La popularité du prince de Navarre.--Florent
Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et
politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son
séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les
protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de
Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et
militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le
gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des
réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de
plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La
Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du
prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne
quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle
avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la
reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti
calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de
pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les
forces des calvinistes et leurs succès.
Le retour du prince de Navarre dans son pays natal fut un événement
pour le petit royaume: les visites et les députations se succédèrent
longtemps au château; mais ce fut surtout le pays de Coarraze qui
afflua autour du donjon de Gaston-Phœbus. Duflos raconte qu'un beau
jour, tous les habitants de ce coin de terre, endimanchés, les mains
pleines de fleurs, de galettes et de fromages, se mirent en route pour
aller voir «_lou nousté Henric_». Ils traversent Pau, soulevé de joie
et de curiosité sur leur passage, abordent le château et font
tumultueusement irruption dans la cour d'honneur. Henri et sa mère
paraissent au milieu d'eux, salués de vivats tels qu'en savent faire
retentir les robustes poumons des montagnards pyrénéens. Il y eut des
harangues et des embrassades, des attendrissements et des
enthousiasmes indescriptibles, le tout couronné par un banquet
homérique. C'était la popularité du Béarnais qui commençait: elle
devait aller grandissant jusqu'à l'heure de l'immortalité.
Après les joies du retour, le prince de Navarre se remit à l'étude,
sous l'œil vigilant de sa mère. Il avait perdu son précepteur La
Gaucherie, à qui venait de succéder Florent Chrestien, bien digne
d'achever l'œuvre de son devancier. C'était un homme docte, de bonnes
mœurs, mais d'un esprit plus vif que La Gaucherie. Il passe pour
avoir formé le goût littéraire de son élève, ce qui est croyable, car
Florent Chrestien était un écrivain de talent: on lui attribue une
part considérable de collaboration dans cette fameuse _Satire
Ménippée_ qui aida puissamment Henri IV à conquérir la population
parisienne. Mais, sans abandonner les livres, Henri dut porter son
attention sur d'autres objets. Son gouverneur militaire, le baron de
Beauvais, ne le laissait pas chômer d'exercices virils et d'études
pratiques; Florent Chrestien le nourrissait de bonne littérature;
Jeanne d'Albret voulut contribuer à cet apprentissage par une sorte
de lieutenance du royaume, dont elle l'investit. Il écrivit des
lettres d'affaires, donna des audiences, représenta la reine partout
où elle jugeait qu'une délégation de son pouvoir n'offrait pas
d'inconvénients. Il fit même son début sous les armes, un semblant de
première campagne, à l'occasion des troubles d'Oloron, en 1567. Jeanne
d'Albret l'envoya contre les rebelles, pour les ramener à la
soumission par sa présence, ou, au besoin, pour les combattre. Il
s'acquitta de cette mission avec un plein succès. A l'approche de ce
généralissime de treize ans, les révoltés se retirèrent dans les
montagnes; mais quelques-uns étant tombés au pouvoir du prince, il les
employa comme négociateurs, les chargeant de dire à leurs compagnons
que, s'ils voulaient recourir à la clémence de la reine, ils
n'auraient pas sujet de s'en repentir. Ils suivirent ce conseil et
mirent bas les armes. Quelques exemples furent faits, mais la
modération l'emporta dans les conseils de la reine.
Jeanne d'Albret, recherchant toutes les occasions de donner un but à
l'activité déjà exubérante de son fils et de compléter son éducation
politique, lui traça l'itinéraire d'un grand voyage à travers ses
Etats et dans le gouvernement de Guienne, dont il était investi,
quoique le véritable gouverneur de cette province fût le maréchal
Blaise de Montluc.
Le voyage eut lieu en 1567. Henri partit de Pau, accompagné de Florent
Chrestien, du baron de Beauvais et d'une suite digne de son rang.
Quelques souvenirs de ce voyage nous ont été conservés par Duflos, qui
s'est aidé des Mémoires de Nevers, de relations manuscrites et des
traditions locales. Le prince y fit un bon apprentissage de patience
et de diplomatie. Il dut parler souvent, et plus souvent écouter.
Parfois il se trouva dans une situation difficile. L'_Éducation de
Henri IV_ rapporte que, dans une petite ville de Guienne, où il n'y
avait guère que des calvinistes, Henri prit part à un banquet dont les
vins généreux délièrent les langues au point de les faire toutes
médire du roi et de la cour de France. Le prince invite les convives à
plus de réserve; les propos continuent; il proteste formellement et
sort, ne voulant pas paraître complice.
A Lectoure, un épisode touchant. Le prince arrive sous les murs de
cette place; un malentendu fait qu'on ne vient pas au-devant de lui;
des pauvres gens, des mendiants même, lui font accueil à leur manière,
le suivent et entrent avec lui dans la ville. Il marchait avec ce
cortège, lorsque les magistrats de Lectoure le rencontrent, stupéfaits
et honteux de leur maladresse. «--Qu'auriez-vous dépensé, Messieurs,
pour me fêter aujourd'hui?--Six cents livres et plus, Sire.--Eh bien!
donnez six cents livres à ces bonnes gens, et demain vous serez mes
convives.»
A Bordeaux, Henri eut une réception magnifique, tous les succès et
toutes les admirations. On lit, sur son séjour, dans les Mémoires de
Nevers, l'extrait suivant d'une lettre écrite par un des principaux
magistrats de Bordeaux: «Nous avons ici le prince de Navarre. Il faut
avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a
toutes les qualités de dix-huit et dix-neuf; il vit avec tout le monde
d'un air si aisé, qu'on fait toujours la presse où il est; il agit si
noblement en toutes choses, qu'on voit bien qu'il est un grand prince;
il entre dans les conversations comme un fort honnête homme; il parle
toujours à propos, et quand il arrive qu'on parle de la cour, on
remarque qu'il est fort bien instruit et qu'il ne dit jamais rien que
ce qu'il faut dire en la place où il est. Je haïrai, toute ma vie, la
nouvelle religion de nous avoir enlevé un si digne sujet.» Une autre
lettre, citée dans ces Mémoires, ajoute de curieux détails sur sa
façon de vivre et les penchants auxquels il semblait déjà destiné à se
livrer: «Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chère. Quand
l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière
toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour
lui-même: il envoie à ceux qu'il croit de ses amis une promesse écrite
et signée de lui; il prie qu'on lui envoie le billet ou la somme qu'il
porte: jugez s'il y a maison où il soit refusé! On tient à beaucoup
d'honneur d'avoir un billet de ce prince.» Il n'eut pas, plus tard, à
beaucoup près, autant de facilités pour battre monnaie, surtout
lorsque, au milieu des camps, il manquait de chemises et portait le
pourpoint troué. Il faut reproduire encore un trait de caractère, daté
de cette époque, et qui prophétisait la passion dominante de ce
prince. Les historiens citent cette note d'un contemporain anonyme:
«Le prince de Navarre acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs.
Il s'insinue dans les cœurs avec une adresse incroyable. Si les
hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas
moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand, ni trop
petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni; et cela est
animé d'une vivacité si peu commune, que, s'il n'est bien avec les
dames, il y aura bien du malheur.»
Cette même année 1567 vit, en France, des essais de ligue catholique,
dont les calvinistes s'autorisèrent pour s'exciter à la lutte et
parler à la cour sur un ton plus hardi. Charles IX, dans cette
occurrence, eut un colloque très vif avec Coligny. L'amiral voulait se
mettre à la tête de la noblesse pour aller combattre le duc d'Albe,
dont la politique d'extermination inondait de sang les Pays-Bas. «--Il
n'y a pas longtemps», dit le roi à Coligny, «que vous vous contentiez
d'être soufferts par les catholiques; maintenant, vous demandez à être
égaux; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume.»
Les calvinistes se crurent à la veille d'être attaqués et résolurent
de prendre l'offensive. Leur prise d'armes débuta par la tentative de
Meaux contre le roi et la cour. Elle échoua, grâce à la bravoure des
gardes suisses, et les troupes de Condé et de l'amiral ayant fait
devant Paris un simulacre de siège, il s'ensuivit la bataille de
Saint-Denis, où l'action resta indécise, quoique La Noue accorde
l'avantage à l'armée royale. Le vieux connétable de Montmorency y fut
mortellement blessé. «--Votre Majesté n'a pas gagné la bataille», dit
au roi le maréchal de Vieilleville; «encore moins le prince de
Condé.--Qui donc?» demanda Charles IX.--«Le roi d'Espagne, Sire; car
il y est mort, d'une part et d'autre, tant de valeureux seigneurs, si
grand nombre de noblesse, tant de vaillants capitaines et braves
soldats, tous de la nation française, qu'ils étaient suffisants pour
conquêter la Flandre et tous les pays sortis autrefois de votre
royaume!»
La fin de l'année 1567 et les premiers mois de l'année suivante sont
pleins d'émeutes et de prises d'armes partielles dans le midi, depuis
le Dauphiné jusque dans le Poitou. Condé et l'amiral, s'affaiblissant
autour de Paris, poussèrent leur armée vers la frontière d'Allemagne,
pour donner la main aux reîtres levés par eux dans ce pays. La
jonction se fit à Pont-à-Mousson, malgré la poursuite de l'armée
royale. Fortifiés, mais ne se jugeant pas en état de tenir la campagne
dans l'Ile-de-France, les réformés se dirigèrent sur Orléans, prirent
Blois et mirent le siège devant Chartres. Là, les incessantes
négociations de Catherine de Médicis les trouvèrent disposés à
conclure une paix que leur rendait salutaire l'indiscipline des
mercenaires allemands. Ce fut la paix de Chartres ou de Lonjumeau.
Signé au mois de mars, ce traité, aussi mal observé, de part et
d'autre, que les précédents, multiplia et envenima les griefs
réciproques: au mois d'août suivant, il n'en restait plus vestige.
En Guienne et en Gascogne, Montluc était le geôlier politique et
militaire de Jeanne d'Albret. Nous avons dit que, à raison de la
jeunesse de Henri, les fonctions de sa charge de gouverneur de Guienne
étaient exercées par le maréchal, qui ne péchait pas, envers les
«Navarrais», par excès de bienveillance. La reine jugea opportun de
réclamer pour son fils un pouvoir plus effectif, et elle en écrivit à
Charles IX, accompagnant sa requête d'une lettre de Henri, dans
laquelle il priait le roi de France de ne pas écouter «ceux qui se
voulaient fonder sur son bas âge» pour l'empêcher d'être employé en sa
charge de gouverneur de Guienne. Il y a déjà, dans cette lettre, un
accent de juste revendication et de légitime amour-propre: «Qu'il vous
plaise», dit-il au roi en parlant de sa charge purement nominale, «de
ne laisser pourtant de permettre et de me commander que je commence
d'y vaquer et entendre selon que madite dame et mère le vous remontre
et requiert. Car il me semble, Monseigneur, pour l'honneur que j'ai
d'être le premier prince de votre sang, et sentant en moi une extrême
affection au service de V. M., ensuivant celle de mes prédécesseurs,
que je tarde trop à faire paraître ma bonne volonté...»
Cette réclamation et bien d'autres, que provoquèrent, quelques
semaines après, de la part de Jeanne, de Condé et de Coligny, les
flagrantes violations de la nouvelle paix, furent impuissantes à
prolonger celle-ci. De graves incidents en bornèrent étroitement la
durée, tels que l'attentat commis, par les ordres du parlement de
Toulouse, sur la personne de Rapin, gentilhomme du prince de Condé.
Envoyé dans cette ville pour faire enregistrer l'édit, Rapin fut
condamné à mort et sommairement exécuté. Le parlement n'enregistra
l'édit, et encore avec des restrictions, qu'après la quatrième lettre
de jussion. Nul ne se fiant à la paix de Lonjumeau, Condé et Coligny
moins que tout autre, ces deux chefs, retirés dans leurs terres,
continuèrent à entretenir d'actives correspondances avec leurs alliés
français et étrangers, jusqu'au jour où, informés que la reine-mère
avait donné des ordres pour les arrêter, eux et d'autres personnages
importants de leur parti, ils prirent la fuite et se dirigèrent du
côté de La Rochelle. Ce malheureux coup de force, indice de tant de
faiblesse, amena le chancelier de l'Hospital, le modérateur
systématique de cette époque, à faire à la cour de sévères
remontrances, auxquelles on ne put rien objecter de raisonnable, mais
qui lui attirèrent l'animadversion des conseillers du roi et de sa
mère. Se voyant à la veille d'une disgrâce, il la prévint par sa
retraite. C'était un contre-poids qui disparaissait de la scène:
dorénavant, les événements vont se précipiter.
La reine de Navarre n'avait pris aucune part à la guerre de 1567-1568,
quoiqu'elle en eût ressenti les contre-coups. Nous avons vu qu'elle
s'en était plainte au roi. Dans ses négociations à ce sujet, elle eut
à expliquer ses griefs et à défendre ses intérêts devant La
Mothe-Fénelon, chargé de lui transmettre les paroles royales et de
rapporter les siennes à la cour. Fénelon, qui devait s'illustrer, en
1587, par la belle défense de Sarlat contre Turenne, était un esprit
généreux et modéré. Il déplorait sincèrement les nouvelles
perspectives de guerre civile. «--Ce feu dévorateur,» dit-il à la
reine de Navarre, «embrasera les deux royaumes.»--«Bah! Monsieur,»
répliqua Henri avec l'impétuosité et le ton narquois qui accentuèrent
souvent ses discours, «c'est un feu à éteindre avec un seau
d'eau!»--«Eh! comment, Monseigneur?» reprit Fénelon stupéfait.--«En
faisant boire ce seau au cardinal de Lorraine, jusqu'à en crever!» Ce
prélat passait, en effet, pour être le plus impitoyable adversaire des
huguenots et le conseiller ardent des mesures de violence.
Jeanne d'Albret, à la nouvelle de la fuite de Condé et de Coligny,
avait compris que ces mesures finiraient par l'atteindre elle-même.
Déjà Catherine lui avait fait redemander son fils, comme si elle eût
pressenti que le jeune prince aurait bientôt à jouer un rôle
personnel et prépondérant. Cette sollicitude de la reine-mère était
plutôt de nature à effrayer Jeanne qu'à la rassurer. Elle répondit à
ses avances d'une façon évasive, et conçut un dessein qui devait avoir
sur la présente crise une redoutable influence. Elle savait que les
chefs calvinistes étaient en marche vers La Rochelle; que cette ville,
où l'esprit de la Réforme était vivace, leur tendait les bras et
aspirait à devenir le boulevard du parti. Elle résolut de s'y
transporter avec ses enfants et son trésor. L'entreprise était
difficile sous les yeux de Montluc; elle semblait même téméraire,
puisque, au moment où Jeanne y songeait, de nouveaux soulèvements
commençaient à agiter ses Etats. Mais comment apaiser des troubles que
Montluc avait peut-être reçu la mission de provoquer par-dessous main
ou de favoriser, ne fût-ce que par son attitude, souvent malveillante
à l'égard de la reine? Elle n'hésita pas longtemps; mais l'exécution
de son projet exigeait la force ou la ruse. Une armée régulière, si
elle l'eût possédée, Montluc l'aurait défaite; or, elle n'avait que
des serviteurs disséminés un peu partout. Elle se confia aux uns, le
plus petit nombre, pour l'escorter et pour acheminer, plus tard, les
autres vers des lieux désignés; puis elle tendit à Montluc un vrai
piège de femme et d'héroïne.
Jeanne et ses enfants quittent le Béarn vers la fin du mois d'août
1568, emportant avec eux tout ce que la reine put réunir d'argent, de
joyaux et d'objets précieux. Arrivée à Nérac, Jeanne feint de
s'occuper des préparatifs d'une grande fête à laquelle sont invités
Montluc et sa famille. Elle endort à moitié la vigilance du rude
capitaine, et tout à coup, le 6 septembre, elle part de Nérac avec son
fils et sa fille et une escorte de cinquante gentilshommes, laissant
derrière elle toute sa cour avec des instructions précises. Prévenu un
peu tard, Montluc court après la reine, la manque de quatre heures à
Casteljaloux, la suit, la voit, impuissant, entrer dans Bergerac, où
la nouvelle lui parvient de la prise de Mazères par Caumont La Force.
Chemin faisant, l'escorte de la reine est devenue une petite armée.
Montluc et d'Escars, gouverneur de Périgord et de Limousin, la serrent
de près, mais n'osent l'attaquer. Bien plus, Montluc, par une étrange
fortune, se voit dans la nécessité de rendre, en quelque sorte, les
honneurs militaires à Jeanne et aux royaux enfants. Il s'en tire en
Gascon, et fait supplier la reine de s'employer à contenir les
protestants, jurant, de son côté, de maintenir les catholiques dans la
bonne voie. Jeanne poursuit son voyage; elle passe à Mussidan,
s'arrête quelques jours à Archiac pour attendre le prince de Condé,
qui avait dû forcer les portes de Cognac, et enfin elle entre dans La
Rochelle, le 26 septembre, suivie de toute sa cour. Les Rochelais lui
firent une réception triomphale.
Elle avait déjà écrit, de Bergerac, le 16 septembre, au roi, à la
reine-mère, au duc d'Anjou, au cardinal de Bourbon, des lettres dans
lesquelles elle expliquait les motifs de son voyage et de son
attitude, qui était manifestement celle d'une belligérante. Le ton en
était mesuré, quoique vif. A La Rochelle, exaltée par l'acte qu'elle
venait d'accomplir et aussi par l'émotion de son entourage, elle
rédigea un manifeste dont ses panégyristes eux-mêmes regrettent la
forme violente. Elle écrivit aussi à la reine Elisabeth d'Angleterre
pour lui donner des explications et lui demander son appui et ses
secours. «Ce n'est point contre le ciel et contre le Roi, comme le
disent nos ennemis, que la pointe de nos épées est tournée. Grâce à
Dieu, nous ne sommes point criminels de lèse-majesté divine ni
humaine; nous sommes fidèles à Dieu et au Roi.» Pendant ses longs
démêlés avec la cour de France, et même au plus fort de ses luttes
armées contre elle, le roi de Navarre tint constamment le même
langage.
Au milieu des épanchements qui signalèrent la réception de la reine de
Navarre à La Rochelle, on remarqua la réponse du jeune prince à la
pompeuse harangue du maire, Jean de Labèze. «Je ne me suis pas tant
étudié pour parler comme vous, dit-il; je ferai mieux: je sais
beaucoup mieux faire que dire.» Le commandement de l'armée était dû à
Henri, et Condé s'empressa de le lui remettre; mais Jeanne et son fils
ne l'acceptèrent que comme un honneur, et, dans une déclaration
publique, Condé fut prié par la reine de rester à la tête des troupes,
«étant, elle et ses enfants, prêts à lui obéir en tout et partout». On
sut gré, de toutes parts, au fils et à la mère, de ce désistement
prudent et politique. Un incident caractéristique donna la mesure de
la supériorité d'esprit et de l'influence de la reine de Navarre.
Condé la supplia d'accepter le gouvernement civil de l'armée, tandis
qu'il en assumerait le gouvernement militaire. Elle accepta cette
mission bien difficile pour une femme, et y déploya ses rares qualités
d'ordre, de prévoyance et de résolution. Le jeune prince de Condé
devint le compagnon d'armes de Henri, que Jeanne voulut elle-même
revêtir de sa première armure, à Tonnay-Charente, au milieu d'une
cérémonie militaire. «Toute l'Europe a les yeux fixés sur vous, lui
dit-elle: vous cessez d'être enfant. Allez, en obéissant, apprendre,
sous Condé, à commander un jour.» A la veille des combats et des
périls qu'on prévoyait, aucun signe de faiblesse: «Le contentement de
soutenir une si belle cause, dit-elle plus tard, surmontait en moi le
sexe, en lui l'âge.»
Henri eût bien voulu se jeter sans délai dans cette nouvelle
existence. Fatigué de l'inaction qui lui était imposée pendant que se
faisaient les préparatifs de guerre, il cherchait partout le
mouvement. Il faillit trouver la mort dans une promenade en mer, où il
eût péri sans la vigueur d'un marin de La Rochelle, qui le ramena au
rivage. L'armée protestante, renforcée à chaque instant, bien armée et
approvisionnée, grâce aux sacrifices de Jeanne d'Albret et aux secours
de toute espèce qu'elle avait obtenus d'Elisabeth, devenait de jour en
jour plus puissante. Ce n'était plus, à vrai dire, une armée, c'en
était trois, sans compter les enfants perdus et les bandes de toute
sorte. Il y avait, d'abord, la grande armée de Condé et de Coligny,
puis un corps nombreux, commandé par Dandelot, frère de l'amiral, et
enfin quinze ou vingt mille religionnaires, levés par Jacques de
Crussol, comte d'Acier, en Dauphiné, en Provence et en Languedoc.
La cour, inquiète de cette affluence sous les drapeaux de la Réforme,
s'avisa d'écrire aux gouverneurs et lieutenants-généraux que le roi
n'entendait pas faire une guerre systématique aux réformés. A rester
chez eux, ils ne risquaient rien, ils étaient sous la protection du
Roi. Il y eut quelques défections, mais de peu d'importance, et ce fut
alors qu'on recourut aux mesures de rigueur. L'édit de Saint-Maur
défend, sous peine de mort, l'exercice de la religion réformée,
ordonne à tous les ministres de sortir du royaume dans un délai de
quinze jours, et aux magistrats de n'épargner que ceux des dissidents
qui abjureraient l'hérésie. Un autre édit, qui suit, prononce la
confiscation des biens des réformés, et enfin, par lettres-patentes,
Charles IX, sous prétexte que Jeanne et ses enfants sont prisonniers
des rebelles, ordonne au baron de Luxe de s'emparer du Béarn. Les
réformés, par la voix de Jeanne et de leurs chefs, publièrent des
protestations et des apologies, sans se faire illusion sur
l'efficacité de ces démonstrations. La parole était à l'épée.
L'armée de Saintonge avait des chefs entreprenants, qui la mirent
bientôt en campagne. La cour n'était pas prête à soutenir la grande
guerre qu'elle prévoyait. Le duc de Montpensier, chargé d'arrêter les
religionnaires commandés par Crussol, les avait battus, le 14 octobre
1568, à Mensignac, près de Périgueux, mais sans pouvoir les empêcher
de rejoindre le prince de Condé. En moins de trois semaines, le
généralissime calviniste comptait autour de lui dix-huit mille
arquebusiers et trois mille chevaux. Une seconde armée royale se
formait, dont le duc d'Anjou, frère du roi, devait prendre le
commandement. Avant qu'elle fût en marche, les huguenots avaient pris
Niort, Meslay, Fontenay, Saint-Maixent et nombre de petites places
dans le Poitou. Angoulême, réputée imprenable, repoussa
victorieusement un assaut de Montgomery, mais fut forcée de se rendre
au prince de Condé, menant avec lui son neveu, le prince de Navarre:
ce fut le premier siège auquel assista Henri de Bourbon. Dans la
Saintonge, les armées protestantes faisaient tout plier: reddition de
Saint-Jean-d'Angély, reddition de Saintes, prise de Pons. Quand
l'armée du duc d'Anjou se mit en mouvement vers la fin du mois
d'octobre, le duc de Montpensier pouvait à peine tenir la campagne du
côté de Châtellerault, et de toutes les grandes places du Poitou, il
ne restait au roi que Poitiers, où commandait le maréchal de
Vieilleville.