CHAPITRE II

Déclarations de Henri au coadjuteur de Rouen.--Désordres en

Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan.--Tentatives de

corruption de l'Espagne, révélées par Henri au roi de

France.--Correspondance latine avec les princes protestants de

l'Europe.--Querelles de Henri III avec la reine de

Navarre.--Marguerite chassée de la cour.--Arrestation de ses

dames d'honneur.--Duplicité de Henri III.--Reprise de

Mont-de-Marsan par le roi de Navarre.--Michel de

Montaigne.--Actes arbitraires du maréchal de

Matignon.--Réclamations de Henri.--Attitude des habitants de

Casteljaloux.--Négociations au sujet du retour de Marguerite à

Nérac.--La Ligue protestante: vues chimériques et but pratique.

Les deux premiers mois de l'année 1583 ne nous offrent aucun événement

remarquable. Le 6 mars, Henri répondit de Nérac à une lettre pressante

que lui adressait son cousin germain, Charles de Bourbon, coadjuteur

de l'archevêque de Rouen. Le prélat, se plaçant sur le terrain

purement politique, le conjurait de changer de religion. Il avait

écrit, selon toute apparence, avec l'agrément de Henri III. Ce prince,

voyant monter, peu à peu, le flot de la Ligue, saisissait toutes les

occasions de donner ou de faire donner au roi de Navarre le conseil de

rentrer dans l'Eglise, et par conséquent de détruire la raison ou le

prétexte invoqué par les ligueurs. La réponse est d'une éloquence

presque sacerdotale: il s'y trouve des mots qu'on admira plus tard

dans les œuvres oratoires de Bossuet. «Vous m'alléguez qu'il peut

mésavenir (arriver mal) au roi et à Monsieur. Je ne permets jamais à

mon esprit de pourvoir de si loin à choses qu'il ne m'est bienséant ni

de prévenir ni de prévoir... Mais quand Dieu en aurait ainsi ordonné

(ce que n'advienne), celui qui aurait ouvert cette porte, par la même

providence et puissance nous saurait bien aplanir la voie; car c'est

lui par qui les rois règnent et qui a en sa main le cœur des

peuples. Croyez-moi, mon cousin, que le cours de votre vie vous

apprendra qu'il n'est que de se remettre en Dieu, qui conduit toutes

choses, et qui ne punit jamais rien plus sévèrement que l'abus du nom

de religion.»

Au mois d'avril et au mois de mai, il y eut en Guienne des «levées,

armements et constructions militaires», que Henri signale à Matignon

et désapprouve, les jugeant inutiles et de nature à répandre l'alarme.

Quoique les relations fussent amicales entre le roi et le maréchal, il

ne fut guère tenu compte de ces observations, qu'il dut renouveler et

accentuer, au sujet de quelques mouvements en Rouergue et en Quercy et

à Mont-de-Marsan. «Je vous prie, dit-il à Matignon, que vous nous

veniez voir, le plus tôt que vous pourrez... Nous résoudrons s'il

faudra aller à Mont-de-Marsan, ou en Quercy ou Rouergue, où les choses

sont en mauvais état, et à quoi il est besoin de remédier, si on ne

veut y voir un grand mal...» Il est presque démontré que Henri III,

peu de temps après, laissa entrevoir au roi de Navarre qu'il le

verrait, sans trop de déplaisir, rentrer dans la ville de

Mont-de-Marsan; mais Matignon, selon ses habituelles façons d'agir, ou

suivant des instructions secrètes de la cour, temporisa outre mesure.

Henri, de son côté, fut obligé, par de graves préoccupations, de

prendre plus longuement patience qu'il ne l'eût voulu et d'ajourner

une revendication décisive. Il reçut, au mois de mai, de la cour

d'Espagne, des propositions qu'un ambitieux vulgaire eût jugées

séduisantes. «Le vicomte d'Echaus ou d'Etchau, sujet du roi de

Navarre, dit Berger de Xivrey, avait un beau-frère nommé Udiano, sujet

de Philippe II. Ce prince profita des relations entre ces deux

gentilshommes, pour faire proposer au roi de Navarre une somme de

trois cent mille écus à toucher immédiatement, suivie de cent mille

écus par mois, s'il voulait faire la guerre à Henri III. Saint-Geniès

et Mornay, chargés de refuser cette offre, eurent, en même temps,

mission de faire prier le roi d'Espagne de prêter à leur maître, sans

conditions politiques, une somme de cinq cent mille écus, pour

laquelle il aurait engagé tous ses biens. Le roi d'Espagne ne prêta

rien, et chercha inutilement à renouer l'affaire vers l'automne.»

Ce fut en ce moment, semble-t-il, que le roi prit le parti d'avertir

Henri III des offres de l'Espagne. Seulement, soit par hasard, soit

plutôt par un habile calcul politique, l'avis que Du Plessis-Mornay

était chargé de transmettre ne parvint au roi de France qu'après la

prise de Mont-de-Marsan par le roi de Navarre. La lettre qui

accréditait Mornay fut écrite à la fin du mois de décembre: «La

dévotion que j'ai et aurai, toute ma vie, à tout ce qui touche V. M.

et le bien de son service, m'a fait dépêcher promptement le sieur Du

Plessis, pour la grande confiance que j'ai en lui, et de sa fidélité,

aussitôt que l'occasion s'est présentée d'affaires très importantes,

et dont il est nécessaire que V. M. soit au plus tôt avertie et bien

particulièrement informée. Il plaira à V. M. l'ouïr et le croire de ce

qu'il vous dira de ma part, comme moi-même...»

Une note de Berger de Xivrey complète cet historique sommaire. Mornay

avait été à la cour, au sujet de l'affaire de Marguerite. A ce moment

(fin du mois de décembre 1583), il y retourna chargé de dévoiler au

roi les tentatives de corruption du roi d'Espagne et l'entreprise

formée pour livrer aux Espagnols la ville d'Arles. On mit beaucoup de

mystère dans cette négociation. La _Vie de Mornay_ place à la fin de

1583 le départ de l'envoyé, mais il n'arriva à la cour que dans le

mois de janvier ou février. Quant à ce que dit d'Aubigné, copié par

d'autres historiens, que Henri n'aurait-pas repoussé spontanément les

propositions de Philippe II, et qu'il les eût acceptées

définitivement, sans la mort de Monsieur, qui arriva le 10 juin 1584,

il suffit de rapprocher cette assertion des dates et des faits

authentiques, pour la réduire à néant: une semblable erreur, calomnie

inconsciente, peut s'expliquer d'ailleurs par l'ignorance, où fut

certainement laissé d'Aubigné, des négociations entre Philippe II et

le roi de Navarre et des démarches de Henri auprès de la cour de

France.

Avant cette affaire, le roi de Navarre en avait eu sur les bras

plusieurs autres, dont il convient de parler avec quelques détails. Ce

fut, d'abord, celle de Mont-de-Marsan, à travers les préoccupations de

laquelle vint se jeter une volumineuse correspondance latine avec tous

les princes protestants de l'Europe[35], œuvre de Du Plessis-Mornay,

qui, sous prétexte de travailler à l'établissement de la concorde et

de l'unité de doctrine parmi les réformés, déjà divisés, s'efforçait

de créer une Ligue protestante, pour l'opposer à la Ligue catholique,

dont il redoutait la prochaine entrée en campagne. De la mi-juin aux

premiers jours d'août, l'esprit de Henri est obsédé par les désordres

en Rouergue, en Quercy et à Mont-de-Marsan, qu'il a déjà signalés à

Matignon. On sent, dans ces lettres, que la patience lui échappe et

qu'il finira par songer à quelque coup de vigueur. Il en méditait un,

assurément, lorsque survint le scandale retentissant qui termina le

séjour de la reine de Navarre à la cour de France.

[35] Appendice: XXIV.

Marguerite y était arrivée le 15 mars 1582. La légèreté de ses mœurs

l'autorisait peu à faire la satire des mœurs du roi et de ses

favoris. Elle s'attira par là leur animadversion; et sa liaison avec

Monsieur, que Henri III avait toujours détesté, ajouta un grief

politique à ceux qu'on fit valoir contre elle auprès de son frère. Le

duc de Joyeuse, alors au comble de la faveur, était en mission à Rome.

Henri III lui envoya une lettre qu'on supposa pleine d'épigrammes

contre Marguerite. La reine de Navarre, devinant cet acte de

vengeance, fit assassiner, dit-on, le courrier du roi et s'empara de

la lettre. La vérité n'a jamais été entièrement divulguée au sujet de

cet incident. Quoi qu'il en soit, les soupçons du roi tombèrent sur sa

sœur, et il se répandit contre elle en injures et en menaces. Il lui

reprocha, devant la cour, les désordres de sa vie, lui jeta au visage

la liste de ses amants, et l'accusa même d'avoir eu un bâtard depuis

son mariage. Il lui ordonna enfin de quitter sans délai Paris, afin de

délivrer la cour de sa «présence contagieuse. Le lundi, huitième jour

du présent mois d'août 1583, dit le journal de L'Estoile, la reine de

Navarre, après avoir demeuré en la cour du roi son frère l'espace de

dix-huit mois, partit de Paris, pour s'acheminer en Gascogne,

retrouver le roi de Navarre son mari, par commandement du roi réitéré

plusieurs fois...» Mais, à la réflexion, Henri III se ravisa, et

jugeant politique d'ajouter un scandale à celui de la veille, pour

avoir un prétexte de l'atténuer, il donna l'ordre de courir après sa

sœur et de la séparer de deux de ses suivantes, Mme de Duras et Mlle

de Béthune. Un capitaine des gardes, accompagné d'archers et

d'arquebusiers, arrête la litière de la reine près de Palaiseau, force

Marguerite à se démasquer, ce qui était la suprême injure pour une

femme de qualité, à cette époque, maltraite Mme de Duras et Mlle de

Béthune, et, laissant la reine presque seule continuer son voyage, les

conduit prisonnières à l'abbaye de Ferrière, où elles subirent devant

le roi lui-même, assure-t-on, un interrogatoire dont Henri III voulut

avoir le procès-verbal. Le roi écrivit alors à son beau-frère qu'il

s'était cru obligé de chasser d'auprès de la reine Mme de Duras et

Mlle de Béthune «comme une vermine très pernicieuse, et non

supportable auprès d'une princesse d'un tel rang»; mais il ne disait

rien de l'affront subi en pleine cour par la reine elle-même. La

lettre de Henri III trompa si bien le roi de Navarre, qu'il se crut

obligé d'y répondre par des remercîments. «Je m'assure, disait-il, que

quand ma femme aura su ce qui en est, elle ne pourra qu'elle ne

reconnaisse l'honneur que Vos Majestés lui font d'avoir tant de soin

de la dignité et réputation de sa personne et de sa maison... Au

reste, il n'est pas besoin que je vous die que je la _désire

extrêmement ici_, et qu'elle n'y sera jamais assez tôt venue.» Mais,

dès que la vérité lui fut connue, «l'extrême désir» du roi se changea

en répugnance. Il envoya d'abord Du Plessis-Mornay demander à Henri

III des explications; d'Aubigné assure qu'il reçut une semblable

mission, dont il rend compte dans ses _Mémoires_; et, vers la fin du

mois de décembre 1583, Yolet fut chargé, à son tour, d'aller négocier,

à ce sujet, auprès de la cour de France; car cette affaire avait

dégénéré peu à peu en contestation politique, comme nous le verrons

plus loin. Les négociations durèrent plus d'un an. Marguerite ne

rentra que le 13 février 1585 à Nérac, où le roi la vit deux ou trois

fois en passant, par politesse, mais sans pouvoir dissimuler le mépris

qu'elle lui inspirait.

Les tribulations conjugales du roi de Navarre ne lui firent pas

oublier ses vues sur Mont-de-Marsan: cette place était de son

patrimoine; elle avait une importance de premier ordre, «assise, dit

la _Vie de Mornay_, sur le confluent de deux rivières, et commandant

un grand pays». Le traité de Fleix stipulait qu'elle serait rendue

sans délai au roi de Navarre. A plusieurs reprises, il avait été mandé

aux consuls de Mont-de-Marsan de recevoir ce prince et ses officiers,

et au maréchal de Matignon, d'exiger des consuls l'obéissance.

«Diverses jussions en avaient été expédiées, mais le maréchal, qui

connaissait les intentions de la cour, tergiversait, depuis trois ans,

et payait d'excuses le roi de Navarre.» Après avoir temporisé

lui-même, à son corps défendant, Henri, au milieu des soucis et des

tracas dont nous venons de parler, résolut d'en appeler à la force.

Le 19 novembre 1583, il écrivait à Saint-Geniès, son

lieutenant-général en Béarn: «Ayant eu réponse du maréchal de

Matignon, par laquelle je perds toute espérance de rentrer au

Mont-de-Marsan par son moyen, je me résolus hier de faire exécuter une

entreprise avec mes gardes et celles de M. le Prince, la nuit d'entre

le dimanche et le lundi. Dont je n'ai voulu faillir de vous avertir

par ce porteur exprès, vous priant faire tenir prêts six cents

arquebusiers pour les faire acheminer audit Mont-de-Marsan, si vous

avez un avertissement... De ma part, je m'y acheminerai aussi dès que

je saurai la nouvelle.»

L'entreprise, mûrement projetée et conduite avec vigueur, réussit à

souhait. «Le roi de Navarre, raconte la _Vie de Mornay_, portant

impatiemment d'avoir été abusé tant de fois, ayant fait reconnaître

Mont-de-Marsan par les sieurs de Castelnau, de Chalosse et de Mesmes,

se résout de l'exécuter. M. le prince de Condé l'était venu voir à

Nérac; sans autre amas, ils prennent leurs gardes et donnent à

quelques-uns de leurs voisins rendez-vous au milieu des Landes. La

nuit ensuivante, ils traversent la rivière qui sert de fossé à la

ville, avec des petits bateaux d'une pièce, pour porter l'escalade à

la muraille. L'escarpe était haute et pleine de buissons épais,

tellement qu'il fallut chercher des serpes et s'y faire un chemin.

Dieu voulut néanmoins qu'on leur en donnât le loisir, et, parvenus au

pied de la muraille, ils y posèrent une échelle assez proche de la

sentinelle, et par là entrèrent dans la ville. A l'alarme qui fut

donnée par un coup de pistolet qui leur échappa, accourut le peuple,

mais qui fut tôt dissipé sans meurtre que d'un seul; puis la porte fut

ouverte au roi de Navarre, et le tout composé si promptement, qu'à

huit heures du matin, les boutiques étaient ouvertes, chacun à sa

besogne, sans aucune apparence d'hostilité.»

Aussitôt après la prise de Mont-de-Marsan, le roi de Navarre en donna

avis à Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, par une lettre que

malheureusement Berger de Xivrey n'a pu ajouter à son précieux

recueil. Du Plessis-Mornay écrivit encore, sur le même sujet, une

lettre apologétique à Montaigne.

L'auteur des _Essais_ jouissait dans la province de Guienne, et

surtout à Bordeaux, d'une influence qu'il mit presque toujours au

service des idées de conciliation. La cour de France prêtait

volontiers l'oreille à ses conseils ou à ses réclamations. Ce fut à sa

demande qu'en 1582, le roi accorda la suppression de la traite

foraine, c'est-à-dire des droits qui grevaient les marchandises, à

l'entrée ou à la sortie du port de Bordeaux, traite qui violait les

droits antérieurs des Bordelais. De 1533 à 1585, les fréquentes

absences du maréchal de Matignon, obligé de parcourir la province pour

rétablir l'ordre, favorisèrent les velléités factieuses de la grande

ville dont Montaigne avait l'administration. Usant d'un heureux

mélange de modération et de fermeté, et au risque de perdre une

popularité sans égale, il sut épargner à Bordeaux, sinon les émotions,

du moins les troubles sanglants dont la cité avait été si souvent le

théâtre, et qui devaient, dans la suite, ajouter plus d'une page de

deuil à ses annales. Montaigne, esprit tolérant et pénétrant, était un

des grands hommes du XVIe siècle les plus capables de comprendre le

caractère et le génie du prince qu'il voyait s'élever entre les Valois

dégénérés et la Ligue menaçante. Sa personne, ses actes et ses vues

trouvèrent d'ailleurs toujours un accueil gracieux auprès du roi de

Navarre. Vers la fin de cette année 1583, où nous le voyons recevoir

les confidences de Henri, il avait présenté au prince gouverneur de

Guienne une adresse dans laquelle le roi était supplié de maintenir,

entre Bordeaux et Toulouse, les communications libres pour tous les

bateaux de commerce qui naviguaient sur la Garonne. Ces communications

étaient parfois interrompues par la garnison du Mas-de-Verdun, mal

payée et cherchant à s'indemniser d'une mauvaise paie par des actes de

piraterie. L'adresse sollicitait, en même temps, des dégrèvements

considérables en faveur du «pauvre peuple», et suppliait le roi

d'intercéder, dans ce sens, à la cour de France. Michel de Montaigne,

maire, et de Lurbe, procureur-syndic, obtinrent aisément du roi de

Navarre qu'il en écrivît au maréchal de Matignon et aux gouverneurs

des places riveraines.

Au coup hardi mais légitime de Mont-de-Marsan, la cour et Matignon

répondirent par des actes arbitraires, sur plusieurs points, mais

surtout à Bazas, où le maréchal mit garnison royale, ce qui provoqua

une énergique protestation du roi de Navarre: «Vous dites que le roi

trouve mauvais que j'aie repris possession de ma ville et maison de

Mont-de-Marsan, demeure ordinaire de mes prédécesseurs, et que S. M.

trouve bon de continuer la garnison que vous avez mise en la ville de

Bazas... Il ne le pourrait avoir commandé sans qu'on lui ait déguisé

et mal interprété mes actions..., et lui avoir celé la façon et

modération dont j'ai usé en me remettant en ma maison. Tout cela ne

peut tendre qu'à me rendre odieux et m'éloigner de sa bonne grâce, de

quoi je ne puis être que très mal content, et que de cette façon on

veuille, à mes dépens, se faire valoir...--Je ne sais ce que vous

entendez faire, ni quelle autorité vous voulez prendre en mon

gouvernement; de quoi je voudrais bien être promptement éclairci...»

Et, à la même heure, il écrit à Henri III pour justifier ses actes à

Mont-de-Marsan, renouveler des remontrances peu écoutées, et se

plaindre du constant retard apporté au paiement de sa pension, «qui

est autrement considérable, dit-il, que les autres, comme V. M. le

sait, parce qu'elle est fondée sur la perte d'un royaume faite pour le

service de la couronne».

Ces apologies, ces plaintes, ces attaques, ces ripostes

s'entre-croisent avec les messages relatifs au retour de Marguerite à

Nérac. Instruit, à ce moment, de la conduite de Henri III envers la

reine de Navarre, ayant d'ailleurs fait son deuil de toutes les

espérances, de l'ordre privé ou de l'ordre politique, que son union

avec Marguerite avait pu faire naître en lui, il ne traitait plus

cette question qu'au point de vue strict des affaires. Le roi de

France veut tenir garnison à Condom, à Agen, à Bazas et à

Casteljaloux: c'est, selon Henri, vouloir l'enfermer à Nérac, où rien

de lui ne sera libre, pas même sa personne. Il proteste, il veut avoir

ses coudées franches, et, quand il les aura, il pourra offrir à la

fille des Valois, dans sa bonne ville de Nérac, une hospitalité

royale. Il avait réclamé contre les garnisons de Bazas, d'Agen et de

Condom; il n'eut pas besoin de lutter sérieusement pour affranchir

Casteljaloux des garnisaires de France. Ceux qui occupaient Bazas

ayant été soupçonnés de projeter quelque entreprise contre certaines

places du voisinage, l'ancienne ville des sires d'Albret reçut le

message suivant du roi de Navarre: «Chers et bien-amés, ayant entendu

de bon lieu que ceux de Bazas sont après à exécuter certaine

entreprise sur quelque ville de ceux de la Religion..., nous ne

pouvons penser que ce ne soit sur notre ville de Casteljaloux, dont

nous vous avons voulu avertir, par ce porteur exprès, afin que vous

fassiez encore meilleure garde qu'à l'accoutumé et préveniez, par ce

moyen, leur dessein...» Ces conseils furent suivis, et les habitants

de Casteljaloux méritèrent, par leur vigilance, les remercîments que

Henri leur adressait, quelques jours après: «... Nous sommes bien aise

d'entendre le soin que vous apportez à la garde et conservation de

notre ville de Casteljaloux. Et afin que vous ne soyez nullement

empêchés d'y vaquer, avec l'ordre qu'il faut, nous mandons à notre

cousin, le vidame de Chartres (gouverneur d'Albret) de permettre que

vous mettiez dans notre château tel nombre d'hommes que vous aviserez,

lorsque le temps et l'occasion le requerra, etc.»

Les négociations engagées à propos de la rentrée de Marguerite dans

les Etats du roi de Navarre furent, nous l'avons dit, très

laborieuses. Henri III s'y mêla en personne, avec une remarquable

vivacité, et une des lettres qu'il écrivit, à ce sujet, vers la fin du

mois de janvier 1584, nous révèle son esprit flottant, son caractère

irrésolu, si peu faits, l'un et l'autre, pour venir à bout d'un homme

à la fois aussi souple et aussi tenace que l'était ce Navarrais, ce

«Béarnais», ce «roitelet de Gascogne», dont les mignons et les

mignonnes du Louvre faisaient encore des gorges chaudes. Le roi de

France disait, dans une dépêche à Bellièvre: «... Enfin, il (le roi de

Navarre) demande que j'ôte les garnisons qui sont à dix lieues de ma

ville de Nérac (Agen, Condom et Bazas), et qu'il recevra madite sœur

et se remettra avec elle, selon mon intention; fondant telle demande

sur ce qu'étant ledit Nérac sa principale demeure, il ne voit aucune

sûreté pour sa personne, demeurant lesdites garnisons. A quoi vous me

mandez qu'il a depuis ajouté que, considérant le mécontentement que

j'avais de la négociation de Ségur, il estime que je le tiens pour

criminel de lèse-majesté, et partant qu'il avait d'autant plus à se

garder et penser à la conservation de sa vie.» Là-dessus, Henri III

rétorque, à sa façon, les arguments du roi de Navarre, et il arrive à

cette conclusion: «Toutes ces considérations, jointes aux justes

occasions que j'ai de me défier de lui et des pratiques et menées qui

se font pour troubler mon royaume, m'admonestent de persévérer en mon

premier propos, et vouloir, devant toute autre chose, que mondit frère

revoie madite sœur et la reçoive auprès de lui, comme la raison veut

qu'il fasse. Cela fait, je suis content traiter et convenir avec lui

de la sortie desdites garnisons...»--Et quatre lignes plus loin, il

ajoute: «Toutefois, s'il s'obstine à ne le vouloir, je désire tant me

mettre à la raison et obvier à toute altercation, que je suis content

lui accorder...»--Il accordait précisément ce que demandait le roi de

Navarre! Henri III est là tout entier.

La conclusion de l'affaire fut à peu près selon les vœux du roi de

Navarre. Ni Condom, ni Agen ne gardèrent leurs garnisons, et l'on

réduisit à cinquante hommes celle de Bazas. Cet accord ne fut

définitivement établi que dans les premiers jours de l'année 1584.

Vers la fin de l'année précédente, le roi de Navarre, à qui Henri III

reprochait, comme on vient de le voir, ses négociations avec les

princes protestants, stimule, à chaque instant, le zèle de ses agents

et de ses coreligionnaires étrangers, par de nombreuses dépêches

adressées aux souverains ou à leurs principaux ministres, et à Ségur,

son ambassadeur en Angleterre; jusqu'au mois de juin 1584, où un grand

événement va modifier la situation des partis et rapprocher l'heure

des crises, ces négociations difficiles restent au premier rang de ses

préoccupations. L'œuvre diplomatique de Henri consistait, dans

l'ensemble, comme il le dit lui-même, à rechercher les moyens

d'établir l'union entre toutes les Eglises et d'arriver, par là, à

l'organisation d'une puissante ligue protestante; mais il est

difficile d'admettre qu'un esprit aussi net et aussi pratique se soit

abusé sur le côté chimérique de cette entreprise. A travers toutes ces

négociations, auxquelles se mêla même, un instant, la pensée d'un

mariage de Catherine de Bourbon avec le roi d'Ecosse, Henri cherchait

surtout, et peut-être exclusivement, l'appui efficace de la reine

d'Angleterre et des princes allemands; et cet appui n'était ni dans

les discussions théologiques des synodes, ni dans la révision des

symboles, mais dans les secours immédiats en hommes et en argent. Ces

secours n'arrivèrent qu'à la dernière extrémité, et trop tard, malgré

les promesses dont on leurrait, à la journée, les négociateurs de

Henri. Ils jouèrent pourtant un rôle considérable dans la politique de

cette période, soit tant qu'ils étaient à l'état de projet, soit

lorsqu'on sentit leur poids dans la balance des événements.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 33 / 129 题