Cet inconnu vers lequel courait l'_Ibis Bleu_ n'était pas loin. Il
devait le rencontrer, le lendemain, dans la rade d'Agay, où il était
venu s'abriter pour la nuit, après une journée errante et mélancolique.
Marcant voulait voir un peu le pays, le connaître avant d'y laisser sa
femme. Il était allé, le matin du premier jour, visiter des villas dans
la colline, le long du boulevard de Valescure qui serpente à travers
les mamelons verts, jusqu'à Fréjus.
Dans l'après-midi, il s'était décidé pour une villa tout au bord de
la mer, à un quart de lieue de la ville, entre la _Maison-Close_,
d'Alphonse Karr, dont les bateaux, à peine tirés à terre, entrent dans
les jardins, et l'_Oustalet du Capelan_, la première de celles qui se
sont établies sur une étroite bande de rivage, entre le chemin, où
s'ouvrent leurs portes de service, et la mer qui baigne leur seuil de
plaisance.
Le lendemain, on lui avait conseillé d'aller voir la rade d'Agay, et,
en passant, les carrières de porphyre du Dramont. Ils trouveraient
là-bas une hôtellerie excellente, où ils pourraient déjeuner.
--Malheureusement, la route cesse d'être commode au delà du Dramont,
mais le chemin de fer, en douze minutes, vous y conduira.
Ils prirent le train pour Agay.
Ainsi allaient directement l'une vers l'autre, à l'insu l'une de
l'autre, deux destinées...
En route, Marcant expliqua à sa femme que, toute réflexion faite,
il ramènerait de Paris, à son prochain voyage, Germaine, la vieille
servante qu'on avait cru devoir laisser pour lui rue de Lille. (Ils
habitaient cette rue tranquille.) La vieille Germaine aimait beaucoup
Georges. On avait eu tort de la laisser. Lui, s'arrangerait là-bas
d'une femme de ménage, mangerait au cabaret. Et ici, en attendant
Germaine, il fallait chercher une fille du pays... Il avait déjà
demandé. On en trouverait une aisément, pour trois semaines ou quinze
jours... Mais Elise n'aurait-elle pas peur, seule avec cette fille,
dans la grande villa? non; le pays était parfaitement sûr, étant en
dehors de la grande route ancienne, qui, à partir de Fréjus, commence
la fameuse corniche... On coucherait à l'hôtel jusqu'à ce que la femme
fût trouvée et engagée.
Les choses réglées ainsi, on ne pensa plus qu'à jouir de la beauté, de
la nouveauté des lieux.
En un quart d'heure, on devait être rendu. Le train traversait les
collines, les éternelles pentes de hautes bruyères sous le couvert des
pins d'Alep; et, par échappées, entre deux mamelons, la mer semblait
suivre.
--Et l'_Ibis Bleu_, maman? Il n'y est donc plus?
--L'_Ibis Bleu_? dit la mère, crois-tu que je distinguerais un bateau
d'un autre, à peu près semblable?
--Et crois-tu, petit bêta, fit Marcant, libéré de ses dossiers, que
les bateaux ont des jambes pour ne pas marcher?... Ce jeune monsieur,
ajouta-t-il en s'adressant à sa femme, devait aller en Italie, je
pense... Ça n'a rien à faire... Il est bien heureux!... C'est égal,
c'est une riche idée que j'ai eue de travailler beaucoup hier, en
wagon, pour me débarrasser de mes dossiers. Tout ça est parti par la
poste en paquet recommandé. J'en recevrai d'autres ce soir ou demain...
que je rapporterai en personne... Ah! le bon air!
Le train s'arrêtait...
--Comment, déjà Agay? non... Boulouris.
--Oh! papa, comme c'est drôle, cette gare toute seule au milieu du
bois!...
[Illustration]
--Et, dit Marcant à Elise, que ce serait amusant de venir par ici à
pied!
On repartit, on traversa les carrières du Dramont. Le porphyre taillé
en pavés innombrables mettait sur la côte une vaste tache éclatante,
d'un blanc bleuâtre. On eût dit que la colline, par éboulements,
dégringolait toute à la mer. Puis la verdure reprenait, sombre. Le
rouge sanglant du sol apparaissait par bandes horizontales, au-dessous
des arbres, au-dessus des eaux d'un violet profond.
C'était Agay, dont la rade, un golfe assez spacieux, mais ouvert au
vent du sud, est une solitude un peu austère, en admirable contraste
avec la gaieté des plages qu'ils venaient de quitter. Au fond du
golfe, la rivière d'Agay, qui descend de l'Estérel, et où abonde le
laurier-rose, passe aujourd'hui sous la voie ferrée pour se jeter
dans la mer. L'hôtellerie, entourée de quatre ou cinq maisons, du
haut de la petite falaise regarde la grande courbe de la baie muette,
sombre un peu, vrai golfe de légende, où l'on s'attend à voir surgir
quelque château féerique d'architecture étrange, celui peut-être de
la Belle au Bois dormant. C'est bien ainsi que l'Estérel doit arriver
à la mer, avec je ne sais quelle majesté à peine assouplie, attirée
vers l'eau mais hautaine encore, et qui résiste au charme de la mer
trop claire... Avant de se laisser dévorer par elle, d'y plonger ses
promontoires, de s'y fondre,--il l'assombrit de l'ombre portée de ses
pins, renversés sur les rocs à pic; et le rouge de ses rochers, tombant
dans le bleu des eaux, l'attriste de teintes violettes...
Georges, décidément plus joyeux qu'à Paris, battait des mains.
--L'_Ibis Bleu_! l'_Ibis Bleu_, maman!... Papa, l'_Ibis Bleu_!
Le yacht, en effet, se balançait, non loin du rivage, à l'est de la
rade d'Agay. Ses voiles carguées festonnaient ses vergues. Ni Marcant
ni sa femme ne le reconnurent.
--Tu vois ton _Ibis Bleu_ partout, petit nigaud!
Leur attention d'ailleurs était saisie par l'apparition brusque, à
l'entrée de la rade, d'un bateau étrange, sorte de cétacé portant sur
son dos un balcon auquel se tenaient cramponnés quelques hommes, et
soufflant une fumée noire. Il allait à grande vitesse, suivi d'un autre
tout pareil qui, exactement filait sur son sillage, imitant tous ses
mouvements.
C'étaient deux torpilleurs. Ils se suivaient à quelque cent mètres. Ils
se rapprochèrent du fond du golfe, firent le rond, s'éloignèrent.
Les voyageurs, arrêtés, regardaient attentivement. Marcant avait tiré
sa lorgnette de l'étui.
Un vieux pêcheur s'arrêta près d'eux et grommela:
--Où diable va-t-il passer si vite, celui-là? Il y a de la houle, sans
que ça paraisse. De la terre, quand on n'a pas l'habitude, on ne sait
pas comprendre si la mer est méchante... Ça ne tient pas la mer, ces
carcasses-là! Ils ont beau dire, elle les leur prendra tous, l'un après
l'autre, jusqu'au dernier. Je connais la rade, moi. Le premier a passé,
c'est un miracle. Si l'autre suit la même route, il pourrait arriver
qu'il se plante dans le ventre un bon bout du rocher qui est par là...
Nom de «_pas Dieu_»!
Le torpilleur _230_, qui suivait son camarade, déjà disparu au tournant
de la sortie, venait en effet, pris par une irrésistible lame de fond,
de se clouer au rocher!
De l'endroit où était Marcant, on n'entendait rien, que le bruit
de l'eau. L'avant du _230_ plongeait sous la vague. A l'arrière,
sensiblement relevé, se réfugiait tout l'équipage autour du commandant.
--Mon Dieu! mon Dieu! que vont-ils faire? interrogea Elise.
Elle s'adressait au pêcheur; mais il n'était plus là.
L'homme avait dévalé vers la plage, et, déjà dans son «rafiot», il
s'éloignait et, crispant ses deux pieds nus sur le banc du milieu, y
arc-boutant ses jambes nerveuses, il suspendait aux avirons, solidement
saisis, tout son corps oblique, alternativement assis et relevé...
En même temps, du bord de l'_Ibis Bleu_ se détachait une embarcation
montée par un seul homme. C'était Dauphin. Le capitaine et l'équipage
du yacht étaient à terre en ce moment.
Le petit Georges, au cri de sa mère, s'était blotti contre elle...
Comme si on eût voulu la lui prendre, il la tenait à deux bras, les
doigts accrochés aux plis de la robe--et regardait, là-bas, tout ce
mouvement incompris.
--J'aimerais mieux ne pas assister à ça, murmura-t-elle. Le voir et ne
rien pouvoir, c'est trop pénible!
--Que faire? dit Marcant. Nous n'y pouvons rien, en effet, mais comment
ne pas regarder!
Ils avaient le cœur serré... La lorgnette de Marcant tremblait dans
sa main. Il la remit dans l'étui. Elise se sentit faiblir de crainte
pour ces gens en péril... Elle s'assit au bord du chemin et, attirant
la tête de Georges sur ses genoux, elle couvrit de sa main les
chers petits yeux qui se fermèrent, préférant à tout cette obscurité
caressante...
On distinguait mal ce qui se passait là-bas.
Une troisième embarcation se portait au secours du torpilleur.
C'étaient le capitaine et les hommes de l'_Ibis Bleu_... Un mouvement
incompréhensible continuait autour du bateau en péril, sur les
embarcations si mobiles elles-mêmes! Le premier des deux torpilleurs
n'avait rien vu, déjà disparu derrière le tournant de la rade au moment
où le second s'arrêtait net, s'échouait.
Marcant expliquait:
--C'est si instable, figure-toi, ces bateaux-là, qu'en se portant
brusquement du même côté, les rares hommes qui les montent les
balancent comme des escarpolettes!
Deux des bateaux accourus s'éloignèrent du torpilleur blessé, chacun
emportant sans doute une fraction de l'équipage. Un seul demeura, le
youyou de l'_Ibis Bleu_.
Marcant reprit sa lorgnette.
--Il n'y a sans doute plus à bord que le commandant, qui est à
l'ordinaire un lieutenant de vaisseau, fit-il. En effet... regarde!
Il se sentait ému, à l'idée de cette attitude d'un commandant de navire
que tout oblige à ne quitter son bord que le dernier.
Elle aussi était troublée d'une sorte d'admiration douloureuse. Elle
se rappelait des lectures, et le chagrin de ces vaillants quand leur
bateau, le bateau qu'on leur a confié, qu'ils aiment, vient à périr.
Elle essaya de regarder avec la lorgnette que lui tendait Marcant. Elle
entrevit en effet un homme qui passa du torpilleur sur le youyou.
--Il est sauvé! dit-elle.
--Mais non, fit Marcant. Il y a dans la petite barque l'homme venu du
yacht, sans doute... mais le commandant du torpilleur est encore à son
bord...
On voyait maintenant le torpilleur s'affaisser, englouti lentement,
irrésistiblement, comme s'il se fût fondu, comme s'il eût été aspiré
par l'eau, bouillonnante autour de lui;--et, très distinctement, sur ce
bout de plancher oblique, un homme, en redingote noire,--par conséquent
l'officier,--s'entêtait à demeurer seul.
--Ça l'ennuie de s'en aller, grommelait Marcant. Il le faut bien,
pourtant!... Va-t'en donc, mon brave homme!... Sacrebleu! enfin!
La petite silhouette venait de passer sur le youyou, qui s'éloigna
rapidement. Quelques instants après, ce qui émergeait encore du
torpilleur plongea. Le haut de la cheminée resta visible aussi
longtemps que l'arrière. A peine tout cela eut-il sombré que, sur ce
point des vastes eaux, déjà semblable à tous les autres points de la
mer houleuse, une éruption se produisit... Comme un monstre marin
expirant, la bête de fer rendait sous les eaux son dernier soupir.
L'air comprimé dans ses flancs s'en échappait en hoquets violents,
remontait des fonds, lançant, avec des crachats d'écume et un dernier
vomissement de fumée noire, quelques méconnaissables éclats de bois ou
de fer, jaillis en fusées.
Elise pleurait.
--Un rude métier, tout de même! fit Marcant. Espérons qu'ils sont tous
sauvés. Nous saurons ça tout à l'heure.
Toutes les embarcations de sauvetage avaient gagné la terre au plus
près.
X
[Illustration]
Le patron de l'hôtellerie s'efforçait de retenir ses hôtes.
--Vous aurez des détails sur le naufrage. Le commandant du torpilleur
m'a fait retenir une chambre. Il viendra dîner ici. Dès demain les
scaphandriers vont arriver de Toulon. Ce sera curieux. Des Parisiens,
n'est-ce pas, madame, ne voient pas ça tous les jours?... Les chambres
sont bonnes. De votre fenêtre, vous verrez le mouvement.
--Hôtel pour hôtel, fit Marcant, soit, nous resterons...
Il était commencé, le mouvement. De Saint-Raphaël, on accourait pour
voir. Des batelets passaient, repassaient, sur le lieu du naufrage. On
essayait d'apercevoir, au fond de l'eau, la carcasse échouée.
Il n'y avait pas eu mort d'homme. Deux blessés dans la machine, pas
trop gravement. L'équipage campait à terre, secouru, entouré de soins
et de gaieté par les pêcheurs de Saint-Raphaël et d'Agay. C'était à qui
les aiderait, leur serait agréable et bon.
La nuit se fit.
--Il y a quelque part des fanaux qui ne s'allumeront pas ce soir!
disait le vieux pêcheur assis dans la salle basse de l'hôtellerie,
devant un verre de _torino_.
Un feu de pignes et d'épaves brûlait activement dans l'étroite cheminée
regorgeante. Il faisait bon là dedans.
Elise, Denis et l'enfant, pendant qu'on faisait chauffer leurs
chambres, étaient venus s'asseoir dans cette salle commune.
--C'est très amusant! fit observer Georges, toujours appuyé contre sa
maman.
La nouveauté d'un voyage l'enchantait. L'aventure l'excitait au rêve.
Il croyait vivre dans un conte qu'il ne comprenait pas bien, mais où il
se sentait jouer, lui aussi, un personnage.
Elle lissait de sa main longue les jolis cheveux qui tombaient jusque
sur les épaules de son fils.
Au dehors, un froid de nuit marine courait salubre, léger.
--Que nous sommes loin de la neige fondue, de la boue sale, du ciel
triste! dit Elise. Comme on est bien ici!
Marcant lui prit la main.
--Alors, dit-il, je suis content. Je me reprochais déjà notre
escapade... Si tu allais prendre froid!
Elle le regarda, reconnaissante.
--D'abord, je ne suis pas malade, et puis je vais mieux!
--Arrangez ça! dit-il.
Il riait, heureux simplement. Il reposa avec douceur, sur les genoux
d'Elise, sa main qu'il avait prise.
--J'ai bien dit, mon ami. C'est la nuance.
Assis sur une chaise, tout près du fauteuil de sa maman, ses deux
petits pieds sur le barreau de sa chaise, ses genoux hauts, ses mains
dans les plis de la chère robe, Georges avait appuyé sa tête contre
la poitrine bien-aimée, et, de ses yeux trop ouverts, il regardait le
feu pétillant. Peu à peu, cela l'endormait, et des rêves, nés du réel,
venaient en lui.
--Il y a des choses dans le feu, dit-il.
--Et quoi, mignon?
--Des choses qui dansent, fit-il en chantonnant, des petits esprits du
feu, comme ceux des contes. Ils disent que le dîner sera bon. C'est eux
qui le font, en dansant sous la marmite où est la soupe. Glou, glou,
glou. Pendant que la marmite chante, les petits lutins dansent en rond
par-dessous avec leurs lampes sur la tête... Et quand la marmite verse,
bonsoir, elle éteint le feu!... Et alors la soupe est prête.
--Qu'est-ce que tu barbouilles là, mon petit?... Est-ce qu'il aurait la
fièvre?
Déjà, elle s'inquiétait, et Marcant s'était levé, s'était agenouillé
près de lui.
--Il dort, dit-il, ce sont des histoires qui lui reviennent.
Et pendant plus d'une heure, elle demeura immobile, retenant parfois
son souffle pour ne pas remuer du tout, afin que le cher petit reposât.
--Assez, fit Marcant. Tu es fatiguée. Je vais l'emporter sur son lit...
--Il resterait là-haut tout seul?...
--Eh bien, sur ce canapé, alors.
--Nous sommes si bien comme ça! dit la mère.
Marcant se rassit.
A ce moment, un bruit de guitare entra dans le corridor de
l'hôtellerie, accompagnant une voix d'homme qui chantonnait:
C'est les filles de La Rochelle
Qu'ont armé un bâtiment,
Pour aller faire la course
Dedans les mers du Levant...
Et lon lon la,
Je n'ai pas de maîtresse;
Je passe mon temps
Fort joliment!
Le chanteur s'interrompit pour parler:
--Bonjour, madame l'hôtesse, votre fille est-elle belle?
La littérature de l'hôtesse, pas plus que celle de Marcant, ne reconnut
dans cette question le commencement d'une célèbre ballade allemande.
L'hôtesse en riant répondait:
--Ma fille est encore à naître, monsieur Dauphin, et elle aura du bon
sens que vous ne saurez pas encore ce que c'est!
--Bien répondu, femme! répliqua Pierre Dauphin avec une gaieté qui
continuait à être littéraire. Et il reprit sa chanson.
La voix, un peu moins proche, était charmante dans la résonance de la
salle voisine où s'était attablé le chanteur.
C'est une fine goélette
Qui porte la voile au vent,
La coque est en bois de rose
Travaillé fort proprement...
Et lon lon la,
Je n'ai pas de maîtresse;
Je passe mon temps
Fort joliment!
La grand' voile est en dentelle
La misaine en ruban blanc;
Les filles de l'équipage
N'ont pas plus de dix-huit ans...
Et lon lon la,
Je n'ai pas de maîtresse,
Je passe mon temps
Fort joliment!
--La jolie musique, maman! dit Georges qui, dès les premiers sons de
la guitare, s'était éveillé tout heureux et qui penchait la tête pour
prêter l'oreille, comme un oiseau qui en écoute un autre.
--Oui, murmura-t-elle.
Il se passait en elle quelque chose de tout pareil à ce qui troublait
l'esprit de l'enfant. Nouveauté des lieux, aventure, poésie flottante,
étrangeté, tout cela entrait tout à coup dans son âme où régnait
l'habituelle monotonie de vivre... Il lui semblait, à elle aussi,
qu'on lui contait un conte. Ses émotions se succédaient, abondantes.
Quoi! avant-hier Paris, quitté pour la première fois! Et depuis hier
matin seulement, toutes ces visions de bleu, de lumière, de bateaux
en marche, d'activité puissante et joyeuse, puis de naufrage et de
tristesse! Il lui semblait avoir vécu plus d'une année depuis deux
jours. Et pourtant, non, c'était avant-hier. Le tableau qui l'avait
visitée, le jour d'avant, à son réveil, s'était fixé en contours précis
et en couleurs violentes dans son cerveau étonné et tout neuf... Il
s'y était peint, photographié et gravé à la fois, ineffaçablement,
sur une plaque sympathique où les images nouvelles ne parvenaient pas
à le noyer. Au-dessus de tout le reste, il revenait à tout instant,
remontait, repassait...
--Es-tu lasse?
--Non, je suis heureuse.
--A quelle heure dîne-t-on?
--Quand madame et monsieur voudront, fit l'hôtesse qui entrait. Je
viens préparer les tables.
Elle en dressa deux. L'une avec trois couverts: celle de Marcant.
L'autre avec deux couverts.
--C'est la table du commandant, dit-elle. Il causera avec son ami...
Ça vous donnera des détails. Son ami, c'est ce gentil M. Dauphin qui,
depuis deux mois, nous visite assez souvent... C'est un gros riche!...
le fils d'un armateur de Marseille.
--Je sais, je sais, fit Marcant.
--Vous le connaissez? demanda familièrement l'aimable hôtesse.
--Je connais son père, dit Marcant, souriant de l'affabilité, du
sans-gêne méridional.
--Alors vous pourrez causer. Et puis, sans ça, vous auriez fait sa
connaissance!... C'est un monsieur comme vous. Mais, même avec nous
autres, il n'est pas fier. Il est bien brave! Les pêcheurs d'ici
l'aiment beaucoup. Jamais il ne passerait sans saluer le premier. A
l'occasion, il leur envoie de bonnes bouteilles. C'est généreux...
Et ça a des talents... Il a étudié. A bord, il mène, quand il veut,
sa machine comme un mécanicien... L'autre jour, il a fait, sur notre
terrasse, le portrait de la maison. Et puis, il chante beaucoup de
chansons, et des vieilles, comme nos matelots. Avec la fortune, on sait
tout.
Sur cette idée générale, l'hôtesse se reposa un instant. Elle
réfléchissait, tout en remuant sa vaisselle, ses couverts, à la
puissance de la fortune.
Les tables étaient prêtes. Elle jeta sur son œuvre un dernier coup
d'œil, puis:
--J'ai oublié les salières!... Que vous dirai-je! je suis trop étourdie!
Elle ouvrit une armoire et en tira, avec les salières, un dessin
épinglé sur un carton.
Elle vint à Marcant.
--Tenez, voilà la chose, le dessin qu'il a fait. Voyez! c'est tout en
couleurs... Et sur sa guitare, il faut l'entendre! On aime la guitare
par ici. C'est comme en Italie, comprenez! Est-ce qu'il n'a pas fait
danser les filles, l'autre soir, dans cette salle... Si on a ri, «vous
dites»! Ah! oui, on a ri! une vraie fête, quoi! au moment où personne
ne s'y attendait!... Et pourtant, des fois, il a l'air beaucoup triste.
Ça doit avoir des chagrins, comme de juste. Chacun les siens. La
fortune n'abrite pas, de sûr!... Et des fois, c'est tout le contraire...