Le triomphe de la patience.--Le roi de Navarre et Théodore de
Bèze.--Surprise de Périgueux par les
catholiques.--Correspondance de Henri avec Brantôme.--Assemblée
de Béziers.--Velléités pacifiques.--Préparatifs de voyage de
Marguerite à la cour de France.--Les toilettes de la reine de
Navarre.--Henri à Saint-Jean-d'Angély.--Son entrevue avec
Catherine de Médicis, à Saint-Maixent.--La cure aux
Eaux-Chaudes.--Assemblée de Saint-Jean-d'Angély.--Les projets
de mariage de Catherine de Bourbon.--Négociation avec le duc de
Savoie.--L'affaire des frères Casse.--Invitation de Henri III
et réponse du roi de Navarre.
A la fin de l'année 1580, et dans les premiers jours de l'année
suivante, le roi de Navarre eut à se défendre contre les imputations
de quelques-uns de ses coreligionnaires influents, qui lui
reprochaient d'avoir sacrifié, par le traité de Fleix, les intérêts de
la cause calviniste. C'était le contre-coup des mécontentements du
prince de Condé. Henri lisait trop bien dans l'avenir pour croire à
l'efficacité et à la longue durée d'une paix qu'il subissait plus
qu'il n'en triomphait; mais il était déjà l'homme qui devait écrire un
jour: «Par patience, je vaincs les enfants de ce siècle». S'il n'avait
pas possédé cette vertu essentiellement politique, jamais peut-être la
France ne fût sortie, à son honneur, des redoutables épreuves que lui
imposait, depuis vingt ans, l'antagonisme des deux religions, et dont
les revendications de la Ligue allaient démesurément accroître le
péril. La correspondance de Henri IV nous a livré le secret de sa
force et de sa suprême victoire: c'est qu'il sut, presque toujours,
selon les cas, résister à ses partisans, comme à ses adversaires.
La paix de Fleix lui ayant attiré les remontrances de Théodore de
Bèze, cet éloquent mais âpre docteur de l'Eglise calviniste, il lui
répondit, de Coutras, par une apologie discrète de ses actes et de ses
intentions; et, comme Théodore de Bèze ne lui avait épargné, sur
d'autres points, ni les conseils ni les critiques, il le remerciait de
tant d'avis salutaires, lui en demandait de nouveaux, et semblait
faire allusion, dans les lignes suivantes, à quelques reproches
indirects touchant les mœurs de la cour de Navarre: «Je reconnais la
charge que Dieu m'a commise, et ne souhaite rien plus, sinon qu'il me
fasse la grâce de m'en pouvoir acquitter dignement. A quoi j'ai
délibéré de m'employer à bon escient et _de régler ma maison_,
confessant, à la vérité, que _toutes choses se sentent de la
perversité des temps_.» La même lettre vise, à mots couverts,
quelques-unes des intrigues dont il était environné, spécialement
l'esprit remuant et les vues dominatrices du prince de Condé:
«Lesquels (conseils), dit-il à Théodore de Bèze, je vous prie me
départir encore sur les pratiques et menées qui se font par _ceux qui
veulent bâtir leur grandeur sur la ruine des autres_, mêmement sur les
derniers degrés desquels ils semblent tâcher de me déjeter et gagner
les devants, pour plus facilement me repousser et renverser en bas.
Cette trame se connaît si manifestement, que peu de gens en doutent.»
Théodore de Bèze dut sentir ces traits, d'autant mieux qu'il était,
par tempérament, plus porté à s'entendre avec le prince de Condé
qu'avec le roi de Navarre.
Henri écrivit plus de cinquante lettres pour démontrer à ses villes et
à ses capitaines les avantages de la paix et la nécessité de
l'observer fidèlement. Il est vrai qu'il en écrivait en même temps
pour se plaindre des nombreuses infractions relatives à ses «maisons,
châteaux et villes», et d'abusives inhibitions concernant le libre
exercice du culte; mais toute paix était querelleuse, en ce temps-là.
Celle-ci fut bruyamment troublée par les catholiques. Le 26 juillet
1581, sous le commandement des capitaines d'Effieux et de Montardy,
ils surprirent la ville de Périgueux. «La noblesse du Périgord et des
environs, dit le président de Thou, fatiguée par les courses
continuelles des garnisons protestantes, engagea les commandants des
troupes du roi à se saisir de Périgueux. Ils surprirent cette ville,
la nuit, et ils la traitèrent avec tant de barbarie, qu'ils semblaient
vouloir venger celle que le baron de Langoiran y avait exercée, six
ans auparavant, lorsqu'il se rendit maître de la ville. Le roi de
Navarre ayant porté ses plaintes au roi, il n'en reçut que des
excuses.»
On n'en usa pas aussi cavalièrement avec le roi de Navarre: il n'était
pas homme à se contenter de si peu. Notons, en outre, que de Thou
s'est trompé en accusant de «barbarie» les auteurs de la surprise de
Périgueux. Sans doute, les catholiques, agissant sans l'agrément de
Henri III, commirent de trop nombreux excès dans cette place; mais ils
n'usèrent pas, dans le sens complet du mot, des représailles qu'il
était en leur pouvoir d'exercer: en quoi ils montrèrent une modération
relative; car les calvinistes, en 1575, avaient été sans pitié pour
les vaincus. La vérité, sur l'affaire de Périgueux, n'est ni dans le
jugement sommaire de de Thou, ni dans cette note comique de P. de
L'Estoile: «En ce mois de juillet, les catholiques de la ville de
Périgueux se remirent en la libre possession de leur ville, et en
chassèrent les soldats huguenots qui despieça y étaient en garnison.
Ceux de la religion n'en firent pas grand'clameur, et eut-on opinion
que ce qui en avoit été fait étoit _par intelligence du roi de Navarre
et des habitants, qu'on disoit avoir donné cent mille francs_ pour
être déchargés de cette garnison, qui leur faisoit mille maux. Quoi
que c'en soit, il n'y en eut point de coups rués, et se passa
doucement cette entreprise.»
Les témoignages incontestables ressortent de la correspondance du roi
de Navarre. Le 10 août, il écrit à Brantôme, seigneur de Bourdeille,
sénéchal de Périgord: «Mon cousin, j'ai été fort aise d'entendre la
bonne affection et diligence que vous avez montrées depuis la prise de
Périgueux, pour empêcher ou modérer les mauvais effets des preneurs
contre ceux qui étaient dedans, dont je vous remercie; mais je suis
fort marri d'avoir su que votre bonne intention n'a pu être effective
selon votre dessein, d'autant que la plupart des maisons de ceux de la
religion ont été pillées et saccagées, et plusieurs faits prisonniers,
et il y en a encore auxquels on veut faire payer rançon, comme on a
déjà fait faire aux autres, entre lesquels est le sieur Saulière,
qu'on ne veut élargir sans cela, quelque grande perte qu'il ait faite
de ses meubles et titres; qui serait son entière ruine et celle de ses
enfants.
«Je ne puis croire que le roi mon seigneur ne réprouve grandement la
prise de ladite ville, comme étant advenue par trop grand attentat,
fait au préjudice de son service et de la paix et tranquillité
publique.
«Je ne puis aussi, pour mon devoir et pour mon honneur, que je n'en
poursuive la raison et réparation envers Sa Majesté.
«Je vous prie donc, mon cousin, considérer que ne puis autre chose
là-dessus que d'attendre la volonté et intention de Sa Majesté, pour
me ranger et conformer selon icelle. Cependant, puisqu'il y a encore
dedans la ville des prisonniers, et plusieurs meubles pillés
appartenant à ceux de ladite religion, je vous prie derechef faire le
tout rendre, et mettre en liberté tous lesdits prisonniers,
principalement ledit Saulière, de sorte qu'il n'en puisse être fait
aucune plus grande plainte.»
Brantôme s'efforça de contenter Henri; mais l'affaire n'en resta pas
là. Henri III chargea Matignon, le nouveau lieutenant de Guienne, et
Bellièvre, un de ses négociateurs favoris, de régler ce grave
différend. A vrai dire, le roi de Navarre ne reçut jamais que des
demi-satisfactions. La cour lui avait fait offrir d'abord, à titre
d'indemnité, une forte somme. En principe, il acceptait; mais il
exigeait, de plus, une autre place. On finit par lui accorder
Puymirol, après des contestations qui dépassèrent le terme de l'année
1581.
Le 20 décembre 1581, à Béziers, s'ouvrit une assemblée des Eglises
réformées de Languedoc, où Henri III avait envoyé Bellièvre, et le roi
de Navarre, Clervaux, afin de hâter la pacification de la province. La
mission fut longue et difficile, mais elle réussit dans une assez
large mesure. Le roi de France, lui aussi, voulait la paix, et il est
probable qu'elle se fût bientôt et solidement établie entre lui et le
roi de Navarre sans l'existence de la Ligue, qui, déjà, soufflait
discrètement le feu qu'elle mit, plus tard, aux quatre coins de la
France. Mézeray résume dans une page pittoresque les vues et les
velléités pacifiques de Henri III: «Les conseillers du parlement de
Paris que le roi envoya en Guienne (à la suite du traité de Fleix),
pour mettre d'accord ceux de la chambre mi-partie de cette province, y
furent reçus avec l'applaudissement général des peuples, et les
maintinrent en paix trois ans durant. La froideur de Matignon
s'accommodait fort bien avec le feu des Gascons, et savait bien
conserver l'autorité du roi, sans blesser le respect qui se doit aux
princes du sang; les courtoisies du duc de Mayenne avaient adouci les
courages les plus farouches dans le Dauphiné; et le maréchal de
Montmorency, ennuyé de la guerre, contenait le Languedoc dans un doux
repos. Le roi aussi était fermement persuadé, par trop d'expériences,
que la force des armes n'était point propre à ramener les dévoyés au
sein de l'Eglise, et que la saignée ni les remèdes violents ne
valaient rien à cette maladie. Partant il se résolut de la traiter
avec un certain régime de vivre qui corrigeât peu à peu la malignité
des humeurs, et rétablit le tempérament des viscères qu'on avait trop
échauffés. Sa Majesté fit connaître aux religionnaires qu'ils ne
devaient point craindre aucun mal de sa part, mais aussi qu'ils n'en
devaient espérer aucun bien... Avec cela il tâchait de les fléchir
tout doucement par les instructions et par les exemples, exerçant
souvent en public des œuvres de piété, ayant près de lui des
religieux qui pratiquaient des dévotions très austères, faisant
imprimer toutes sortes de livres bien catholiques, et défendant la
lecture et l'impression de ceux qui ne l'étaient pas.
«Ces moyens convertirent plus de huguenots en trois ou quatre ans, que
les bourreaux ni les armées n'en avaient converti en quarante; et
s'ils eussent continué, cette opinion de conscience se fût sans doute
dissipée dans peu de temps par une opinion d'honneur, et toutes les
factions se fussent amorties durant ce calme, comme elles s'irritaient
par l'émotion. Mais ce roi, au lieu de se fortifier pendant ce
temps-là, s'affaiblissait davantage; et, comme un homme à qui on
aurait coupé les veines dans un bain chaud, il perdait avec plaisir ce
qui lui restait de vigueur et d'autorité; puis cette défaillance le
mettait dans le mépris; et l'orgueil et l'avarice des favoris,
choquant les grands et vexant les peuples, excitaient contre lui la
haine des uns et irritaient la patience des autres...»
Les relations cordiales qui tendaient à rapprocher les deux rois
n'auraient pas plus résisté aux boute-feux de la Ligue qu'aux
intrigues de cour des mignons et de leur coterie; mais il n'en fallut
pas tant pour provoquer une nouvelle rupture. Un séjour de la reine de
Navarre à la cour de Henri III ressuscita les hostilités. Marguerite
annonça l'intention d'aller à Paris, vers la fin de l'hiver 1582.
L'histoire n'a pu trouver un but politique précis à ce voyage, qui
peut-être n'en avait pas, quoique l'empressement du roi de Navarre à
favoriser l'exécution du projet de sa femme permette de supposer
qu'elle emportait avec elle quelque plan concerté entre eux. On
s'égaie vraiment à voir le vainqueur de Cahors s'occuper, pendant deux
mois, des préparatifs assez compliqués du voyage de la reine. Il écrit
lettres sur lettres, tantôt pour convoquer des gentilshommes de haut
rang, chargés d'accompagner la reine jusqu'en Saintonge, tantôt pour
régler l'itinéraire et annoncer le passage, de ville en ville, du
cortège royal, tantôt enfin pour faciliter, par tous les moyens, les
chevauchées de la royale voyageuse. Il pousse la sollicitude jusqu'à
des détails amusants: dans une lettre à M. de Scorbiac, il demande
«huit mulets de bât», pour renforcer l'équipage de transport du
«bagage» de la reine. Et les indiscrétions de l'histoire nous donnent,
à peu près, la composition de ce bagage. Marguerite, la plus élégante
princesse de son temps, voyageait toujours avec une garde-robe au
grand complet, comme nous l'apprend Brantôme. Catherine de Médicis, en
laissant Marguerite en Gascogne, lui avait dit: «Ma fille, c'est vous
qui inventez et produisez les belles façons de s'habiller, et, en
quelque part que vous alliez, la cour les prendra de vous, et non
vous, de la cour». Brantôme ajoute: «Comme de vrai, par après qu'elle
y retourna, on ne trouva rien qui ne fût encore plus que de la cour».
Mais, tout en vaquant à ces soins conjugaux, Henri n'oubliait pas les
affaires sérieuses. Il accompagne la reine jusqu'à Saint-Jean-d'Angély;
mais c'est là aussi qu'il doit «communiquer avec M. le Prince», et
recevoir de Catherine un message avant-coureur d'une nouvelle
entrevue, dont le bruit avait déjà transpiré. «J'espère, écrit-il à
Théodore de Bèze, qu'il tient à mettre, autant que possible, de son
côté, que nous verrons, dans dix jours, la reine (Catherine), ce que
j'ai pensé être nécessaire pour le bien de la paix et le repos de nos
Eglises. Je vous prie assurer tout le monde que je ne ferai rien qui
nous porte préjudice.» Néanmoins, toujours prudent quand il s'agissait
pour lui de se rapprocher, en personne, des auteurs de la
Saint-Barthélemy, il ne voulut pas aller au-devant de la reine, aussi
loin qu'elle l'avait souhaité. Il s'arrêta à Saint-Maixent et lui
envoya Lusignan, pour s'excuser de «ne pas aller plus avant, ayant une
si grande et si belle troupe de noblesse près de lui, avec son oncle
de Rohan et son cousin le comte de La Rochefoucauld». L'entrevue
pourtant eut lieu dans la ville où s'était arrêté le roi de Navarre,
et, soit politique, soit contentement réel du résultat de la
conférence, il s'en montra satisfait dans les lettres qu'il écrivit
ensuite.
Au mois d'avril, Henri passa en Béarn, pour faire une «cure aux
Eaux-Chaudes». Étant à Pau, le 11 mai, il convoqua l'assemblée des
députés des Eglises réformées, à Saint-Jean-d'Angély, pour la fin du
mois. Cette convocation avait été décidée dans les pourparlers du roi
de Navarre avec le prince de Condé, après l'entrevue de Saint-Maixent.
Nous avons, dans une lettre à Henri III, datée de Saint-Jean-d'Angély,
29 juin, un aperçu des délibérations et résolutions de cette
assemblée: «Ayant, sous votre autorité, convoqué et assemblé, en la
ville de Saint-Jean-d'Angély, les députés des Eglises réformées des
provinces de votre royaume, pour aviser aux moyens qu'il y aurait de
faire effectuer votre édit de pacification et établir la paix,
partant, selon votre bonne volonté, je les ai tous trouvés fort
disposés à cela. Mais pour ce que la faute de l'exécution procède
principalement de l'impunité des excès et désordres..., ils ont, pour
cette occasion, dressé un cahier des contraventions faites à votre
édit en vosdites provinces et m'ont requis de l'envoyer à V. M., comme
je fais, vous suppliant très humblement, Monseigneur, qu'il vous
plaise déclarer votre bonne volonté sur chacun des articles...»
On verra bientôt que le «cahier» n'eut aucune heureuse influence sur
les sentiments de la cour.
A son passage à Pau, Henri avait retrouvé, avec sa sœur Catherine,
régente de Béarn et des autres pays souverains, quelques-unes de ses
obligations de roi et de frère. On avait déjà, plusieurs fois, parlé
du mariage de Catherine. Des historiens prétendent qu'il fut question,
dès le berceau, de donner sa main au duc d'Alençon, et que Henri III
lui-même, en 1575, songea, un instant, à la faire asseoir sur le trône
de France. Ce qu'il y a de certain, c'est que presque toute la vie de
Catherine se passa dans l'attente de diverses unions, dont une seule
était selon son cœur[34]. De retour à Pau, vers la fin de l'année
1582, Henri eut à s'occuper sérieusement d'un projet de mariage, qui
donna lieu à des négociations délicates. Emmanuel de Savoie, avec des
vues d'avenir encore secrètes, mais que révéla, en 1589, sa prise de
possession du marquisat de Saluces, avait chargé Bellegarde, passé à
son service, de demander au roi de Navarre la main de sa sœur. La
correspondance de Henri et du duc traite cette question, mais à mots
couverts. A la date du 3 septembre, le roi de Navarre, non content
d'avoir échangé plusieurs messages avec Emmanuel, écrivait au
chancelier de Savoie: «Le désir que j'ai que l'amitié qui est entre M.
le duc de Savoie et moi soit si ferme et établie qu'elle ne puisse
être ébranlée pour quelque occasion que ce soit, me fait vous prier,
comme l'un de ses plus confidents serviteurs, faire en sorte qu'elle
soit inviolable, et employer votre vertu et prudence à la maintenir et
conserver par un lien indissoluble. Et m'ayant été la négociation de
M. de Bellegarde très agréable, je désire que, par votre dextérité et
conduite, cette affaire réussisse au contentement de nous deux, en
telle sorte qu'elle ne préjudicie à ma conscience, devoir et
réputation. Pour mon regard, j'y apporterai tout ce qui pourra servir
à la faciliter, pour l'aise que j'aurai de voir le tout conduit à une
heureuse fin.»
[34] Appendice: XXIII.
L'accord s'était établi sur tous les points principaux entre le roi et
le duc, et le consentement de Catherine était probablement acquis
d'avance. Mais Emmanuel formula une exigence qui rompit la
négociation. Il entendait que Catherine abjurât la religion
calviniste, et Henri lui déclara franchement que cette condition lui
paraissait «trop dure».
D'autres préoccupations, et d'une tout autre nature, attendaient le
roi de Navarre dans son gouvernement de Guienne. On se souvient de
l'entreprise criminelle de Favas et des frères Casse, en 1577, sur la
ville de Bazas. Il s'en était suivi, l'année d'après, une sentence
capitale contre plusieurs des auteurs de cette agression. Ils furent
amnistiés par le traité de Fleix. Mais ces frères Casse, qui
semblaient avoir pour ancêtres les routiers ou les soudards des
Grandes Compagnies, restèrent fidèles à leur existence de violence et
de déprédations. La plupart des incidents et des scandales que
provoqua leur conduite manquent de dates précises, quoique les lettres
du roi de Navarre, dans les derniers mois de l'année 1582, y fassent
quelquefois allusion. Samazeuilh nous paraît avoir groupé, avec toute
la clarté possible, les faits relatifs à cet épisode, dont les
premiers semblent remonter à 1581, après la paix de Fleix, et les
derniers ne dépassent guère le commencement de l'année 1583. «On
reprochait notamment aux frères Casse d'avoir dévalisé et ruiné
complètement un marchand de Loudun, qui les fit condamner à mort par
le parlement de Bordeaux. Quand il fallut les saisir au corps, ils se
renfermèrent dans le château du capitaine Lafitte, et firent trembler
toute la contrée, qui les savait amplement munis d'armes et de
munitions de guerre, comme échelles, pétards _et autres engins_. Le
roi de Navarre prêta main-forte aux officiers du parlement. Mais il
fallut assiéger le château de Pelleport, et Casse, Lafitte et leurs
complices périrent tous plutôt que de se rendre. On eut à regretter la
mort du jeune Lafitte, qui fut tué de sang-froid par les assaillants.
Ce fut peut-être cet événement qui porta l'un des deux frères Casse
restant à fortifier sa maison dans la ville de Bazas, malgré les
représentations du roi de Navarre, dont il avait suivi le parti.
Bientôt le maréchal de Matignon reçut l'ordre de Henri III de lever
quelques troupes et de marcher contre ce capitaine avec du canon.
Henri avait trop de sagacité pour ne pas pressentir tous les dangers
qui pouvaient résulter de cette mesure. Le roi de Navarre donna
l'ordre de courir sus à ces aventuriers et de les disperser. Le 2
février, il se porta, de sa personne, à Casteljaloux, pour presser
l'exécution de cet ordre, et de Casteljaloux il poussa jusqu'à Bazas,
afin de renouveler ses représentations auprès de Casse et de l'engager
à détruire ses fortifications. Mais ce capitaine ayant rejeté toutes
propositions d'arrangement, Henri fit raser sa maison dans les
journées des 19 et 20 juillet 1583.»
Cette misérable affaire tourmenta, pendant plus d'un an, le roi de
Navarre, contre qui le maréchal de Matignon et surtout la cour s'en
firent toutes sortes d'arguments pour repousser ou ajourner ses
légitimes revendications. Vers la fin de l'année, pourtant, Henri III,
soit de son propre mouvement, soit à l'instigation de Catherine de
Médicis ou de la reine de Navarre, qui était à la cour, invita
formellement son beau-frère à venir, pour quelque temps, auprès de
lui, afin d'arriver à une meilleure entente sur les points en litige
et sur l'ensemble des affaires. Etait-ce de la part de Henri III une
démarche machiavélique, ou l'effet de la sympathie qu'il eut toujours,
dit-on, pour le roi de Navarre? Si l'histoire doute, à plus forte
raison Henri fut-il porté à se méfier de cette invitation. Il y
répondit, le 21 décembre, par une lettre dont Du Plessis-Mornay, dans
ses Mémoires, s'attribue la rédaction. Après une dissertation pleine
de gravité sur les dangers de la situation, et les irrégularités
judiciaires qui jetaient le trouble dans son gouvernement de Guienne,
le roi de Navarre oppose au roi de France cette piquante fin de
non-recevoir: «Le plus grand plaisir et honneur que je puisse avoir,
c'est d'être près de V. M., pour pouvoir déployer mon cœur devant
Elle par quelques bons services. Mais une chose me retarde d'avoir cet
heur si tôt, qui est que je désirerais, premier que partir d'ici,
emporter ce contentement avec moi d'avoir éteint en cette province
toute semence de troubles et altérations, pour n'avoir ce malheur et
regret, quand je serais près de V. M., qu'il y eût encore quelque
folie. Et, pour parler franchement, je ne vois cela si bien et si
sincèrement accompli qu'il serait à souhaiter.» La plume et les
conseils de Du Plessis-Mornay étaient à son service; mais cela n'eût
point suffi, s'il n'y eût mis lui-même cet esprit de pénétration et de
dextérité qui, dès la jeunesse, inspirèrent la plupart de ses actes et
de ses déclarations. Il allait avoir grand besoin de ces qualités
maîtresses.