CHAPITRE V

La popularité du prince de Navarre.--Florent

Chrestien.--L'éducation littéraire, militaire et

politique.--Voyage de Henri dans les Etats de sa mère.--Son

séjour à Bordeaux.--Reprise des hostilités entre les

protestants et la cour.--La tentative de Meaux.--Bataille de

Saint-Denis.--Paix de Lonjumeau.--Le geôlier politique et

militaire de Jeanne d'Albret.--Henri réclame vainement le

gouvernement effectif de Guienne.--Autres griefs des

réformés.--Projet d'arrestation de Condé, de Coligny et de

plusieurs autres chefs calvinistes.--Ils se sauvent à La

Rochelle.--Retraite du chancelier de l'Hospital.--Boutade du

prince de Navarre contre le cardinal de Lorraine.--Jeanne

quitte ses Etats, malgré Montluc, et se retire à La Rochelle

avec ses enfants.--Ses lettres à la cour de France et à la

reine d'Angleterre.--L'organisation militaire du parti

calviniste.--La première armure de Henri.--Essai de

pacification.--Edit de Saint-Maur contre les protestants.--Les

forces des calvinistes et leurs succès.

Le retour du prince de Navarre dans son pays natal fut un événement

pour le petit royaume: les visites et les députations se succédèrent

longtemps au château; mais ce fut surtout le pays de Coarraze qui

afflua autour du donjon de Gaston-Phœbus. Duflos raconte qu'un beau

jour, tous les habitants de ce coin de terre, endimanchés, les mains

pleines de fleurs, de galettes et de fromages, se mirent en route pour

aller voir «_lou nousté Henric_». Ils traversent Pau, soulevé de joie

et de curiosité sur leur passage, abordent le château et font

tumultueusement irruption dans la cour d'honneur. Henri et sa mère

paraissent au milieu d'eux, salués de vivats tels qu'en savent faire

retentir les robustes poumons des montagnards pyrénéens. Il y eut des

harangues et des embrassades, des attendrissements et des

enthousiasmes indescriptibles, le tout couronné par un banquet

homérique. C'était la popularité du Béarnais qui commençait: elle

devait aller grandissant jusqu'à l'heure de l'immortalité.

Après les joies du retour, le prince de Navarre se remit à l'étude,

sous l'œil vigilant de sa mère. Il avait perdu son précepteur La

Gaucherie, à qui venait de succéder Florent Chrestien, bien digne

d'achever l'œuvre de son devancier. C'était un homme docte, de bonnes

mœurs, mais d'un esprit plus vif que La Gaucherie. Il passe pour

avoir formé le goût littéraire de son élève, ce qui est croyable, car

Florent Chrestien était un écrivain de talent: on lui attribue une

part considérable de collaboration dans cette fameuse _Satire

Ménippée_ qui aida puissamment Henri IV à conquérir la population

parisienne. Mais, sans abandonner les livres, Henri dut porter son

attention sur d'autres objets. Son gouverneur militaire, le baron de

Beauvais, ne le laissait pas chômer d'exercices virils et d'études

pratiques; Florent Chrestien le nourrissait de bonne littérature;

Jeanne d'Albret voulut contribuer à cet apprentissage par une sorte

de lieutenance du royaume, dont elle l'investit. Il écrivit des

lettres d'affaires, donna des audiences, représenta la reine partout

où elle jugeait qu'une délégation de son pouvoir n'offrait pas

d'inconvénients. Il fit même son début sous les armes, un semblant de

première campagne, à l'occasion des troubles d'Oloron, en 1567. Jeanne

d'Albret l'envoya contre les rebelles, pour les ramener à la

soumission par sa présence, ou, au besoin, pour les combattre. Il

s'acquitta de cette mission avec un plein succès. A l'approche de ce

généralissime de treize ans, les révoltés se retirèrent dans les

montagnes; mais quelques-uns étant tombés au pouvoir du prince, il les

employa comme négociateurs, les chargeant de dire à leurs compagnons

que, s'ils voulaient recourir à la clémence de la reine, ils

n'auraient pas sujet de s'en repentir. Ils suivirent ce conseil et

mirent bas les armes. Quelques exemples furent faits, mais la

modération l'emporta dans les conseils de la reine.

Jeanne d'Albret, recherchant toutes les occasions de donner un but à

l'activité déjà exubérante de son fils et de compléter son éducation

politique, lui traça l'itinéraire d'un grand voyage à travers ses

Etats et dans le gouvernement de Guienne, dont il était investi,

quoique le véritable gouverneur de cette province fût le maréchal

Blaise de Montluc.

Le voyage eut lieu en 1567. Henri partit de Pau, accompagné de Florent

Chrestien, du baron de Beauvais et d'une suite digne de son rang.

Quelques souvenirs de ce voyage nous ont été conservés par Duflos, qui

s'est aidé des Mémoires de Nevers, de relations manuscrites et des

traditions locales. Le prince y fit un bon apprentissage de patience

et de diplomatie. Il dut parler souvent, et plus souvent écouter.

Parfois il se trouva dans une situation difficile. L'_Éducation de

Henri IV_ rapporte que, dans une petite ville de Guienne, où il n'y

avait guère que des calvinistes, Henri prit part à un banquet dont les

vins généreux délièrent les langues au point de les faire toutes

médire du roi et de la cour de France. Le prince invite les convives à

plus de réserve; les propos continuent; il proteste formellement et

sort, ne voulant pas paraître complice.

A Lectoure, un épisode touchant. Le prince arrive sous les murs de

cette place; un malentendu fait qu'on ne vient pas au-devant de lui;

des pauvres gens, des mendiants même, lui font accueil à leur manière,

le suivent et entrent avec lui dans la ville. Il marchait avec ce

cortège, lorsque les magistrats de Lectoure le rencontrent, stupéfaits

et honteux de leur maladresse. «--Qu'auriez-vous dépensé, Messieurs,

pour me fêter aujourd'hui?--Six cents livres et plus, Sire.--Eh bien!

donnez six cents livres à ces bonnes gens, et demain vous serez mes

convives.»

A Bordeaux, Henri eut une réception magnifique, tous les succès et

toutes les admirations. On lit, sur son séjour, dans les Mémoires de

Nevers, l'extrait suivant d'une lettre écrite par un des principaux

magistrats de Bordeaux: «Nous avons ici le prince de Navarre. Il faut

avouer que c'est une jolie créature. A l'âge de treize ans, il a

toutes les qualités de dix-huit et dix-neuf; il vit avec tout le monde

d'un air si aisé, qu'on fait toujours la presse où il est; il agit si

noblement en toutes choses, qu'on voit bien qu'il est un grand prince;

il entre dans les conversations comme un fort honnête homme; il parle

toujours à propos, et quand il arrive qu'on parle de la cour, on

remarque qu'il est fort bien instruit et qu'il ne dit jamais rien que

ce qu'il faut dire en la place où il est. Je haïrai, toute ma vie, la

nouvelle religion de nous avoir enlevé un si digne sujet.» Une autre

lettre, citée dans ces Mémoires, ajoute de curieux détails sur sa

façon de vivre et les penchants auxquels il semblait déjà destiné à se

livrer: «Le prince de Navarre aime le jeu et la bonne chère. Quand

l'argent lui manque, il a l'adresse d'en trouver, et d'une manière

toute nouvelle et toute obligeante pour les autres aussi bien que pour

lui-même: il envoie à ceux qu'il croit de ses amis une promesse écrite

et signée de lui; il prie qu'on lui envoie le billet ou la somme qu'il

porte: jugez s'il y a maison où il soit refusé! On tient à beaucoup

d'honneur d'avoir un billet de ce prince.» Il n'eut pas, plus tard, à

beaucoup près, autant de facilités pour battre monnaie, surtout

lorsque, au milieu des camps, il manquait de chemises et portait le

pourpoint troué. Il faut reproduire encore un trait de caractère, daté

de cette époque, et qui prophétisait la passion dominante de ce

prince. Les historiens citent cette note d'un contemporain anonyme:

«Le prince de Navarre acquiert tous les jours de nouveaux serviteurs.

Il s'insinue dans les cœurs avec une adresse incroyable. Si les

hommes l'honorent et l'estiment beaucoup, les dames ne l'aiment pas

moins. Il a le visage fort bien fait, le nez ni trop grand, ni trop

petit, les yeux fort doux, le teint brun, mais fort uni; et cela est

animé d'une vivacité si peu commune, que, s'il n'est bien avec les

dames, il y aura bien du malheur.»

Cette même année 1567 vit, en France, des essais de ligue catholique,

dont les calvinistes s'autorisèrent pour s'exciter à la lutte et

parler à la cour sur un ton plus hardi. Charles IX, dans cette

occurrence, eut un colloque très vif avec Coligny. L'amiral voulait se

mettre à la tête de la noblesse pour aller combattre le duc d'Albe,

dont la politique d'extermination inondait de sang les Pays-Bas. «--Il

n'y a pas longtemps», dit le roi à Coligny, «que vous vous contentiez

d'être soufferts par les catholiques; maintenant, vous demandez à être

égaux; bientôt vous voudrez être seuls et nous chasser du royaume.»

Les calvinistes se crurent à la veille d'être attaqués et résolurent

de prendre l'offensive. Leur prise d'armes débuta par la tentative de

Meaux contre le roi et la cour. Elle échoua, grâce à la bravoure des

gardes suisses, et les troupes de Condé et de l'amiral ayant fait

devant Paris un simulacre de siège, il s'ensuivit la bataille de

Saint-Denis, où l'action resta indécise, quoique La Noue accorde

l'avantage à l'armée royale. Le vieux connétable de Montmorency y fut

mortellement blessé. «--Votre Majesté n'a pas gagné la bataille», dit

au roi le maréchal de Vieilleville; «encore moins le prince de

Condé.--Qui donc?» demanda Charles IX.--«Le roi d'Espagne, Sire; car

il y est mort, d'une part et d'autre, tant de valeureux seigneurs, si

grand nombre de noblesse, tant de vaillants capitaines et braves

soldats, tous de la nation française, qu'ils étaient suffisants pour

conquêter la Flandre et tous les pays sortis autrefois de votre

royaume!»

La fin de l'année 1567 et les premiers mois de l'année suivante sont

pleins d'émeutes et de prises d'armes partielles dans le midi, depuis

le Dauphiné jusque dans le Poitou. Condé et l'amiral, s'affaiblissant

autour de Paris, poussèrent leur armée vers la frontière d'Allemagne,

pour donner la main aux reîtres levés par eux dans ce pays. La

jonction se fit à Pont-à-Mousson, malgré la poursuite de l'armée

royale. Fortifiés, mais ne se jugeant pas en état de tenir la campagne

dans l'Ile-de-France, les réformés se dirigèrent sur Orléans, prirent

Blois et mirent le siège devant Chartres. Là, les incessantes

négociations de Catherine de Médicis les trouvèrent disposés à

conclure une paix que leur rendait salutaire l'indiscipline des

mercenaires allemands. Ce fut la paix de Chartres ou de Lonjumeau.

Signé au mois de mars, ce traité, aussi mal observé, de part et

d'autre, que les précédents, multiplia et envenima les griefs

réciproques: au mois d'août suivant, il n'en restait plus vestige.

En Guienne et en Gascogne, Montluc était le geôlier politique et

militaire de Jeanne d'Albret. Nous avons dit que, à raison de la

jeunesse de Henri, les fonctions de sa charge de gouverneur de Guienne

étaient exercées par le maréchal, qui ne péchait pas, envers les

«Navarrais», par excès de bienveillance. La reine jugea opportun de

réclamer pour son fils un pouvoir plus effectif, et elle en écrivit à

Charles IX, accompagnant sa requête d'une lettre de Henri, dans

laquelle il priait le roi de France de ne pas écouter «ceux qui se

voulaient fonder sur son bas âge» pour l'empêcher d'être employé en sa

charge de gouverneur de Guienne. Il y a déjà, dans cette lettre, un

accent de juste revendication et de légitime amour-propre: «Qu'il vous

plaise», dit-il au roi en parlant de sa charge purement nominale, «de

ne laisser pourtant de permettre et de me commander que je commence

d'y vaquer et entendre selon que madite dame et mère le vous remontre

et requiert. Car il me semble, Monseigneur, pour l'honneur que j'ai

d'être le premier prince de votre sang, et sentant en moi une extrême

affection au service de V. M., ensuivant celle de mes prédécesseurs,

que je tarde trop à faire paraître ma bonne volonté...»

Cette réclamation et bien d'autres, que provoquèrent, quelques

semaines après, de la part de Jeanne, de Condé et de Coligny, les

flagrantes violations de la nouvelle paix, furent impuissantes à

prolonger celle-ci. De graves incidents en bornèrent étroitement la

durée, tels que l'attentat commis, par les ordres du parlement de

Toulouse, sur la personne de Rapin, gentilhomme du prince de Condé.

Envoyé dans cette ville pour faire enregistrer l'édit, Rapin fut

condamné à mort et sommairement exécuté. Le parlement n'enregistra

l'édit, et encore avec des restrictions, qu'après la quatrième lettre

de jussion. Nul ne se fiant à la paix de Lonjumeau, Condé et Coligny

moins que tout autre, ces deux chefs, retirés dans leurs terres,

continuèrent à entretenir d'actives correspondances avec leurs alliés

français et étrangers, jusqu'au jour où, informés que la reine-mère

avait donné des ordres pour les arrêter, eux et d'autres personnages

importants de leur parti, ils prirent la fuite et se dirigèrent du

côté de La Rochelle. Ce malheureux coup de force, indice de tant de

faiblesse, amena le chancelier de l'Hospital, le modérateur

systématique de cette époque, à faire à la cour de sévères

remontrances, auxquelles on ne put rien objecter de raisonnable, mais

qui lui attirèrent l'animadversion des conseillers du roi et de sa

mère. Se voyant à la veille d'une disgrâce, il la prévint par sa

retraite. C'était un contre-poids qui disparaissait de la scène:

dorénavant, les événements vont se précipiter.

La reine de Navarre n'avait pris aucune part à la guerre de 1567-1568,

quoiqu'elle en eût ressenti les contre-coups. Nous avons vu qu'elle

s'en était plainte au roi. Dans ses négociations à ce sujet, elle eut

à expliquer ses griefs et à défendre ses intérêts devant La

Mothe-Fénelon, chargé de lui transmettre les paroles royales et de

rapporter les siennes à la cour. Fénelon, qui devait s'illustrer, en

1587, par la belle défense de Sarlat contre Turenne, était un esprit

généreux et modéré. Il déplorait sincèrement les nouvelles

perspectives de guerre civile. «--Ce feu dévorateur,» dit-il à la

reine de Navarre, «embrasera les deux royaumes.»--«Bah! Monsieur,»

répliqua Henri avec l'impétuosité et le ton narquois qui accentuèrent

souvent ses discours, «c'est un feu à éteindre avec un seau

d'eau!»--«Eh! comment, Monseigneur?» reprit Fénelon stupéfait.--«En

faisant boire ce seau au cardinal de Lorraine, jusqu'à en crever!» Ce

prélat passait, en effet, pour être le plus impitoyable adversaire des

huguenots et le conseiller ardent des mesures de violence.

Jeanne d'Albret, à la nouvelle de la fuite de Condé et de Coligny,

avait compris que ces mesures finiraient par l'atteindre elle-même.

Déjà Catherine lui avait fait redemander son fils, comme si elle eût

pressenti que le jeune prince aurait bientôt à jouer un rôle

personnel et prépondérant. Cette sollicitude de la reine-mère était

plutôt de nature à effrayer Jeanne qu'à la rassurer. Elle répondit à

ses avances d'une façon évasive, et conçut un dessein qui devait avoir

sur la présente crise une redoutable influence. Elle savait que les

chefs calvinistes étaient en marche vers La Rochelle; que cette ville,

où l'esprit de la Réforme était vivace, leur tendait les bras et

aspirait à devenir le boulevard du parti. Elle résolut de s'y

transporter avec ses enfants et son trésor. L'entreprise était

difficile sous les yeux de Montluc; elle semblait même téméraire,

puisque, au moment où Jeanne y songeait, de nouveaux soulèvements

commençaient à agiter ses Etats. Mais comment apaiser des troubles que

Montluc avait peut-être reçu la mission de provoquer par-dessous main

ou de favoriser, ne fût-ce que par son attitude, souvent malveillante

à l'égard de la reine? Elle n'hésita pas longtemps; mais l'exécution

de son projet exigeait la force ou la ruse. Une armée régulière, si

elle l'eût possédée, Montluc l'aurait défaite; or, elle n'avait que

des serviteurs disséminés un peu partout. Elle se confia aux uns, le

plus petit nombre, pour l'escorter et pour acheminer, plus tard, les

autres vers des lieux désignés; puis elle tendit à Montluc un vrai

piège de femme et d'héroïne.

Jeanne et ses enfants quittent le Béarn vers la fin du mois d'août

1568, emportant avec eux tout ce que la reine put réunir d'argent, de

joyaux et d'objets précieux. Arrivée à Nérac, Jeanne feint de

s'occuper des préparatifs d'une grande fête à laquelle sont invités

Montluc et sa famille. Elle endort à moitié la vigilance du rude

capitaine, et tout à coup, le 6 septembre, elle part de Nérac avec son

fils et sa fille et une escorte de cinquante gentilshommes, laissant

derrière elle toute sa cour avec des instructions précises. Prévenu un

peu tard, Montluc court après la reine, la manque de quatre heures à

Casteljaloux, la suit, la voit, impuissant, entrer dans Bergerac, où

la nouvelle lui parvient de la prise de Mazères par Caumont La Force.

Chemin faisant, l'escorte de la reine est devenue une petite armée.

Montluc et d'Escars, gouverneur de Périgord et de Limousin, la serrent

de près, mais n'osent l'attaquer. Bien plus, Montluc, par une étrange

fortune, se voit dans la nécessité de rendre, en quelque sorte, les

honneurs militaires à Jeanne et aux royaux enfants. Il s'en tire en

Gascon, et fait supplier la reine de s'employer à contenir les

protestants, jurant, de son côté, de maintenir les catholiques dans la

bonne voie. Jeanne poursuit son voyage; elle passe à Mussidan,

s'arrête quelques jours à Archiac pour attendre le prince de Condé,

qui avait dû forcer les portes de Cognac, et enfin elle entre dans La

Rochelle, le 26 septembre, suivie de toute sa cour. Les Rochelais lui

firent une réception triomphale.

Elle avait déjà écrit, de Bergerac, le 16 septembre, au roi, à la

reine-mère, au duc d'Anjou, au cardinal de Bourbon, des lettres dans

lesquelles elle expliquait les motifs de son voyage et de son

attitude, qui était manifestement celle d'une belligérante. Le ton en

était mesuré, quoique vif. A La Rochelle, exaltée par l'acte qu'elle

venait d'accomplir et aussi par l'émotion de son entourage, elle

rédigea un manifeste dont ses panégyristes eux-mêmes regrettent la

forme violente. Elle écrivit aussi à la reine Elisabeth d'Angleterre

pour lui donner des explications et lui demander son appui et ses

secours. «Ce n'est point contre le ciel et contre le Roi, comme le

disent nos ennemis, que la pointe de nos épées est tournée. Grâce à

Dieu, nous ne sommes point criminels de lèse-majesté divine ni

humaine; nous sommes fidèles à Dieu et au Roi.» Pendant ses longs

démêlés avec la cour de France, et même au plus fort de ses luttes

armées contre elle, le roi de Navarre tint constamment le même

langage.

Au milieu des épanchements qui signalèrent la réception de la reine de

Navarre à La Rochelle, on remarqua la réponse du jeune prince à la

pompeuse harangue du maire, Jean de Labèze. «Je ne me suis pas tant

étudié pour parler comme vous, dit-il; je ferai mieux: je sais

beaucoup mieux faire que dire.» Le commandement de l'armée était dû à

Henri, et Condé s'empressa de le lui remettre; mais Jeanne et son fils

ne l'acceptèrent que comme un honneur, et, dans une déclaration

publique, Condé fut prié par la reine de rester à la tête des troupes,

«étant, elle et ses enfants, prêts à lui obéir en tout et partout». On

sut gré, de toutes parts, au fils et à la mère, de ce désistement

prudent et politique. Un incident caractéristique donna la mesure de

la supériorité d'esprit et de l'influence de la reine de Navarre.

Condé la supplia d'accepter le gouvernement civil de l'armée, tandis

qu'il en assumerait le gouvernement militaire. Elle accepta cette

mission bien difficile pour une femme, et y déploya ses rares qualités

d'ordre, de prévoyance et de résolution. Le jeune prince de Condé

devint le compagnon d'armes de Henri, que Jeanne voulut elle-même

revêtir de sa première armure, à Tonnay-Charente, au milieu d'une

cérémonie militaire. «Toute l'Europe a les yeux fixés sur vous, lui

dit-elle: vous cessez d'être enfant. Allez, en obéissant, apprendre,

sous Condé, à commander un jour.» A la veille des combats et des

périls qu'on prévoyait, aucun signe de faiblesse: «Le contentement de

soutenir une si belle cause, dit-elle plus tard, surmontait en moi le

sexe, en lui l'âge.»

Henri eût bien voulu se jeter sans délai dans cette nouvelle

existence. Fatigué de l'inaction qui lui était imposée pendant que se

faisaient les préparatifs de guerre, il cherchait partout le

mouvement. Il faillit trouver la mort dans une promenade en mer, où il

eût péri sans la vigueur d'un marin de La Rochelle, qui le ramena au

rivage. L'armée protestante, renforcée à chaque instant, bien armée et

approvisionnée, grâce aux sacrifices de Jeanne d'Albret et aux secours

de toute espèce qu'elle avait obtenus d'Elisabeth, devenait de jour en

jour plus puissante. Ce n'était plus, à vrai dire, une armée, c'en

était trois, sans compter les enfants perdus et les bandes de toute

sorte. Il y avait, d'abord, la grande armée de Condé et de Coligny,

puis un corps nombreux, commandé par Dandelot, frère de l'amiral, et

enfin quinze ou vingt mille religionnaires, levés par Jacques de

Crussol, comte d'Acier, en Dauphiné, en Provence et en Languedoc.

La cour, inquiète de cette affluence sous les drapeaux de la Réforme,

s'avisa d'écrire aux gouverneurs et lieutenants-généraux que le roi

n'entendait pas faire une guerre systématique aux réformés. A rester

chez eux, ils ne risquaient rien, ils étaient sous la protection du

Roi. Il y eut quelques défections, mais de peu d'importance, et ce fut

alors qu'on recourut aux mesures de rigueur. L'édit de Saint-Maur

défend, sous peine de mort, l'exercice de la religion réformée,

ordonne à tous les ministres de sortir du royaume dans un délai de

quinze jours, et aux magistrats de n'épargner que ceux des dissidents

qui abjureraient l'hérésie. Un autre édit, qui suit, prononce la

confiscation des biens des réformés, et enfin, par lettres-patentes,

Charles IX, sous prétexte que Jeanne et ses enfants sont prisonniers

des rebelles, ordonne au baron de Luxe de s'emparer du Béarn. Les

réformés, par la voix de Jeanne et de leurs chefs, publièrent des

protestations et des apologies, sans se faire illusion sur

l'efficacité de ces démonstrations. La parole était à l'épée.

L'armée de Saintonge avait des chefs entreprenants, qui la mirent

bientôt en campagne. La cour n'était pas prête à soutenir la grande

guerre qu'elle prévoyait. Le duc de Montpensier, chargé d'arrêter les

religionnaires commandés par Crussol, les avait battus, le 14 octobre

1568, à Mensignac, près de Périgueux, mais sans pouvoir les empêcher

de rejoindre le prince de Condé. En moins de trois semaines, le

généralissime calviniste comptait autour de lui dix-huit mille

arquebusiers et trois mille chevaux. Une seconde armée royale se

formait, dont le duc d'Anjou, frère du roi, devait prendre le

commandement. Avant qu'elle fût en marche, les huguenots avaient pris

Niort, Meslay, Fontenay, Saint-Maixent et nombre de petites places

dans le Poitou. Angoulême, réputée imprenable, repoussa

victorieusement un assaut de Montgomery, mais fut forcée de se rendre

au prince de Condé, menant avec lui son neveu, le prince de Navarre:

ce fut le premier siège auquel assista Henri de Bourbon. Dans la

Saintonge, les armées protestantes faisaient tout plier: reddition de

Saint-Jean-d'Angély, reddition de Saintes, prise de Pons. Quand

l'armée du duc d'Anjou se mit en mouvement vers la fin du mois

d'octobre, le duc de Montpensier pouvait à peine tenir la campagne du

côté de Châtellerault, et de toutes les grandes places du Poitou, il

ne restait au roi que Poitiers, où commandait le maréchal de

Vieilleville.

Henri IV en Gascogne (1553-1589) · 第 18 / 129 题