XIX

On trouva au salon M. Dauphin, qui se leva vivement pour prendre sur

la table une gerbe de roses qu'il avait apportées.

--Fleurs d'hiver, dit-il.

Et à ce mot qu'il avait prononcé sans intention, presque sans y songer,

il se fit en lui un rapprochement entre ces fleurs et la femme à qui il

les offrait. Elle aussi était, sur cette plage, fleur d'hiver, amenée

par l'hiver, et qui s'en irait avec lui...

Elise s'extasia sur les roses qu'elle avait prises. Elle y plongeait sa

figure, avec on ne sait quelle volupté sur ses lèvres frôlées par la

chair délicate et transparente des roses grandes ouvertes.

Ce fut encore Georges qui voulut s'en charger jusqu'à l'embarcation, au

youyou, qui attendait à quelque cent mètres de là, dans le petit port

hospitalier de la Maison-Close d'Alphonse Karr.

Et tandis qu'il allait en avant, tenant dans ses deux bras la gerbe

avec soin, comme une fillette porte une poupée, Elise le désigna d'un

signe aux deux hommes, et aussitôt mit un doigt sur ses lèvres pour

qu'ils n'exprimassent pas tout haut leur admiration, mais elle leur

demandait du regard s'il n'était pas vraiment joli comme ça.

Et tous, ils souriaient, très contents.

Elise avoua une légère appréhension du mal de mer.

--Par ce beau temps? impossible! dit Pierre.

--Tu n'auras qu'à te figurer que tu es sur une mouche et sous le pont

des Arts, dit Marcant. Tu n'as jamais eu _mal au cœur_, sur la Seine.

--Me figurer que je suis sur une mouche et sous le pont des Arts?...

Merci bien! répondit-elle toute riante. Voilà une imagination qui me

gâterait sûrement tout mon plaisir!... Oh! Quand je songe qu'il y a

des gens qui sont dans des rues, à Paris, en ce moment où je parle! Et

qu'il y pleut, qu'on n'y voit pas le ciel, qu'il y neige, que la neige,

dans la rue, n'est qu'une boue infecte!... et que c'est là qu'il faut

vivre!... Quelle horreur!... Vrai!--je me le disais tout à l'heure en

m'éveillant--je ne sais pas comment je pourrai de nouveau m'habituer à

notre rue de Lille!

--A Paris, dit Marcant, très naturel, il y a le soleil intellectuel...

les théâtres...

--Oh! nous n'y allons guère, dans les théâtres. Et quant au soleil

intellectuel, pour des bourgeois comme nous, mon ami, en quel moment du

jour en jouissons-nous?

--Eh! eh! fit Marcant, tout le monde te dira qu'il rayonne là-bas une

chaleur, une lumière ambiante... On les respire, on en jouit sans y

prendre garde. C'est le soleil de minuit, celui du boulevard...

--Avec un bon journal, ou deux, tu auras Paris chez toi, ou au cercle

de ton village.

On arrivait devant Maison-Close, dont la porte rustique, cintrée,

les bords ajourés par la vétusté, s'encadrait de lierre, d'agaves...

Elle était par hasard ouverte. Au fond du jardin à demi-sauvage,

à travers le gribouillis de mille branches emmêlées, l'ermite de

Saint-Raphaël--tête nue aux cheveux ras, longue barbe blanche, en bras

de chemise--passait, fort attentif à quelque brin d'herbe.

Ils regardèrent furtivement, une seconde.

--Voilà un homme, fit Elise, qui a choisi la bonne part.

--Oui, fit Marcant, mais après quelle vie de travail et de lutte,

en pleine bataille parisienne!... Ah çà! est-ce que, par hasard, tu

vas exiger, ma chère, que je donne ma démission au ministre?... Je

t'avertis que c'est impossible... La voilà folle de ce pays!... Et me

voilà bien, moi, maintenant!...

--Allons! cria Pierre, embarque!

--Et ce mal de mer? interrogea-t-elle, un pied sur l'embarcation, la

main dans la main que Pierre, déjà à bord du youyou, lui avait tendue.

--Mon Dieu, c'est très simple. Comme on ne s'éloignera pas de la côte,

à la moindre inquiétude, le youyou vous ramènera à terre...

Et sur le ton du commandement:

--Allons, amiral Georges,--embarque!

--Embarque! cria Georges à tue-tête.

C'était la revanche d'un long silence. En sautant dans le bateau, il

laissa tomber des roses autour de lui...

Pierre tenait la barre, ayant Elise à sa droite, avec Georges; Marcant

était à sa gauche. Deux hommes nageaient vigoureusement, pesant bien en

mesure sur les avirons d'où tombaient des étincelles d'eau.

Elle remarqua que M. Dauphin était aujourd'hui habillé «comme tout le

monde». Cela lui plut, sans qu'elle songeât à s'expliquer pour quelle

raison.

Il la regardait. Le profil noble de la jeune femme éclatait en lumière

sur le bleu profond de l'eau. Georges, toujours penché vers elle, avait

laissé aller sur sa robe de ton foncé sa gerbe de roses toute déliée...

Le soleil la frappait en plein visage et ses joues pures, d'une chair

ambrée, transparente, ressemblaient à ces roses thé. C'était bien

une vraie femme. Elle ne rayonnait pas l'éclat du printemps, mais

quelque chose qui était un printemps encore plus touchant peut-être...

retardé!... qui sait?... printemps d'hiver, un peu pâle, comme ces

roses...

Il songeait ainsi.

--Chacun, à mon bord, dit Pierre, pourra être chez soi. Ce qui n'est

pas sans importance, car si le mal de mer venait à se faire craindre,

il me serait un peu pénible, je l'avoue, madame, d'imiter l'auteur des

_Guêpes_ qui...

Il s'interrompit pour dire très haut:

--Pas si vite, les avirons! et bien en mesure!

--Qui?... interrogea-t-elle.

--... C'est une jolie anecdote de sa jeunesse. Vous savez qu'il est un

des aïeux directs du _Yachting_, avec son ami Gatayes?

--Ma foi non, dit Elise, je ne le savais pas.

--Eh bien, c'est ainsi, et en ma qualité de _yachtman_ passionné, je

dois savoir sur le maître bien des choses... Or, un jour, à Etretat, il

avait emmené à la promenade, dans une embarcation, avec deux rameurs,

une Parisienne élégante... A un mille du rivage, la voyageuse plaintive

donne quelques signes d'inquiétude, pâlit d'abord affreusement... Elle

le regarde avec angoisse. Il comprend, cela voulait dire: «Dans quel

état indigne de ma grâce et de ma beauté vous allez me voir, bon Dieu!

et quel souvenir vous allez garder de l'élégante visiteuse!»--«Madame,

lui répondit-il, contre un si vilain mal, on ne sait point de remède,

et je ne peux vous rendre, en si fâcheuse occurrence, qu'un seul

service: c'est d'être absent... Je m'en vais.»--Comme d'un coupé sur le

trottoir, il avait sauté du canot dans le vaste océan et il s'éloignait

en tirant sa coupe avec tranquillité.

--C'est très joli, votre histoire, dit Elise. Il n'y a plus que les

artistes pour être ainsi galants à la manière des grands seigneurs

d'autrefois.

--Je vous remercie pour les artistes, dit Pierre, car je me pique d'en

être.

--Vous dessinez? vous êtes musicien?

--Je suis un oisif, madame, je fais donc un peu de tout,--même des vers.

--Vrai? Faites-m'en! dit-elle gaiement, étourdie.

Marcant la regarda avec un peu de surprise. Elle répondit à ce regard:

--Tu sais bien que j'ai toujours aimé les vers. Mais j'en voudrais qui

fussent faits pour moi, exprès pour moi... dans un album!

Jusqu'à: _dans un album_, ça n'allait pas trop mal. _Dans un album_

inquiéta Dauphin. Son admiration naissante pour la gracieuse femme

s'effarouchait d'un rien. Il redoutait la grande déception.

--Pourquoi? dit-il, pourquoi _dans un album_?

Il avait l'air de badiner, mais c'était l'inquisition féroce.

--Mon Dieu, je ne sais pas!... parce que je n'en ai jamais eu, d'album,

et qu'il faut bien,--ajouta-t-elle en riant,--les écrire quelque part,

les vers... Et aussi, parce que, dans un album, on peut en avoir

beaucoup... Dites-moi franchement: Est-ce que j'ai dit une bêtise?

Elle donnait son explication avec un naturel d'enfant, tant de

simplicité gracieuse, que Pierre, charmé, se rasséréna. Dans son

admiration d'artiste, parfaitement calme et désintéressé, il avait

tremblé. Il dit, rassuré:

--Nous arrivons.

On monta à bord, par l'échelle aux rampes luisantes. A la coupée, le

capitaine, que Dauphin présenta aussitôt à ses invités, attendait.

Le sifflet, en trilles aigus d'oiseau de mer, salua les arrivants. On

hissa le pavillon...

Pierre, passé le premier, saisit Georges qui montait devant sa mère,

puis il prit Elise par la main. Elle mit le pied sur le pont de

l'_Ibis_, au parquet blanc comme neige à force d'être briqué avec

soin... Elle poussa un cri d'admiration:

--Oh! Denis, que c'est beau!

Elle ne savait de quoi elle parlait, du bateau ou du paysage, car c'est

très beau, un bateau, même petit,--cette maison qui flotte, armée

pour la lutte contre tant d'éléments... Science, prévision, courage,

témérité, victoire enfin de l'homme sur l'univers, voilà ce que dit

un navire!... Tout l'ensemble du spectacle la ravissait, l'élégance,

visible à la simplicité même de cette habitation errante qui aurait

paru froide sans la vivacité des couleurs, l'éclat, le poli de tout.

Il y avait à bord deux petits canons, de vrais bijoux. Les cuivres

jetaient des étincelles. Les bois de teck, mats, reluisaient aussi à

force de propreté, et la cheminée, blanche comme la coque du navire, et

teintée aussi d'un bleu insaisissable, qui venait de la mer et du ciel,

jetait dans l'air azuré des couronnes d'une fumée bleuâtre, légère

comme un rêve d'avril précoce.

--Voulez-vous visiter, tout de suite ou plus tard, l'intérieur du yacht?

--Plus tard, dit-elle. C'est si beau, ce qu'on voit d'ici!

Extasiée, elle regardait, tout autour d'eux, le cercle d'azur, de

neige, d'émeraude et d'or. Sur certains points de la mer, près de la

plage de Fréjus, l'eau était lilas, gorge de tourterelle. Des mouettes

y trempaient, d'un vol brusquement abaissé et relevé, le fouet de leurs

ailes aiguës.

--Quelle merveille! Quelle merveille, mon Dieu! C'est à pleurer

d'admiration.

Pierre s'enthousiasmait de son enthousiasme et il était heureux, flatté

bizarrement, comme si tout cet horizon enchanté qui les entourait eût

été sa propriété personnelle.

En même temps, il admirait celle qui savait admirer ainsi, ingénument,

sans phrases apprises, d'un cri sincère, avec de beaux yeux bien

ouverts, et un doux battement--visible sous l'étoffe--de sa gorge

jeune.

Le spectacle, pour lui, c'était elle. Aussi:

--N'est-ce pas, monsieur, que cela est beau? dit-il à Marcant, par

courtoisie pure.

[Illustration: ... Et sur l'arrière, le petit salon... (Page 47.)]

Denis hocha la tête, et, poussé par l'esprit de nomenclature et de

méthode, il se fit aussitôt nommer les divers points de la côte...

Il s'entêta bientôt à chercher, sa lorgnette en main, la ferme

Antoinette, là-bas, près de la grosse maison carrée, sur la ligne

blanche des sables de Fréjus, qui s'en vient couper à angle presque

droit la plage verdoyante des villas de Saint-Raphaël. C'est au fond de

l'angle même qu'est le petit port, où se mire le vieux village.

--Et voyez, madame, comme elle est jolie, vue d'ici, votre villa, avec

ses fenêtres ouvertes à la brise du matin.

--Je vois le secrétaire dans ma chambre! dit Marcant, satisfait.

--Oh! montre, papa!

Marcant passa dix minutes à faire voir à Georges le meuble utile qui,

sans doute, contenait de nouveaux dossiers.

--Vous êtes deux enfants! fit Elise, qui, gentiment, atténuait par ce

mot la drôlerie de Marcant. Mieux vaut, je t'assure, Denis, visiter le

bateau, puisque monsieur veut bien.

«Elle est adorable,» pensa Pierre, à qui rien n'échappait.

Rapidement on visita le yacht, les petits corridors aux tapis en

fleurs, les petites chambres, éclairées par le hublot qui regarde la

mer, comme un gros œil rond de monstre marin, la salle à manger, toute

en bois de teck, avec ses lampes suspendues, à double balancement, et

sur l'arrière, le petit salon où couchait le maître du princier logis.

Très simple, ce salon; seulement toutes les boiseries, les murs, la

table, le lit qui dans le jour formait un large divan, étaient revêtus

d'étoffes de soie très fines, très légères, infiniment souples, ridées

comme de l'eau au moindre souffle du dehors, qui y faisait vivre les

fleurs bizarres, les chimères, palpiter le rêve...

Un bon feu brûlait, clair et chaud, dans la cheminée, mais les fenêtres

étaient ouvertes.

Sur le divan dormait la guitare.

Sur la table, dans un de ces vases, chimériques aussi de forme, avec

des couleurs étranges, profondes, changeantes, que crée, à Vallauris,

le maître potier Clément Massier, s'ouvrait une gerbe de roses mêlées

de quelques grands brins de mimosas...

--Tenez, dit Pierre. Voyez les tons de ce vase. Est-ce de l'eau?

Est-ce du feu ou du soleil? Est-ce de l'émail ou de la peinture sous

un vernis? Est-ce dessiné, ou le dessin vient-il de l'application, à

un certain moment, sur la matière encore molle, de l'objet réel dont

la trace a été fondue ensuite sous ce ton irréel? Je ne sais... Voyez

cette plume de paon, lumineuse et noyée pourtant dans une atmosphère

étrange,--ne dirait-on pas un apport spirite, en train de traverser

la matière solide, devenue fluide pour lui seul?.. quelle merveille!

quelle joie des yeux!

Il sentait qu'on admirait sa verve facile, ce qui l'excita. Il

poursuivit donc:

--Je suis persuadé, d'ailleurs, que les tons des plus beaux émaux

sont simplement copiés, oui, copiés, littéralement... ils n'ont pas

été inventés. Je les retrouve tous les jours, dans mes promenades, au

bord de la mer. Ils recouvrent de vils galets, visibles sous l'eau

transparente. Les ombres, colorées diversement, des rochers et des

arbres du rivage, tous les reflets épars dans l'eau, la lumière et

l'air qui y nagent, le glacis de la surface des vagues mobiles, tout

cela donne aux pauvres cailloux, en de certains moments, des tons d'une

infinie, d'une inexprimable beauté! Le rêve de l'émailleur n'a jamais

rien inventé. Il copie, et péniblement!

Elle écoutait, émerveillée autant du luxe rare qui les entourait que

de la virtuosité de l'hôte... Tout, ici, lui imposait un peu, en ce

moment... Elle éprouvait, d'être là, une sorte d'orgueil physique,

comme si le hasard, l'ayant jugée, l'eût trouvée digne d'être initiée

à des choses très hautes, très au-dessus de sa condition. Elle

s'interrogea même, une seconde, sur cette sensation subtile, qui lui

échappa aussitôt. Et elle n'y songea plus. C'était le je ne sais quoi

de diabolique qui vient du luxe,--qui opérait en faveur de Pierre,

contre Marcant.

Marcant, lui, n'éprouvait rien de cela. Il regardait tout, comme il

eût, à Paris, regardé derrière une vitrine, les merveilles des grands

joailliers, avec le même parfait désintéressement. Et il ne lui venait

pas en l'esprit qu'il y eût un danger pour lui à montrer à sa femme cet

intérieur rare d'un homme aimable, riche et éloquent. Il ne l'eût pas

conduite, à Paris, dans l'appartement d'un garçon... mais, à bord d'un

bateau, c'est bien différent! Même ce qu'à l'ordinaire il condamnait

dans le luxe, et souvent à voix haute, il le perdait de vue, ici.

La mer, dans son esprit, occupait toute la place. L'appropriation

de cette riche demeure aux nécessités des grandes traversées, aux

prévisions de la lutte active contre les eaux et le vent, la rareté

même du spectacle, les énergies auxquelles il faisait songer, tout cela

trompait l'habituelle prudence du sévère Denis... Il était en voyage...

Il admirait tout... et ne s'inquiétait plus de rien.

A ce moment, Pierre, sans que son exclamation parût s'harmoniser

suffisamment avec ce qu'il venait de dire, s'écria,--après un silence,

employé à manier et à montrer quelques menus bibelots:

--Ah! que la vie est admirable!...

C'était sa manière à lui de crier, comme avait fait Georges: «Quel

bonheur! quel bonheur!»

Il n'était, en somme, à ce moment, que violemment distrait de lui-même,

non pas par les objets d'art qu'il leur montrait et dont il parlait,

mais par la présence d'une femme qui lui plaisait comme une chose belle

de la nature. C'est ainsi,--pas autrement,--que la nature console...

Elle nous retire de nous-mêmes pour nous faire entrer dans son charme

inerte... Ainsi agissaient sur lui, par ce clair matin, et la nature et

la femme. Nature d'hiver, et fleur d'hiver. Déjà, pourtant, des fonds

de la vie, quelque chose était apporté vers son cœur, qui en demeurait

inconscient... En hiver, le grain, sous la terre, germe, ignoré d'elle.

Cette femme ne le troublait pas, mais le féminin déjà l'enveloppait,

s'insinuait en lui par les yeux, «ces chemins de l'amour et des

larmes,» disait Michel-Ange, le sombre amant de Vittoria Colonna.

Pierre pressa du doigt le bouton d'un timbre. Un homme entra.

--Qu'on pousse les feux! dit Pierre brièvement.

L'homme sortit.

--Si vous le permettez, nous allons partir. Et gaiement: Tout le monde

sur le pont!

Georges était tombé en arrêt devant la guitare.

--Ah! ma guitare! dit Pierre... Il faut me pardonner d'avoir une

guitare... Cela vous semble un instrument vieillot?... Eh bien, vous

comprendrez ce soir qu'il faut une guitare à bord d'un bateau. Un des

hommes du bord a aussi une guitare. C'est le charme des soirées en

rade. Cela est italien, espagnol... et dix-huit cent trente en diable?

Mais mes hommes n'en savent rien! et pour moi c'est tout bêtement

joli au possible! C'est la joie de mon bord... et la consolation des

matelots... privés du cabaret... Vous verrez, vous verrez!

Il tira quelques accords de l'instrument vite ému...

--Ah! Paris! Paris! ville trois fois et quatre fois maudite, fit-il

en riant. On y a trop d'esprit, voyez-vous! Nos modernes dilettanti

ont imaginé de traiter les vérités de la nature et de la morale comme

des critiques blasés traitent le sujet d'une œuvre d'art. Ils leur

reprochent souvent d'être banales. La vérité cependant ne peut que se

répéter, à moins de mentir! Et ni les roses, ni les amours ne sont

banales,--n'est-ce pas, madame?--puisqu'elles sont éternelles, et

qu'elles doivent rester elles-mêmes sous peine de n'être plus!... Ne

pas jouir d'une émotion parce qu'elle est banale, c'est la sottise des

gens d'esprit et la mort même du mouvement!

Il disait tout cela, pour défendre sa guitare!

Il eût dit autre chose, s'il eût cru, avec d'autres idées, même

opposées, charmer sa voisine.

L'honnête Marcant se prit à ce bavardage.

--A la bonne heure! dit-il, voilà des idées saines!

Cette volubilité venait à Pierre de sa griserie de vivre, d'un

impérieux besoin de briller devant la Femme,--et aussi de se donner, de

se montrer, d'offrir en quelque sorte plus de surface à la sympathie

qu'il appelait, dans son impatience d'être consolé d'une grosse peine.

On montait sur le pont.

Marcant songeait: «Vraiment, il est gentil, ce M. Dauphin!» Elise était

dans un tel étonnement de tout, que le discours de M. Dauphin n'avait

pu y ajouter.

Georges montait le plus vite possible, en pesant de la main sur son

genou droit, à chaque degré.

--Voulez-vous qu'on se mette en marche, madame? Nous n'attendons que

vos ordres, dit Pierre.

--Oh! oui, partons! dit-elle, avec l'émotion que lui eût donné un grand

départ, un véritable.

--Dérapez! cria Pierre.

--Dérapez! répéta le capitaine.

On entendit le roulement métallique de la chaîne de l'ancre dans

l'écubier de fonte de fer, puis le coup sourd de l'arrêt: l'ancre était

à bloc. On la mit à son poste.

--En avant doucement!

Le battement de l'hélice commença... L'_Ibis_ filait sur la mer comme

un beau cygne indolent sur un bassin.

Les yeux d'Elise tombèrent sur les fenêtres ouvertes de sa villa. Elle

se rappela que, trois jours auparavant, elle regardait, du rivage,

l'_Ibis Bleu_, voiles tendues, glisser sur l'eau... Ainsi appareillait

son âme, qui glissait de même, l'aile gonflée, vers des horizons d'un

bleu vague, délicieusement inexprimables.

L'ibis bleu · 第 29 / 99 题