Jeanne d'Albret «était, dit Favyn, d'une humeur si joviale, que l'on
ne pouvait s'ennuyer auprès d'elle. Eloquente entre les personnes de
son siècle, selon les erres de la reine Marguerite, elle pouvait, par
le moyen de ses discours, charmer les ennuis et passions de l'âme».
Tel est le portrait, sans doute ressemblant, de la jeune fille et de
la jeune femme. Plus tard, Jeanne connut, à son tour, les «ennuis et
passions de l'âme».
«C'était, dit Bascle de Lagrèze, la femme la plus instruite de son
temps: elle savait le grec, le latin, la plupart des langues vivantes;
elle surveillait les études de ses enfants. Instruite par Marot dans
l'art de faire des vers, elle enseignait à ses élèves la poésie, qui
ennoblit le langage et donne à la prose plus de charme et d'harmonie.»
Les anciens auteurs vantent sa «santé florissante», qui ne tarda
pourtant pas à dépérir.
«On aime à interroger le château de Pau sur la manière dont Jeanne
d'Albret y vivait. Elle consacrait toute la matinée au travail; elle
répondait, de sa propre main, aux gouverneurs et aux magistrats,
lorsqu'ils s'adressaient directement à elle. Après son dîner, elle
donnait audience, soit dans son palais, soit dans son parc, à tout le
monde, pendant deux heures; ensuite les seigneurs et les dames étaient
admis à lui faire leur cour jusqu'à son souper. Ses plus doux moments
étaient ceux qu'elle passait à s'entretenir avec des savants et des
hommes de lettres attirés et retenus auprès d'elle par son esprit
supérieur autant que par ses libéralités. Si les vertus privées de la
reine eussent suffi pour rendre son peuple heureux, le Béarn aurait
joui de la continuation des temps de prospérité de Henri II et de
Marguerite.» (_Page 8._)
* * * * *
C'est à l'époque du passage de Charles IX à Nérac, en 1565, que
Mézeray place la réponse de Jeanne d'Albret à Catherine de Médicis, et
il rapporte cette réponse dans les termes suivants: «Si j'avais mon
fils et tous les royaumes de la terre dans ma main, je les jetterais
tous au fond de la mer, plutôt que de perdre mon salut.» (_Page 34._)
* * * * *
On lit dans le _Château de Pau_ qu'aussitôt que Jeanne eut pris
possession de la souveraineté tout entière, elle ne cacha plus ses
sentiments et sa ferme volonté de répandre partout ce qu'elle appelait
la «liberté évangélique». Ce haut esprit tomba dans la manie. «Elle
travaillait, comme sa mère, à décorer ses appartements de tapisseries
brodées de ses mains habiles. Elle avait composé, au château, une
tente de plusieurs pièces qu'elle nommait les prisons «rompues».
C'était l'emblème des liens et du joug du pape, qu'elle prétendait
avoir brisés. Elle y avait retracé diverses scènes de l'histoire
sacrée, comme la délivrance de Suzanne, celle du peuple d'Israël
opprimé par Pharaon, l'élargissement de Joseph, etc. Elle se plaisait
à figurer des chaînes rompues, des menottes, des estrapades, des
gibets mis en pièces, et au-dessus, elle inscrivait, en grosses
lettres, ces paroles de saint Paul: «_Ubi spiritus, ibi libertas_».
Son animosité contre la religion catholique se montrait partout. Elle
avait une très belle tapisserie, faite de la main de Marguerite, et
représentant le sacrifice de la messe; elle enleva la partie où le
prêtre montrait au peuple la sainte hostie, et y substitua un renard
qui, se tournant vers l'assemblée, semblait dire, en faisant
d'horribles grimaces: «_Dominus vobiscum_».
Bascle de Lagrèze, après avoir rappelé les excès commis en Béarn par
les réformés, ajoute: «Faut-il donc s'étonner que le souvenir de ces
scènes de désolation et de carnage ait laissé une impression profonde
dans la mémoire populaire, et jeté sur le nom de Jeanne d'Albret un
reflet de sang? Je n'ai pas oublié les récits des anciens du pays que
j'aimais à écouter, dans mon enfance, comme un écho des traditions du
temps passé. Ils faisaient d'étranges histoires sur la cruauté de la
reine Jeanne, à laquelle ils attribuaient toutes les horreurs commises
dans son temps, et, de plus, singulièrement augmentées et grossies par
leur imagination effrayée et crédule.» (_Page 37._)
* * * * *
On lit dans l'_Histoire de France_ de Mézeray, au sujet du monitoire
contre Jeanne d'Albret: «... Le roi très-chrétien (Charles IX)
commanda à Loysel et à L'Isle, ses ambassadeurs à Rome, de remontrer
au pape: Qu'en cette entreprise sur la personne d'une reine menaçant
tous les rois qui sont frères, ils étaient tous obligés d'empêcher ce
coup qui portait directement sur leurs têtes, lui principalement, à
qui cette princesse touchait si près d'alliance et de parenté, qui
savait que son aïeul avait été dépouillé de ses Etats pour l'affection
qu'il avait témoignée envers la France, qui avait vu mourir son mari
pour son service dans la guerre contre les huguenots, et qui
nourrissait son fils aîné dans sa cour. Par ainsi qu'il ne pouvait
abandonner la protection d'un orphelin et d'une veuve... Mais qu'outre
ces considérations de piété et de générosité, celles de son Etat y
étaient jointes de trop près pour le dissimuler...» (_Page 38._)
* * * * *
Voici le résumé du testament de Jeanne d'Albret:
Après avoir recommandé son âme à Dieu et l'avoir supplié de lui
pardonner ses péchés, elle ordonne que son corps soit inhumé, sans
pompe ni cérémonie, au lieu où le roi son père avait été enseveli.
Ensuite, elle enjoint au prince son fils de cultiver la piété, en la
réglant selon le culte dans lequel il a été nourri, de ne pas s'en
laisser détourner par les intérêts, les passions et les plaisirs du
monde; de veiller à l'exécution de ses ordonnances; de fuir les
mauvais conseillers, les libertins, et d'appeler dans son conseil les
hommes vertueux; d'avoir un soin particulier de sa sœur Catherine, de
la traiter en bon frère, de faire achever son éducation en Béarn, et
de la marier avec un prince de sa religion; d'aimer comme ses frères
le prince de Condé et le prince de Conti, ses cousins. Enfin, elle
institue le prince de Navarre son héritier et met ses deux enfants,
leur personne, leur fortune et leur croyance, sous la protection du
roi, de la reine et des ducs d'Anjou et d'Alençon. (_Page 77._)