouvé une aise à peine consciente de ne
pas voir Pierre en présence de son mari à qui elle sentait bien que
quelque chose d'elle venait d'être dérobé.
Ce quelque chose d'elle, elle se croyait en droit de le donner à un
autre, mais elle trouvait difficile tout de même d'informer Marcant,
précisément parce que, après son sentiment d'affection forte et simple
pour son mari, ce qu'elle donnait à Pierre était le plus pur de son âme
et de son esprit.
Se rencontrer, causer, se revoir était devenu leur bonheur profond.
Il ne s'occupait plus d'autre chose. Il arrivait quand bon lui
semblait, apportait quelques friandises à Georges, une fleur, un livre
à Elise, une nuance d'idée ou de sentiment à lui soumettre. Ceci
surtout la séduisait. Jamais personne ne lui avait parlé ainsi de
choses profondes et vagues. C'était un langage tout nouveau pour elle,
celui de cet homme jeune aussi élégant et aussi oisif qu'une femme,
et qui, à l'infini, analysait son cœur, ses craintes, ses désirs,
ses chagrins, les lui faisait ressentir par la vivacité heureuse de
l'expression, la grisait du nombre et de la force de ses sensations
variables.
Elle était devenue pour lui comme un instrument docile, qui vibrait
à sa guise dans toutes ses fibres, au moindre accord frappé... Aussi
bien, il y avait dans cette parole musicale le danger des arts qui ne
ramènent pas la sensation à l'idée.
Cela restait pour eux le principal péril, cette conversation
perpétuelle, flottante, où sans cesse flottait le mot d'amour.
Maintenant, il ne se gênait plus: il lui ouvrait à toutes les pages
le roman de son cœur, et, incapable de l'écrire, le racontait avec
des complaisances infinies... En le racontant ainsi à une femme qu'il
aurait pu aimer... qu'il désirait (mon Dieu, oui, nul mal à cela:
désirer et ne pas demander, c'est beau au contraire!) il le vivait une
seconde fois, ce roman, d'une façon plus intense peut-être,--et plus
haute.
A goûter ce charme, à le rechercher le plus souvent possible, il
continuait de se croire dans son droit. Persuadé, ce sceptique,
qu'Elise était «la femme honnête», certain qu'elle ne trahirait pas son
mari, convaincu que lui-même ne lui dirait aucune parole tentatrice;
indigné à l'idée seule qu'il pourrait en être accusé,--il croyait de
bonne foi n'être pas coupable parce qu'il n'avait pas d'intentions
formelles...
L'autre, celle dont les lettres dormaient au fond de la mer,--ne
l'aimait-il pas toujours?--Oh! si, encore un peu, toujours et quand
même!
[Illustration]
Il se faisait une gloire dans le secret de sa conscience, honnêtement,
de n'avoir jamais rien prémédité contre le repos d'une femme...
En réalité, croyait-il, l'homme prétendu entreprenant ne fait que
répondre, par le fait, au secret appel des coquettes, dont il est
averti par on ne sait quel fluide, par telle attitude furtive, par un
regard, un rien...
Il ne s'apercevait pas qu'un semblable appel d'amour sortait de
lui-même, de toutes ses paroles, de ses regards, de toute sa personne.
Il séduisait par ses moindres façons d'être; il était coquet par
nature; en somme, très femme; il voulait plaire.
Des paroles de séduction préméditées n'eussent rien été auprès de la
dépense permanente de fluide attirant qui était dans tous ses gestes,
dans ses moindres paroles, malgré lui, par don de race païenne... par
goût inné de la beauté voluptueuse.
La nouveauté de tout cela était devenue l'atmosphère de la vie d'Elise.
Ne connaissant personne à Saint-Raphaël, elle s'y croyait cachée. Peu
lui importait qu'on vît, plus souvent qu'il ne convenait, l'_Ibis Bleu_
mouillé devant la Terrasse. Il lui semblait être à l'étranger, chez des
gens qui, ne comprenant pas la langue, n'auraient pas eu le droit de
comprendre les faits.