M. Ledru ouvrit une porte; il me fit passer devant lui.

--C'est aujourd'hui la mienne;--mais, à part les livres dont elle est

encombrée,--je vous la donne pour telle qu'elle était du temps de son

illustre propriétaire:--c'est la même alcôve, le même lit, les mêmes

meubles; ces cabinets de toilette étaient les siens.

--Et la chambre de Scarron?

--Oh! la chambre de Scarron était à l'autre bout du corridor; mais,

quant à celle là, il faudra vous en priver;--on n'y entre pas: c'est la

chambre secrète, le cabinet de Barbe-Bleue.

--Diable!

--C'est comme cela.--Moi aussi j'ai mes mystères, tout maire que je

suis;--mais venez,--je vais vous montrer autre chose.

M. Ledru marcha devant moi; nous descendîmes l'escalier, et nous

entrâmes au salon.

Comme tout le reste de la maison, ce salon avait un caractère

particulier. Sa tenture était un papier dont il eût été difficile de

déterminer la couleur primitive; tout le long de la muraille régnait un

double rang de fauteuils, bordé d'un rang de chaises, le tout en vieille

tapisserie; de place en place, des tables de jeu et des guéridons; puis,

au milieu de tout cela, comme le Léviathan au milieu des poissons

de l'Océan, un gigantesque bureau, s'étendant de la muraille, où il

appuyait une de ses extrémités, jusqu'au tiers du salon, bureau tout

couvert de livres, de brochures, de journaux, au milieu desquels

dominait comme un roi le _Constitutionnel_, lecture favorite de M.

Ledru.

Le salon était vide, les convives se promenaient dans le jardin, que

l'on découvrait dans toute son étendue à travers les fenêtres.

M. Ledru alla droit à son bureau, et ouvrit un immense tiroir, dans

lequel se trouvait une foule de petits paquets semblables à des paquets

de graines. Les objets que renfermait ce tiroir étaient renfermés

eux-mêmes dans des papiers étiquetés.

--Tenez, me dit-il, voilà encore pour vous, l'homme historique, quelque

chose de plus curieux que la carte du Tendre. C'est une collection de

reliques, non pas de saints, mais de rois.

En effet, chaque papier enveloppait un os, des cheveux ou de la

barbe.--Il y avait une rotule de Charles IX, le pouce de François Ier,

un fragment du crâne de Louis XIV, une côte de Henri II, une vertèbre de

Louis XV, de la barbe de Henri IV et des cheveux de Louis XIII. Chaque

roi avait fourni son échantillon, et de tous ces os on eût pu recomposer

à peu de chose près un squelette qui eût parfaitement représenté

celui de la monarchie française, auquel depuis longtemps manquent les

ossements principaux.

Il y avait en outre une dent d'Abeilard et une dent d'Héloïse, deux

blanches incisives, qui, du temps où elles étaient recouvertes par leurs

lèvres frémissantes,--s'étaient peut-être rencontrées dans un baiser.

D'où venait cet ossuaire?

M. Ledru avait présidé à l'exhumation des rois à Saint-Denis, et il

avait pris dans chaque tombeau ce qui lui avait plu.

M. Ledru me donna quelques instants pour satisfaire ma curiosité; puis,

voyant que j'avais à peu près passé en revue toutes ses étiquettes:

--Allons, me dit-il, c'est assez nous occuper des morts, passons un peu

aux vivants.

Et il m'emmena près d'une des fenêtres par lesquelles, je l'ai dit, la

vue plongeait dans le jardin.

--Vous avez là un charmant jardin, lui dis-je.

--Jardin de curé, avec son quinconce de tilleuls, sa collection de

dahlias et de rosiers, ses berceaux de vignes et ses espaliers de

pêchers et d'abricotiers:--vous verrez tout cela;--mais, pour le moment,

occupons-nous, non pas du jardin, mais de ceux qui s'y promènent.

--Ah! dites-moi d'abord qu'est-ce que c'est que ce M. Alliette, dit

_Etteilla_ par anagramme, qui demandait si l'on voulait savoir son âge

véritable, ou seulement l'âge qu'il semblait avoir;--il me semble qu'il

paraît à merveille les soixante-quinze ans que vous lui avez donnés.

--Justement, me répondit M. Ledru.--Je comptais commencer par lui.

Avez-vous lu Hoffmann?

--Oui... Pourquoi?

--Eh bien! c'est un homme d'Hoffmann. Toute la vie, il a cherché à

appliquer les cartes et les nombres à la divination de l'avenir; tout ce

qu'il possède passe à la loterie, à laquelle il a commencé par gagner un

terne, et à laquelle il n'a jamais gagné depuis. Il a connu Cagliostro

et le comte de Saint-Germain: il prétend être de leur famille, avoir

comme eux le secret de l'élixir de longue vie. Son âge réel, si vous le

lui demandez, est de deux cent soixante-quinze ans: il a d'abord vécu

cent ans, sans infirmités, du règne de Henri II au règne de Louis XIV;

puis, grâce à son secret, tout en mourant aux yeux du vulgaire, il a

accompli trois autres révolutions de cinquante ans chacune. Dans ce

moment, il recommence la quatrième, et n'a par conséquent que vingt-cinq

ans. Les deux cent cinquante premières années ne comptent plus que comme

mémoire. Il vivra ainsi, et il le dit tout haut, jusqu'au jugement

dernier. Au quinzième siècle, on eût brûlé Alliette, et on eût eu tort;

aujourd'hui on se contente de le plaindre, et on a tort encore. Alliette

est l'homme le plus heureux de la terre; il ne parle que tarots, cartes,

sortilèges, sciences égyptiennes de Thot, mystères isiaques. Il publie

sur tous ces sujets de petits livres que personne ne lit, et que

cependant un libraire, aussi fou que lui, édite sous le pseudonyme, ou

plutôt sous l'anagramme d'_Etteilla_; il a toujours son chapeau plein de

brochures. Tenez, voyez-le; il le tient sous son bras, tant il a peur

qu'on ne lui prenne ses précieux livres. Regardez l'homme, regardez

le visage, regardez l'habit, et voyez comme la nature est toujours

harmonieuse, et combien exactement le chapeau va à la tête, l'homme

à l'habit, le pourpoint au moule, comme vous dites, vous autres

romantiques.

Effectivement, rien n'était plus vrai. J'examinai Alliette: il était

vêtu d'un habit gras, poudreux, râpé, taché; son chapeau, à bords

luisants comme du cuir verni, s'élargissait démesurément par le haut; il

portait une culotte de ratine noire, des bas noirs ou plutôt roux, et

des souliers arrondis comme ceux des rois sous lesquels il prétendait

avoir reçu la naissance.

Quant au physique, c'était un gros petit homme, trapu, figure de sphinx,

éraillé, large bouche privée de dents, indiquée par un rictus profond,

avec des cheveux rares, longs et jaunes, voltigeant comme une auréole

autour de sa tête.

--Il cause avec l'abbé Moulle, dis-je à M. Ledru, celui qui vous

accompagnait dans notre expédition de ce matin, expédition sur laquelle

nous reviendrons, n'est-ce pas?

--Et pourquoi y reviendrons-nous? me demanda M. Ledru en me regardant

curieusement.

--Parce que, excusez-moi, mais vous avez paru croire à la possibilité

que cette tête ait parlé.

--Vous êtes physionomiste. Eh bien! c'est vrai, j'y crois; oui, nous

reparlerons de tout cela, et, si vous êtes curieux d'histoires de ce

genre, vous trouverez ici à qui parler. Mais passons à l'abbé Moulle.

--Ce doit être, interrompis-je, un homme d'un commerce charmant; la

douceur de sa voix, quand il a répondu à l'interrogatoire du commissaire

de police, m'a frappé.

--Eh bien! cette fois encore, vous avez deviné juste. Moulle est un ami

à moi depuis quarante ans, et il en a soixante: vous le voyez, il est

aussi propre et aussi soigné qu'Alliette est râpé, gras et sale; c'est

un homme du monde au premier degré, jeté fort avant dans la société du

faubourg Saint-Germain; c'est lui qui marie les fils et les filles des

pairs de France; ces mariages sont pour lui l'occasion de prononcer

de petits discours que les parties contractantes font imprimer et

conservent précieusement dans la famille. Il a failli être évêque de

Clermont. Savez-vous pourquoi il ne l'a pas été? parce qu'il a été

autrefois ami de Cazotte; parce que, comme Cazotte enfin, il croit

à l'existence des esprits supérieurs et inférieurs, des bons et des

mauvais génies: comme Alliette, il fait collection de livres. Vous

trouverez chez lui tout ce qui a été écrit sur les visions et sur les

apparitions, sur les spectres, les larves, les revenants. Quoiqu'il

parle difficilement, excepté entre amis, de toutes ces choses qui ne

sont point tout à fait orthodoxes, en somme, c'est un homme convaincu,

mais discret, qui attribue tout ce qui arrive d'extraordinaire dans ce

monde à la puissance de l'enfer ou à l'intervention des intelligences

célestes. Vous voyez, il écoute en silence ce que lui dit Alliette,

semble regarder quelque objet que son interlocuteur ne voit pas, et

auquel il répond de temps en temps par un mouvement des lèvres ou un

signe de tête. Parfois, au milieu de nous, il tombe tout à coup dans une

sombre rêverie, frissonne, tremble, tourne la tête, va et vient dans

le salon. Dans ce cas, il faut le laisser faire; il serait dangereux

peut-être de le réveiller, je dis le réveiller, car alors je le crois en

état de somnambulisme. D'ailleurs, il se réveille tout seul, et, vous le

verrez, dans ce cas il a le réveil charmant.

--Oh! mais, dites donc, fis-je à M. Ledru, il me semble qu'il vient

d'évoquer un de ces esprits dont vous parliez tout à l'heure?

Et je montrai du doigt à mon hôte un véritable spectre ambulant qui

venait rejoindre les deux causeurs, et qui posait avec précaution son

pied entre les fleurs sur lesquelles il semblait pouvoir marcher sans

les courber.

--Celui-ci, me dit-il, c'est encore un ami à moi, le chevalier Lenoir...

--Le créateur du musée des Petits-Augustins?...

--Lui-même. Il meurt de chagrin de la dispersion de son musée, pour

lequel il a, en 92 et 94, dix fois manqué d'être tué. La Restauration,

avec son intelligence ordinaire, l'a fait fermer,--avec ordre de rendre

les monuments aux édifices auxquels ils appartenaient et aux familles

qui avaient des droits pour les réclamer.--Malheureusement, la plupart

des monuments étaient détruits, la plupart des familles étaient

éteintes, de sorte que les fragments les plus curieux de notre antique

sculpture, et par conséquent de notre histoire, ont été dispersés,

perdus. C'est ainsi que tout s'en va de notre vieille France; il ne

restait plus que ces fragments, et de ces fragments, il ne restera

bientôt plus rien; et quels sont ceux qui détruisent? ceux-là même qui

auraient le plus d'intérêt à la conservation.

Et M. Ledru, tout libéral qu'il était, comme on disait à cette époque,

poussa un soupir.

--Sont-ce tous vos convives? demandai je à M. Ledru.

--Nous aurons peut-être le docteur Robert. Je ne vous dis rien de

celui-là, je présume que vous l'avez jugé. C'est un homme qui a toute

sa vie expérimenté sur la machine humaine, comme il eût fait sur

un mannequin, sans se douter que cette machine avait une âme pour

comprendre les douleurs, et des nerfs pour les ressentir. C'est un bon

vivant qui a fait un grand nombre de morts. Celui-là, heureusement pour

lui, ne croit pas aux revenants. C'est un esprit médiocre qui pense être

spirituel parce qu'il est bruyant, philosophe parce qu'il est athée;

c'est un de ces hommes que l'on reçoit, non pour les recevoir, mais

parce qu'ils viennent chez vous. Quant à aller les chercher là où ils

sont, on n'en aurait jamais l'idée.

--Oh! monsieur, comme je connais cette espèce-là!

--Nous devions avoir encore un autre ami à moi, plus jeune seulement

qu'Alliette, que l'abbé Moulle et que le chevalier Lenoir, qui

tient tête à la fois à Alliette sur la cartomancie, à Moulle sur la

démonologie, au chevalier Lenoir sur les antiquités; une bibliothèque

vivante, un catalogue relié en peau de chrétien, que vous devez

connaître vous-même.

--Le bibliophile Jacob?

--Justement.

--Et il ne viendra pas?

--Il n'est pas venu du moins, et, comme il sait que nous dînons à deux

heures ordinairement, et qu'il va être quatre heures, il n'y a pas de

probabilité qu'il nous arrive.--Il est à la recherche de quelque bouquin

imprimé à Amsterdam en 1570, édition _princeps_ avec trois fautes de

typographie, une à la première feuille, une à la septième, une à la

dernière.

En ce moment on ouvrit la porte du salon, et la mère Antoine parut.

--Monsieur est servi, annonça-t-elle.

--Allons, messieurs, dit M. Ledru en ouvrant à son tour la porte du

jardin, à table, à table!

Puis, se retournant vers moi:

--Maintenant, me dit-il, il doit y avoir encore quelque part dans le

jardin, outre les convives que vous voyez et dont je vous ai fait

l'historique, un convive que vous n'avez pas vu et dont je ne vous ai

pas parlé. Celui-là est trop détaché des choses de ce monde pour avoir

entendu le grossier appel que je viens de faire, et auquel, vous le

voyez, se rendent tous nos amis. Cherchez, cela vous regarde; quand vous

aurez trouvé son immatérialité, sa transparence, _eine Ercheinung_,

comme disent les Allemands, vous vous nommerez, vous essayerez de lui

persuader qu'il est bon de manger quelquefois, ne fût-ce que pour vivre;

vous lui offrirez votre bras et vous nous l'amènerez; allez.

J'obéis à M. Ledru, devinant que le charmant esprit que je venais

d'apprécier en quelques minutes me réservait quelque agréable surprise,

et je m'avançai dans le jardin en regardant tout autour de moi.

L'investigation ne fut pas longue, et j'aperçus bientôt ce que je

cherchais.

[Illustration:--Tout ce que j'aperçus de sa personne était gracieux et

distingué.]

C'était une femme assise à l'ombre d'un quinconce de tilleuls, et dont

je ne voyais ni le visage ni la taille: le visage, parce qu'il était

tourné du côté de la campagne; la taille, parce qu'un grand châle

l'enveloppait.

Elle était toute vêtue de noir.

Je m'approchai d'elle sans qu'elle fît un mouvement. Le bruit de mes pas

ne semblait point parvenir à son oreille: on eût dit une statue.

Au reste, tout ce que j'aperçus de sa personne était gracieux et

distingué.

De loin j'avais déjà vu qu'elle était blonde. Un rayon de soleil, qui

passait à travers la feuillée des tilleuls, jouait sur sa chevelure et

en faisait une auréole d'or. De près, je pus remarquer la finesse de ses

cheveux, qui eussent rivalisé avec ces fils de soie que les premières

brises de l'automne détachent du manteau de la Vierge; son cou, un peu

trop long peut être, charmante exagération qui est presque toujours une

grâce, si elle n'est point une beauté; son cou s'arrondissait pour

aider sa tête à s'appuyer sur sa main droite, dont le coude s'appuyait

lui-même au dossier de la chaise, tandis que son bras gauche pendait à

côté d'elle, tenant une rose blanche du bout de ses doigts effilés. Cou

arrondi comme celui d'un cygne, main repliée, bras pendants, tout cela

était de la même blancheur mate;--on eût dit un marbre de Paros, sans

veines à sa surface, sans pouls à l'intérieur; la rose qui commençait à

se faner était plus colorée et plus vivante que la main qui la tenait.

Je la regardai un instant, et, plus je la regardais, plus il me semblait

que ce n'était point un être vivant que j'avais devant les yeux.

J'en étais arrivé à douter qu'en lui parlant elle se retournât. Deux

ou trois fois ma bouche s'ouvrit et se referma sans avoir prononcé une

parole.

Enfin je me décidai.

--Madame, lui dis-je.

Elle tressaillit, se retourna, me regarda avec étonnement, comme fait

quelqu'un qui sort d'un rêve et qui rappelle ses idées.

Ses grands yeux noirs fixés sur moi,--avec ces cheveux blonds que j'ai

décrits, elle avait les sourcils et les yeux noirs,--ses grands yeux

noirs, fixés sur moi, avaient une expression étrange.

Pendant quelques secondes, nous demeurâmes sans nous parler,--elle me

regardant, moi l'examinant.

C'était une femme de trente-deux à trente-trois ans, qui avait dû être

d'une merveilleuse beauté avant que ses joues se fussent creusées, avant

que son teint eût pâli;--au reste, je la trouvai parfaitement belle

ainsi, avec son visage nacré et du même ton que sa main, sans aucune

nuance d'incarnat, ce qui faisait que ses yeux semblaient de jais, ses

lèvres de corail.

--Madame, répétai-je, M. Ledru prétend qu'en vous disant que je suis

l'auteur d'_Henri III_, de _Christine_ et d'_Antony_, vous voudrez bien

me tenir pour présenté, et accepter mon bras jusqu'à la salle à manger.

--Pardon, monsieur, dit-elle, vous êtes là depuis un instant, n'est-ce

pas?--Je vous ai senti venir, mais je ne pouvais pas me retourner; cela

m'arrive quelquefois quand je regarde de certains côtés. Votre voix a

rompu le charme, donnez-moi donc votre bras, et allons.

Elle se leva et passa son bras sous le mien; mais à peine, quoiqu'elle

ne parût nullement se contraindre, sentis-je la pression de ce bras. On

eût dit une ombre qui marchait à côté de moi.

Nous arrivâmes à la salle à manger sans avoir dit ni l'un ni l'autre un

mot de plus.

Deux places étaient réservées à la table.

Une à la droite de M. Ledru pour elle.

Une en face d'elle pour moi.

V

Les mille et un fantômes · 第 15 / 39 题