XV

Elle n'avait pas tort, misé Saulnier, d'admirer si fort ce Cauvin, à

qui on ne donnait ce nom de _maître_, réservé aux fermiers, que parce

qu'il avait pris littéralement le commandement de la ferme au moment où

elle se perdait, dans un temps lointain, où il était payé par maître

Saulnier à raison de trois francs par jour--pas nourri.

Il y avait vingt ans de cela. Saulnier en avait alors trente. Sa femme

une vingtaine, et Cauvin vingt-cinq à peine.

[Illustration]

Saulnier, fils du fermier de la Toinette, avait pris femme avant la

mort de son père qui était veuf. Il avait épousé une paysanne de la

plaine, qui avait un petit avoir de trois mille francs comptant, Marie

Saurin: Marion, Mïon, comme on appelait quelquefois misé Saulnier.

Saulnier n'était pas beau. Dans ce pays, où les gens ne sont pas de

grande taille mais sont généralement bien pris, il était dédaigné comme

trop petit et même mal bâti, bien qu'il ne fût aucunement difforme. Il

n'avait pas la réputation d'être travailleur, mais on disait dans le

pays: «Il a de quoi, ça le regarde... La ferme marche toute seule... Il

n'a qu'à faire travailler les autres...» Son père se plaignait souvent

de lui: «Ça n'a pas d'idées; il faut tout lui dire... Enfin, il n'est

pas méchant, mais si paresseux!... Il a _les côtes au long_!...» Jamais

Marion n'eût distingué cette figure-là, mais lui l'avait choisie, à

part lui, un jour de foire à Fréjus, où il était allé expressément

pour acheter une «vaquette», une petite vache.

Il revint dire à son père, finement, et enchanté de sa phrase: «J'en ai

trouvé deux». Le père approuva. Ce qu'il fallait à son fils, c'était

une de ces femmes de campagne, à «l'ancienne», que le voisinage

des villes n'a pas métamorphosées en demi-bourgeoises «farotes» et

ridicules, qui craignent toujours de salir le bas de leurs jupes trop

longues, et ne veulent que des «souliers noirs!»

Marion, elle, ne fut pas ravie. Mais l'affaire était belle. Ses parents

la tourmentèrent jusqu'à ce qu'elle eût dit «oui». Elle avait beau leur

répéter: «Avec mes trois mille francs, je me marierai toujours!»--«Oui,

répondaient-ils, mais tu peux tomber sur un de ces «fénas» qui n'en

veulent qu'à l'argent!... Ne va pas frapper ailleurs, ma belle. Là, à

la ferme Antoinette, tu seras ta maîtresse et comme une reine. Ne fais

pas mine de refus, parce qu'on lui en chercherait une autre...» Elle

épousa Saulnier.

Tant que vécut le père Saulnier, tout alla bien. Le vieux menait les

choses comme un empereur. Il avait du «commandement» et ne permettait

à personne de perdre une miette de temps. Sous son œil perçant, Marion

ne s'amusait guère à jouer dans les blés aux moissons, dans la vigne

aux vendanges, non pas même une minute. Elle travaillait plus que les

femmes louées à la journée. «Donne l'exemple,--maîtresse!» lui criait

de loin le vieux Saulnier en redressant de son mieux son échine un peu

courbée par l'habitude de causer de près avec la terre. Elle n'avait

du reste aucune envie de baguenauder. Le travail lui plaisait parce

qu'elle avait de la force à en revendre. Quand Saulnier, son mari, dans

la vigne, bougonnait, trouvant qu'une manne ou une cornue était trop

emplie et trop lourde: «--Tu trouves ça lourd, toi, mon homme?» Et,

d'un virement de main, elle soulevait la cornue «en poids», l'élevait

dans ses bras nus, fauves jusqu'au bord des manches retroussées, et la

lui campait sur l'épaule. Alors on voyait rire toutes ses dents à la

fois, même celles qui étaient tout au fond de sa bouche rouge comme la

grenade.

Le père Saulnier mourut. Six semaines après, rien ne marchait plus à

la ferme. Les gens qui prenaient le repos de midi dormaient, si cela

leur faisait plaisir, une demi-heure de trop, qu'il fallait payer, le

samedi, avec les heures de bon travail. Les valets ne recevaient pas

d'ordre et en profitaient pour négliger le travail le plus recommandé

par lui-même, comme celui de donner l'avoine aux bêtes. Il y eut des

vols de poulets, de lapins. On vola même deux moutons... Le père de

Mïon était mort peu de temps après le mariage de sa fille. Elle

n'avait aucun secours à espérer de sa mère, que Saulnier détestait

comme un gendre accompli. Marion, comme elle disait, «se vit mal,» très

mal.

Cette année-là, pour comble de malheur, le phylloxéra, qui s'était

abattu depuis deux ans sur les deux vignes du domaine, des vignes de

neuf à dix hectares chacune, était décidément le maître. Il fallut

arracher. Ce fut un travail de désolation, un travail qui avait l'air

destiné uniquement à détruire, non pas à féconder. Par tas énormes, les

vieilles souches s'accumulaient çà et là dans la plaine. On eût dit des

bras tordus, des jambes de blessés; des morts tout noirs et pestiférés.

C'était bien la peste, en effet, qui frappait les vignes françaises.

Toutes ne mouraient pas, mais toutes étaient condamnées. Saulnier, qui

s'était mis à faire le capable, arrachait en grand, défonçait tout avec

rage, aveuglé, furieux contre le mal auquel il ne comprenait rien:

«On dit que c'est une bête, toute petite! Qui dit cela? des ânes!...

Je la verrais bien, moi, quoique petite, si elle y était!... Et puis,

une bête si petite qu'on ne pourrait pas la voir ne ferait pas un mal

si grand!» Il fut pris d'une sorte d'excitation à arracher, d'une

ivresse à défoncer, semblables à celles du soldat qui, entraîné par la

bataille, dans la sauvage furie du meurtre, finit par tuer pour tuer.

En cognant, avec ses hommes, sur les vieux ceps noueux, il croyait

taper sur le phylloxéra en personne. Donc il tapait dur et vite. Ce

fut, de toute sa vie, le travail auquel il mit le plus d'entrain.

Et quand ce fut fini, il replanta prestement de la vigne française.

Là-dessus, la sottise de son entêtement eut quelque chose de touchant.

Il criait: «Des américains, moi? jamais! les américains, c'est pour

l'Amérique! Nous sommes des Français. Et voilà.» Et tout de suite la

bêtise prédominait. Ce mot de Français lui rappelait des chansons de

conscrit, et il s'enfonçait patriotiquement, avec un enthousiasme de

tirage au sort, dans son imbécillité d'agriculteur ignare.

Il avait pourtant raison de les regretter, les ceps français... Ils

étaient d'autre allure, d'autre couleur que l'américain... Ils étaient

le cep de Noé, celui de la treille de Périclès. La feuille en était

plus transparente, vite dorée et légère. L'américain est d'un vert

normand, pratique, dur, plein de lourdes promesses commerciales. Il

parle de quantité plutôt que de qualité. Il donne trop d'ombre à la

grappe, en sorte que, pour mettre au soleil qui doit la mûrir, il faut

lier les tiges, les attacher à l'échalas. Et puis, sans ce tuteur, la

tige casserait à l'endroit de la greffe... Le phylloxéra a donné à la

Provence les échalas, ces plantations de bois mort qui réjouissent les

marchands de pieux en fagots! Adieu, nos vignes traînantes à terre,

rampantes, s'abritant d'elles-mêmes l'une l'autre contre le mistral.

La grappe était terreuse? Mais la pluie la lavait, ou bien, dans la

cuve, le ferment la dépouillait. A présent, en hiver, nos champs

sont hérissés de ces piquets bêtes, qui ressemblent à des forêts de

matraques... Et le voyageur qui traverse le Var doit atteindre l'Italie

pour retrouver les vignes libres, couchées sur le sillon comme des

lézards au soleil, ou encore suspendues en guirlandes élancées d'un

ormeau à l'autre, comme dans l'antique Campagne romaine, comme en

Toscane encore aujourd'hui, et, grâce au ciel, dans notre Dauphiné.

... Quand la vigne de Saulnier eut été replantée en ceps français,

elle se refusa à porter. La seconde année elle était pareille, pour la

décrépitude, à celle qu'on avait arrachée. Saulnier, qui croyait avoir

tenté un coup de maître, une affaire d'habile, «un coup de fortune

comme en font, disait-il, les messieurs des compagnies de chemins de

fer et les constructeurs de villas», fut accablé. Il avait calculé que

sa vigne neuve, toute plantée d'un seul coup, mise en plein rapport

dès la seconde année, quand toutes les vignes voisines demeureraient

infructueuses, le ferait riche. Et il avait englouti, en beau joueur,

dans cette opération ridicule, malgré les conseils bienveillants des

viticulteurs de Saint-Raphaël et de Villepéi, les trois mille francs de

sa femme.

Il en demeura comme idiot, c'est-à-dire qu'il y eut aggravation notable

dans son état d'inintelligence.

Ce fut bien pis, quand, un beau jour, Cauvin, un paysan qu'il

employait quelquefois, l'invita à venir voir, dans un terrain de

vingt mètres carrés qu'il avait autour de sa cabane en planches mal

jointes,--entre Saint-Raphaël et la ferme Antoinette,--un essai de

plantation américaine du même âge que la vigne nouvelle de Saulnier. Il

y avait là dix ou douze pieds de vigne superbes, d'un vert vigoureux,

d'un vert qui criait la santé, et ces gaillards portaient de lourdes

grappes noires et blanches. «Jacquez et riparias, maître Saulnier!»

lui cria Cauvin à tue-tête, pour mieux se faire comprendre, confondant

machinalement la surdité d'intelligence avec la dureté d'oreille...

«Et la grappe est française! Tout ça est greffé!»

--Je n'y comprends rien! disait Saulnier, le soir, à sa femme. C'est un

miracle. A moi, de sûr, on m'a jeté un sort.

--Eh bien, répondit-elle tranquillement, prends Cauvin à notre service,

mon homme. Dis-lui qu'au lieu d'aller courir de droite et de gauche, il

sera engagé ici pour toute l'année et payé comme un granger, par tous

les temps; fais-lui une position enfin. Il prendra ses repas chez nous,

avec nous. Il rentrera tous les soirs, pour coucher, dans sa pauvre

maison de bois. Il n'aura pas un quart de lieue à faire pour ça. Ça se

trouve très commode... Et nous serons, peut-être bien, tous contents.

Ainsi fut fait, non par hasard.

Ce magnifique gars de Cauvin n'avait pas pu moissonner aux côtés d'une

créature comme misé Saulnier, sans être ému d'une joie naturelle. A

elle, son mari n'inspirait pas grand respect... Cauvin, un jour, au

beau milieu du champ d'épis qui frissonnait autour d'eux en chantant

comme une mer soleilleuse, lui avait poussé le coude d'une certaine

manière... Et, depuis plus de trois mois, ils se parlaient bas dans

tous les coins où ils se croyaient invisibles, quand Cauvin entra,

comme associé en quelque sorte, à la ferme Antoinette. Et encore, à ce

moment, misé Saulnier, depuis plus de trois mois, était grosse d'une

enfant qui vint à bien, et qu'on baptisa Toinette, du nom de la ferme.

Cauvin fut parrain, et la mère de misé Saulnier fut marraine, comme il

convient.

Trois ans plus tard, la ferme relevée était en pleine prospérité.

Cauvin, en bon pilote, avait sauvé la barque d'un complet naufrage. Et

maintenant, dix-huit ans après, il était toujours chez Saulnier (qui

y tenait fort) comme chez lui, ne quittant la ferme qu'au soir. Il

habitait toujours, sur la plage, la pauvre cabane en planches, autour

de laquelle il ne négligeait pas ses douze pieds de vigne. «Avant tout

l'économie, misé Mïon!...» Et tout bas: «C'est pour la petite.» Tout ce

qu'il gagnait ou à peu près, il le plaçait sur sa petite Toinette, chez

le notaire de Fréjus... Que voulez-vous? Il l'adorait, sa filleule!

Tout cela faisait jaser, même aujourd'hui, sur les marchés de Fréjus

et de Saint-Raphaël. On savait très bien à quoi s'en tenir touchant

la situation de Cauvin à la ferme de Saulnier,--mais, quoique on en

reparlât de temps à autre, ce sujet semblait fatigué. Une si longue

fidélité, et si travaillante, faisait oublier une si longue trahison.

Et puis Saulnier n'intéressait personne...

Et voilà pourquoi, malgré elle ou peut-être pour aller au-devant des

soupçons et y répondre le plus finement qu'elle pouvait, misé Saulnier

faisait si haut, au monsieur et à la dame, venus pour l'engager comme

servante, l'éloge de maître Cauvin!

L'ibis bleu · 第 25 / 99 题