On ne connaît rien de bien précis sur les tentatives d'assassinat
dirigées contre le roi de Navarre.
«Un jour, dit Samazeuilh, un capitaine espagnol, du nom de Loro, vint
à Nérac offrir au roi de Navarre de lui livrer Fontarabie. Cet homme
était effroyable à voir. «Il avait, dit d'Aubigné avec lequel il
s'aboucha d'abord, l'œil louche, le nez troussé, les naseaux ouverts
et le front enflé en rond.» Ses paroles plus affreuses encore, tout en
soulevant le cœur de notre historien, finirent par lui inspirer de
graves soupçons. Il s'agissait du massacre de toute la garnison de
Fontarabie, à commencer par le frère de Loro qui la commandait, «car,
disait-il, si mon frère gagnait, avec quelques soldats, un coin de
tour, il serait secouru et nous perdus». D'Aubigné, d'accord avec
Frontenac, prit d'extrêmes précautions, lors de l'entrevue de ce
capitaine espagnol avec leur maître, qui s'impatientait de la
curatelle où le tenaient ses gens.
«Cependant les soupçons contre le capitaine Loro s'étant confirmés, il
fut mis en prison; puis pour éviter le bruit, car d'Aubigné donne à
entendre que des _princes français_ se trouvaient compromis dans cette
sombre affaire, on le dirigea sur Casteljaloux. Parvenu sur le pont de
Barbaste, Loro se précipita dans la Gélise, où il fit tout ce qu'il
put pour se noyer; mais ses gardes l'en retirèrent, et n'ayant pu
enfouir son secret au fond de cette rivière, il avoua tout à
Casteljaloux, où on venait de le conduire. Les motifs déjà signalés
firent qu'on l'exécuta dans sa prison. D'Aubigné termine ce récit par
ces réflexions à l'adresse sans doute du duc d'Epernon: «Ah! que ce
prince n'a-t-il toujours été en si fidèles mains!»
«Une autre fois, ce fut un nommé Gavarret, gentilhomme de Bordeaux et
réformé converti à la religion romaine, qui, pour donner une garantie
de sa foi, résolut de tuer le roi de Navarre. Monté sur un cheval de
prix, il se présente au prince, en route avec trois écuyers seulement,
pour se rendre à Gontaud. Henri, qui le soupçonnait, débute par louer
l'allure de son cheval. Puis il lui demande de le lui laisser monter.
Gavarret n'ayant osé lui refuser cette courtoisie, Henri se voit à
peine en selle, sur le cheval de l'assassin, qu'il s'empare des
pistolets trouvés à l'arçon, et les tire en l'air, à la grande
surprise de Gavarret; après quoi ce prince poussa, d'un temps de
galop, jusqu'à Gontaud, où il rendit le cheval et «donna l'ordre à
Meslon de _se défaire du compagnon, comme il fit le plus honnêtement
qu'il put_», ajoute d'Aubigné. D'autres attribuent cette tentative de
régicide au capitaine Michaud, et transportent le lieu de la scène
dans le bois d'Aillas. Mais si les noms diffèrent, l'identité des
détails prouve qu'il s'agit du même crime.»
* * * * *
Léo Drouyn, dans ses _Variétés girondines_, donne un autre récit des
faits et gestes de ce Gavarret ou Gabarret, récit tiré de l'_Histoire_
de d'Aubigné et du Journal du chanoine Syreuilh: «Gabarret se retira
dans le château de Semens où il demeurait; ayant résolu de changer de
religion et d'inaugurer sa conversion par un coup d'éclat, il fit
prévenir, le 22 août 1580, huit capitaines huguenots et en particulier
Meslon, qu'il avait des intelligences dans une importante place forte
appartenant aux catholiques; il les engageait à venir le voir à
Semens, dîner avec lui, afin de combiner, pendant le repas, les moyens
de parvenir à s'emparer de la forteresse qu'il ne nommait pas encore.
Les huit capitaines s'y rendirent en effet, accompagnés de quatre
marchands du pays et de soldats tous bien montés et armés, faisant, en
tout, une troupe de 26 hommes.
«A peine était-on à table, que l'un des invités s'aperçut qu'il n'y
avait pas de couteaux et en demanda; à ces mots, le capitaine Lestaire
sortit, puis revint aussitôt avec 58 hommes armés, qui massacrèrent
les soldats et les capitaines qui ne pouvaient payer rançon et
emprisonnèrent les autres; puis Gabarret écrivit à du Puy, commençant
sa lettre par ces mots: «Mon père», contraignit Meslon à lui écrire
également de venir avec le capitaine d'Auché, trois autres et un jeune
homme nommé Baptiste de Bat, parent aussi et pupille de du Puy qu'il
ne quittait guère, et qui avait «une des plus belles voix et des mieux
conduites qu'on eût pu ouïr». De Bat avait été élevé avec Gabarret. A
leur arrivée, ils furent massacrés, sauf de Bat et du Puy.» Gabarret
mit ensuite à mort ces deux derniers convives, avec des raffinements
de cruauté qui semblent avoir été inventés à plaisir. Meslon et deux
autres prisonniers sauvèrent leur vie en payant une forte rançon.
L'histoire de Gabarret est restée mystérieuse en partie: l'origine en
est obscure, et la fin inconnue. Un point semble pourtant acquis:
c'est le motif de la grande haine de cet aventurier pour le roi de
Navarre. Le 8 août 1580, Henri écrivait à André de Meslon: «Quant au
sieur de Gabarret, je vous prie lui faire entendre que je désire
grandement le contenter, mais qu'il ne m'est possible de lui accorder
l'état de mestre-de-camp dans Monségur qu'il prétend. D'autant que
c'est une chose que je n'ai encore faite en nulle autre place, en
faveur de personne, ni résolu faire ci-après; mais s'il me veut venir
trouver, je lui ferai si bon traitement et si favorable qu'il en sera
satisfait.»
Cette lettre, dit justement Léo Drouyn, nous initie aux motifs
probables de la haine que Gabarret voua au roi et qui l'amena plus
tard à tenter de l'assassiner. (_Page 196._)