Elle n'avait pas tort, misé Saulnier, d'admirer si fort ce Cauvin, à
qui on ne donnait ce nom de _maître_, réservé aux fermiers, que parce
qu'il avait pris littéralement le commandement de la ferme au moment où
elle se perdait, dans un temps lointain, où il était payé par maître
Saulnier à raison de trois francs par jour--pas nourri.
Il y avait vingt ans de cela. Saulnier en avait alors trente. Sa femme
une vingtaine, et Cauvin vingt-cinq à peine.
[Illustration]
Saulnier, fils du fermier de la Toinette, avait pris femme avant la
mort de son père qui était veuf. Il avait épousé une paysanne de la
plaine, qui avait un petit avoir de trois mille francs comptant, Marie
Saurin: Marion, Mïon, comme on appelait quelquefois misé Saulnier.
Saulnier n'était pas beau. Dans ce pays, où les gens ne sont pas de
grande taille mais sont généralement bien pris, il était dédaigné comme
trop petit et même mal bâti, bien qu'il ne fût aucunement difforme. Il
n'avait pas la réputation d'être travailleur, mais on disait dans le
pays: «Il a de quoi, ça le regarde... La ferme marche toute seule... Il
n'a qu'à faire travailler les autres...» Son père se plaignait souvent
de lui: «Ça n'a pas d'idées; il faut tout lui dire... Enfin, il n'est
pas méchant, mais si paresseux!... Il a _les côtes au long_!...» Jamais
Marion n'eût distingué cette figure-là, mais lui l'avait choisie, à
part lui, un jour de foire à Fréjus, où il était allé expressément
pour acheter une «vaquette», une petite vache.
Il revint dire à son père, finement, et enchanté de sa phrase: «J'en ai
trouvé deux». Le père approuva. Ce qu'il fallait à son fils, c'était
une de ces femmes de campagne, à «l'ancienne», que le voisinage
des villes n'a pas métamorphosées en demi-bourgeoises «farotes» et
ridicules, qui craignent toujours de salir le bas de leurs jupes trop
longues, et ne veulent que des «souliers noirs!»
Marion, elle, ne fut pas ravie. Mais l'affaire était belle. Ses parents
la tourmentèrent jusqu'à ce qu'elle eût dit «oui». Elle avait beau leur
répéter: «Avec mes trois mille francs, je me marierai toujours!»--«Oui,
répondaient-ils, mais tu peux tomber sur un de ces «fénas» qui n'en
veulent qu'à l'argent!... Ne va pas frapper ailleurs, ma belle. Là, à
la ferme Antoinette, tu seras ta maîtresse et comme une reine. Ne fais
pas mine de refus, parce qu'on lui en chercherait une autre...» Elle
épousa Saulnier.
Tant que vécut le père Saulnier, tout alla bien. Le vieux menait les
choses comme un empereur. Il avait du «commandement» et ne permettait
à personne de perdre une miette de temps. Sous son œil perçant, Marion
ne s'amusait guère à jouer dans les blés aux moissons, dans la vigne
aux vendanges, non pas même une minute. Elle travaillait plus que les
femmes louées à la journée. «Donne l'exemple,--maîtresse!» lui criait
de loin le vieux Saulnier en redressant de son mieux son échine un peu
courbée par l'habitude de causer de près avec la terre. Elle n'avait
du reste aucune envie de baguenauder. Le travail lui plaisait parce
qu'elle avait de la force à en revendre. Quand Saulnier, son mari, dans
la vigne, bougonnait, trouvant qu'une manne ou une cornue était trop
emplie et trop lourde: «--Tu trouves ça lourd, toi, mon homme?» Et,
d'un virement de main, elle soulevait la cornue «en poids», l'élevait
dans ses bras nus, fauves jusqu'au bord des manches retroussées, et la
lui campait sur l'épaule. Alors on voyait rire toutes ses dents à la
fois, même celles qui étaient tout au fond de sa bouche rouge comme la
grenade.
Le père Saulnier mourut. Six semaines après, rien ne marchait plus à
la ferme. Les gens qui prenaient le repos de midi dormaient, si cela
leur faisait plaisir, une demi-heure de trop, qu'il fallait payer, le
samedi, avec les heures de bon travail. Les valets ne recevaient pas
d'ordre et en profitaient pour négliger le travail le plus recommandé
par lui-même, comme celui de donner l'avoine aux bêtes. Il y eut des
vols de poulets, de lapins. On vola même deux moutons... Le père de
Mïon était mort peu de temps après le mariage de sa fille. Elle
n'avait aucun secours à espérer de sa mère, que Saulnier détestait
comme un gendre accompli. Marion, comme elle disait, «se vit mal,» très
mal.
Cette année-là, pour comble de malheur, le phylloxéra, qui s'était
abattu depuis deux ans sur les deux vignes du domaine, des vignes de
neuf à dix hectares chacune, était décidément le maître. Il fallut
arracher. Ce fut un travail de désolation, un travail qui avait l'air
destiné uniquement à détruire, non pas à féconder. Par tas énormes, les
vieilles souches s'accumulaient çà et là dans la plaine. On eût dit des
bras tordus, des jambes de blessés; des morts tout noirs et pestiférés.
C'était bien la peste, en effet, qui frappait les vignes françaises.
Toutes ne mouraient pas, mais toutes étaient condamnées. Saulnier, qui
s'était mis à faire le capable, arrachait en grand, défonçait tout avec
rage, aveuglé, furieux contre le mal auquel il ne comprenait rien:
«On dit que c'est une bête, toute petite! Qui dit cela? des ânes!...
Je la verrais bien, moi, quoique petite, si elle y était!... Et puis,
une bête si petite qu'on ne pourrait pas la voir ne ferait pas un mal
si grand!» Il fut pris d'une sorte d'excitation à arracher, d'une
ivresse à défoncer, semblables à celles du soldat qui, entraîné par la
bataille, dans la sauvage furie du meurtre, finit par tuer pour tuer.
En cognant, avec ses hommes, sur les vieux ceps noueux, il croyait
taper sur le phylloxéra en personne. Donc il tapait dur et vite. Ce
fut, de toute sa vie, le travail auquel il mit le plus d'entrain.
Et quand ce fut fini, il replanta prestement de la vigne française.
Là-dessus, la sottise de son entêtement eut quelque chose de touchant.
Il criait: «Des américains, moi? jamais! les américains, c'est pour
l'Amérique! Nous sommes des Français. Et voilà.» Et tout de suite la
bêtise prédominait. Ce mot de Français lui rappelait des chansons de
conscrit, et il s'enfonçait patriotiquement, avec un enthousiasme de
tirage au sort, dans son imbécillité d'agriculteur ignare.
Il avait pourtant raison de les regretter, les ceps français... Ils
étaient d'autre allure, d'autre couleur que l'américain... Ils étaient
le cep de Noé, celui de la treille de Périclès. La feuille en était
plus transparente, vite dorée et légère. L'américain est d'un vert
normand, pratique, dur, plein de lourdes promesses commerciales. Il
parle de quantité plutôt que de qualité. Il donne trop d'ombre à la
grappe, en sorte que, pour mettre au soleil qui doit la mûrir, il faut
lier les tiges, les attacher à l'échalas. Et puis, sans ce tuteur, la
tige casserait à l'endroit de la greffe... Le phylloxéra a donné à la
Provence les échalas, ces plantations de bois mort qui réjouissent les
marchands de pieux en fagots! Adieu, nos vignes traînantes à terre,
rampantes, s'abritant d'elles-mêmes l'une l'autre contre le mistral.
La grappe était terreuse? Mais la pluie la lavait, ou bien, dans la
cuve, le ferment la dépouillait. A présent, en hiver, nos champs
sont hérissés de ces piquets bêtes, qui ressemblent à des forêts de
matraques... Et le voyageur qui traverse le Var doit atteindre l'Italie
pour retrouver les vignes libres, couchées sur le sillon comme des
lézards au soleil, ou encore suspendues en guirlandes élancées d'un
ormeau à l'autre, comme dans l'antique Campagne romaine, comme en
Toscane encore aujourd'hui, et, grâce au ciel, dans notre Dauphiné.
... Quand la vigne de Saulnier eut été replantée en ceps français,
elle se refusa à porter. La seconde année elle était pareille, pour la
décrépitude, à celle qu'on avait arrachée. Saulnier, qui croyait avoir
tenté un coup de maître, une affaire d'habile, «un coup de fortune
comme en font, disait-il, les messieurs des compagnies de chemins de
fer et les constructeurs de villas», fut accablé. Il avait calculé que
sa vigne neuve, toute plantée d'un seul coup, mise en plein rapport
dès la seconde année, quand toutes les vignes voisines demeureraient
infructueuses, le ferait riche. Et il avait englouti, en beau joueur,
dans cette opération ridicule, malgré les conseils bienveillants des
viticulteurs de Saint-Raphaël et de Villepéi, les trois mille francs de
sa femme.
Il en demeura comme idiot, c'est-à-dire qu'il y eut aggravation notable
dans son état d'inintelligence.
Ce fut bien pis, quand, un beau jour, Cauvin, un paysan qu'il
employait quelquefois, l'invita à venir voir, dans un terrain de
vingt mètres carrés qu'il avait autour de sa cabane en planches mal
jointes,--entre Saint-Raphaël et la ferme Antoinette,--un essai de
plantation américaine du même âge que la vigne nouvelle de Saulnier. Il
y avait là dix ou douze pieds de vigne superbes, d'un vert vigoureux,
d'un vert qui criait la santé, et ces gaillards portaient de lourdes
grappes noires et blanches. «Jacquez et riparias, maître Saulnier!»
lui cria Cauvin à tue-tête, pour mieux se faire comprendre, confondant
machinalement la surdité d'intelligence avec la dureté d'oreille...
«Et la grappe est française! Tout ça est greffé!»
--Je n'y comprends rien! disait Saulnier, le soir, à sa femme. C'est un
miracle. A moi, de sûr, on m'a jeté un sort.
--Eh bien, répondit-elle tranquillement, prends Cauvin à notre service,
mon homme. Dis-lui qu'au lieu d'aller courir de droite et de gauche, il
sera engagé ici pour toute l'année et payé comme un granger, par tous
les temps; fais-lui une position enfin. Il prendra ses repas chez nous,
avec nous. Il rentrera tous les soirs, pour coucher, dans sa pauvre
maison de bois. Il n'aura pas un quart de lieue à faire pour ça. Ça se
trouve très commode... Et nous serons, peut-être bien, tous contents.
Ainsi fut fait, non par hasard.
Ce magnifique gars de Cauvin n'avait pas pu moissonner aux côtés d'une
créature comme misé Saulnier, sans être ému d'une joie naturelle. A
elle, son mari n'inspirait pas grand respect... Cauvin, un jour, au
beau milieu du champ d'épis qui frissonnait autour d'eux en chantant
comme une mer soleilleuse, lui avait poussé le coude d'une certaine
manière... Et, depuis plus de trois mois, ils se parlaient bas dans
tous les coins où ils se croyaient invisibles, quand Cauvin entra,
comme associé en quelque sorte, à la ferme Antoinette. Et encore, à ce
moment, misé Saulnier, depuis plus de trois mois, était grosse d'une
enfant qui vint à bien, et qu'on baptisa Toinette, du nom de la ferme.
Cauvin fut parrain, et la mère de misé Saulnier fut marraine, comme il
convient.
Trois ans plus tard, la ferme relevée était en pleine prospérité.
Cauvin, en bon pilote, avait sauvé la barque d'un complet naufrage. Et
maintenant, dix-huit ans après, il était toujours chez Saulnier (qui
y tenait fort) comme chez lui, ne quittant la ferme qu'au soir. Il
habitait toujours, sur la plage, la pauvre cabane en planches, autour
de laquelle il ne négligeait pas ses douze pieds de vigne. «Avant tout
l'économie, misé Mïon!...» Et tout bas: «C'est pour la petite.» Tout ce
qu'il gagnait ou à peu près, il le plaçait sur sa petite Toinette, chez
le notaire de Fréjus... Que voulez-vous? Il l'adorait, sa filleule!
Tout cela faisait jaser, même aujourd'hui, sur les marchés de Fréjus
et de Saint-Raphaël. On savait très bien à quoi s'en tenir touchant
la situation de Cauvin à la ferme de Saulnier,--mais, quoique on en
reparlât de temps à autre, ce sujet semblait fatigué. Une si longue
fidélité, et si travaillante, faisait oublier une si longue trahison.
Et puis Saulnier n'intéressait personne...
Et voilà pourquoi, malgré elle ou peut-être pour aller au-devant des
soupçons et y répondre le plus finement qu'elle pouvait, misé Saulnier
faisait si haut, au monsieur et à la dame, venus pour l'engager comme
servante, l'éloge de maître Cauvin!