--Maman, pourquoi donc a-t-il la figure sale, cet homme, et sa chemise
est si propre?
--C'est parce qu'on lui lave sa chemise et qu'il lave sa figure
lui-même! s'écria Marcant, en riant à gorge déployée.
--Chut! fit Elise en levant les yeux, sans lever la tête, du côté de la
ferme. S'il t'entendait, Georges, tu lui ferais de la peine!
--Oh bien! je ne voudrais pas lui faire de la peine, mais je voudrais
bien lui faire honte, dit Georges, avec un grand sérieux, en hochant sa
fine tête aux longs cheveux bouclés.
Misé Saulnier vint présenter sa fille Toinette.
--Voilà ma fille, madame. Toinette ou Toinon, comme il vous plaira.
C'était une belle jeunesse.
La mère et la fille ne se ressemblaient pas. Le visage de la mère était
rond, très nettement. Celui de la fille, d'un joli ovale. Toinon,
beaucoup moins grande que sa mère, avait, comme elle, la beauté des
êtres bien proportionnés, la tête petite, et une aisance extraordinaire
dans les mouvements. On sentait la vie sûre d'elle, la santé, la joie
d'être, se mouvoir en chacun de ses gestes. Elle avait cette souplesse
des animaux élevés en liberté, restés un peu sauvages... Elle regardait
droit, sans effronterie mais sans modestie apprise. Sur ses hanches
déjà fortement avancées, les mille plis de son cotillon rayé bleu et
blanc faisaient une saillie large. La jeune poitrine tendait l'indienne
à petites fleurs de son casaquin de mode ancienne et, au bas de sa jupe
courte, le pied ni grand ni petit posait fermement sur la terre sa
bonne semelle cloutée.
En arrivant, Toinette ne dit rien. Elle regardait le chapeau de la
dame, qui était un petit feutre rond, à bord étroit, avec une aile
d'oiseau crânement posée sur le côté. Le sien, large comme un parasol,
elle l'avait jeté, en arrivant, sur la paille à demi écroulée d'une
meule voisine.
--Bonjour, fit gentiment Elise, bonjour, mademoiselle Toinon.
--Bonjour, madame.
--Eh! mais, fit Elise, j'y pense; que nous nous accordions ou non, misé
Saulnier, vous pourriez toujours nous envoyer cette jolie demoiselle
de temps en temps avec des provisions, des légumes, des œufs... Est-ce
qu'elle ne va pas vendre quelquefois à Saint-Raphaël?
--Mais si, mais si, madame, et ce sera bien facile.
--Va voir, Toinon, si la bouille-abaisse marche bien... Le compère
Cauvin s'en est chargé, de la faire... C'est l'homme que vous avez pris
tout à l'heure pour mon mari, madame. Il sait faire la bouille-abaisse
comme les vieux pêcheurs, c'est-à-dire mieux que moi qui la fais très
bien... Ça fait tout bien, des races d'hommes pareilles!... Ah! sans le
compère, monsieur, madame, commença-t-elle sur un ton de confidence, il
y a beau temps que Saulnier et moi, nous serions ruinés, et, faute de
pouvoir payer notre rente, que nous aurions été mis à la porte d'ici...
Ah! oui, c'est un homme, ça! Il a fait revivre la vigne dans tout «le
bien»... Oh! si mon homme avait été comme lui!...
Et, s'asseyant sur un tabouret, elle se mit à faire l'éloge du compère.