Catherine de Médicis entre les catholiques et les
protestants.--Antoine de Bourbon retourne au catholicisme.--Ses
querelles avec Jeanne d'Albret, résolûment calviniste.--Henri
entre la messe et le prêche.--Réponse de la reine de Navarre à
Catherine de Médicis.--Jeanne quitte la cour de France.--Lettre
de Henri.--La guerre civile.--Le siège de Rouen.--Mort
d'Antoine de Bourbon.--Jeanne d'Albret zélatrice de la
Réforme.--Le monitoire de Pie IV contre la reine de Navarre,
dont Charles IX prend la défense.--Jeanne ramène son fils en
Béarn.--Le complot franco-espagnol contre Jeanne et ses
enfants.--Catherine de Médicis ressaisit son «otage».--Voyage
de la cour en France.--Charles IX dans le midi.--La prédiction
de Nostradamus.--L'entrevue de Bayonne.--Le prince de Navarre
devant l'ennemi héréditaire.--La cour à Nérac.--L'assemblée de
Moulins.--Retour de Jeanne et de Henri en Béarn.
Antoine de Bourbon ayant accepté la lieutenance-générale du royaume,
en échange de la régence, à laquelle il avait droit, fit venir à la
cour sa femme et ses enfants. Le roi de Navarre et le prince de Condé
passaient alors pour être les chefs du parti huguenot, et il pouvait
sembler étrange que la reine mère, naguère inféodée aux Guises, chefs
incontestés du parti catholique, se tournât ostensiblement du côté
opposé. Elle révélait de la sorte son système de gouvernement, qui
consista toujours, non seulement à diviser pour régner, comme on l'a
dit si souvent, mais encore à réagir contre l'influence de ceux sur
qui elle s'était appuyée, aussitôt que cette influence lui donnait de
l'ombrage. Durant le règne de dix-huit mois de François II, elle avait
senti et subi le joug mal dissimulé des Guises, et s'il n'entrait pas
dans ses desseins de les frapper de disgrâce, elle jugea, du moins,
que son intérêt lui commandait de relever quelque peu la fortune de
leurs adversaires naturels, sans toutefois se livrer à ceux-ci. C'est
ce qui explique l'espèce de faveur dont les réformés parurent jouir
dès les premiers mois de sa régence. Elle avait, du reste, une
arrière-pensée, qui se manifesta par la suite: c'était, au cas où les
réformés ne s'amenderaient pas, de les priver de leurs chefs par la
séduction ou par quelque mesure de rigueur arbitraire. La reine-mère
ne manqua jamais de vues ni de finesses; seulement, ses vues étaient
courtes, ses finesses trop multipliées, et, quoique travaillant
toujours à concilier les partis qui assiégèrent si longtemps le
pouvoir, elle ne réussit qu'à les précipiter tour à tour et tous
ensemble sur le trône.
En appelant Jeanne d'Albret et ses enfants à la cour de France,
Catherine comptait qu'il lui serait aisé, par quelques flatteries ou,
au besoin, par quelques menaces, d'arrêter l'élan de la reine de
Navarre vers la Réforme. Antoine, esprit flottant et circonvenu par
des galanteries diplomatiques, semblait déjà prêt à combattre ses
coreligionnaires de la veille; mais la reine de Navarre n'était pas
une âme facile à pétrir: lentement gagnée aux doctrines de la Réforme,
rien ne put l'en détacher. Dans son voyage de Pau à Paris, elle se
montra ouvertement favorable aux calvinistes, partout où ils
invoquèrent sa protection; en passant à Nérac, elle leur donna le
couvent des Cordeliers; à Périgueux et en plusieurs autres villes, ils
reçurent des marques de sa munificence et de sa sympathie. Quand elle
arriva à la cour, elle était huguenote sans réserve et sans esprit de
retour.
Une lutte pénible, qui eut ses jours de scandale et de funestes
contre-coups dans l'esprit public, commença bientôt entre la reine de
Navarre et son mari, manié par Catherine de Médicis et par les princes
lorrains. On fut sur le point de décider Antoine à répudier sa femme
pour épouser Marie Stuart, veuve de François II. Ce projet abandonné,
on lui fit proposer, par les Espagnols, la cession de la Sardaigne, en
échange de ses prétentions sur la Haute-Navarre, proposition qu'il
finit par décliner aussi. On cherchait moins à le gagner qu'à le
paralyser. On lui dicta tout un système de persécutions contre sa
femme, qu'il s'efforça de ramener au catholicisme avec ses enfants,
déjà calvinistes, sinon de cœur, du moins d'éducation. Le prince de
Navarre, mêlé à ces querelles de famille, dont le sens politique lui
échappait, reçut de son père l'ordre d'aller à la messe, et de sa
mère, celui de s'en abstenir. A mesure que de nouveaux troubles
éclataient dans les provinces au nom de la religion, cette lutte, qui
était, au fond, celle de deux factions, arrivait à des éclats dont
retentissait l'Europe entière. Assiégée de toutes parts, la reine de
Navarre eut à défendre sa nouvelle foi contre Catherine de Médicis en
personne. Un jour que la reine-mère s'évertuait à la convertir par des
raisons tirées de l'intérêt politique: «--Madame, répondit Jeanne, si
j'avais mon fils et tous les royaumes du monde dans la main, je les
jetterais au fond de la mer plutôt que d'aller à la messe[6]!» Enfin,
fatiguée des combats de toute sorte qu'on lui livrait, ne pouvant plus
douter du parti pris d'Antoine de devenir l'épée des catholiques,
après avoir été le champion des protestants, blessée, d'ailleurs, dans
sa double dignité d'épouse et de mère, par le spectacle des
dérèglements de son mari, la reine de Navarre reprit le chemin de ses
Etats, laissant auprès de son fils le précepteur dont nous avons
raconté la tâche heureusement accomplie. De cette séparation, qui
devait être éternelle pour les deux époux, il existe un touchant
souvenir: c'est la lettre suivante, écrite par le prince de Navarre,
quelques jours après le départ de sa mère, et adressée à Nicolas de
Grémonville, seigneur de Larchant, qui accompagnait la reine dans son
voyage: «Larchant, écrivez-moi pour me mettre hors de peine de la
reine ma mère; car j'ai si grande peur qu'il lui advienne mal de ce
voyage où vous êtes, que le plus grand plaisir que l'on me puisse
faire, c'est m'en mander souvent des nouvelles. Dieu vous veuille bien
conduire en toute sûreté. Priant Dieu vous conserver.--De Paris, le
vingt-deuxième jour de septembre (1562).»
[6] Appendice: II.
Le départ de Jeanne ressembla fort à une fuite: la reine crut, non
sans raison, qu'il y allait, pour elle, de la perte de sa couronne et
de la ruine de ses enfants. «Je fermai mon cœur à la tendresse que je
portais à mon mari, dit-elle dans une de ses lettres, pour l'ouvrir
tout entier à mon devoir.» Sa résolution prise, elle se mit en route
dans l'été de 1562, avec une suite nombreuse de gentilshommes
protestants ou catholiques, à laquelle se joignit, en Guienne, une
escorte béarnaise. On a prétendu, sans preuves, que ce déploiement de
forces fut nécessité par les desseins hostiles d'Antoine de Bourbon:
c'est une accusation que ne justifie pas la correspondance récemment
publiée du roi et de la reine de Navarre. Il suffisait, d'ailleurs,
pour motiver les précautions dont s'entoura cette princesse, des
difficultés habituelles d'un long voyage, à cette époque de troubles
et de violences. Arrivée en Guienne, elle trouva cette province en
pleine guerre civile. Montluc, lieutenant d'Antoine de Bourbon, était
aux prises avec les réformés. Jeanne séjourna quelque temps au château
de Duras, puis au château de Caumont, où elle tomba malade. De là,
elle se rendit en Béarn, après avoir vainement tenté de pacifier la
Guienne et la Gascogne, à travers lesquelles Montluc promenait son
impitoyable épée. Vers la fin du mois de novembre, Jeanne, devenue
l'ennemie de la religion catholique, s'était déjà mise à l'œuvre pour
la détruire au moins dans ses pays souverains, lorsqu'elle reçut la
nouvelle de la mort d'Antoine de Bourbon.
Pendant que la reine de Navarre s'éloignait de la cour de France, les
événements avaient suivi un cours rapide, l'ère des guerres civiles
s'était rouverte au nord et au midi: l'armée royale dut reprendre
Poitiers et Bourges aux protestants, vainqueurs à Saint-Gilles, dans
le Bas-Languedoc, au moment où se concluait l'alliance de Condé et de
Coligny avec l'Angleterre. Maîtres de Rouen depuis le 15 avril, les
réformés s'y étaient fortifiés de deux mille mercenaires anglais.
Assiégés par l'armée royale sous le commandement d'Antoine de Bourbon,
de François de Guise et du connétable de Montmorency, ils ne furent
forcés qu'après une vive résistance. Le roi de Navarre, blessé dans la
tranchée, rendit sa blessure mortelle par toutes sortes d'imprudences,
dont l'une, du moins, fut héroïque: il voulut entrer dans Rouen par la
brèche, porté dans sa litière. Un mois après, il rendait le dernier
soupir. C'était le 17 novembre 1562, deux jours avant la bataille de
Dreux, et trois mois avant la mort de François de Guise, assassiné au
siège d'Orléans. Brave et affable, mais d'un faible caractère, Antoine
n'avait presque aucune des qualités nécessaires à un prince dans le
temps où il vivait; il fut loin, toutefois, de mériter les injures
dont le parti calviniste poursuivit sa mémoire[7].
[7] Appendice: III.
Après la mort de son mari, Jeanne d'Albret laissa encore quelque temps
le prince de Navarre à la cour de France. Henri assista, le 17 août
1563, à la déclaration de majorité de Charles IX, faite à Rouen, en
lit de justice. La reine de Navarre avait apparemment de graves motifs
pour ajourner le retour de son fils: l'histoire ne les a pas pénétrés.
Peut-être fut-elle obligée de s'incliner devant quelque refus de
Charles IX ou de Catherine de Médicis; peut-être aussi ne voulut-elle
pas que Henri assistât à la révolution qu'elle méditait: Jeanne
s'était mise en tête de protestantiser son petit royaume. L'auteur du
_Château de Pau_ a résumé avec une parfaite mesure le rôle de
réformatrice assumé par la reine de Navarre[8].
[8] Appendice: II.
Aussitôt après la mort de son mari, elle fit connaître son inflexible
volonté de répandre partout les nouvelles doctrines. Son hostilité
contre le catholicisme se manifestait jusque dans les actes de sa vie
privée, jusque dans ses plaisirs: on la vit accueillir des œuvres de
théâtre qui tournaient en dérision les prêtres et les sacrements. Elle
assistait régulièrement au prêche, où, par une étrange tolérance des
ministres, rapporte Pierre Mathieu, elle travaillait à des ouvrages de
tapisserie, sans perdre, pour cela, un mot du sermon. Le jour de
Pâques de l'année 1563, elle fit son abjuration à Pau, dans une
cérémonie publique, et communia selon le rite calviniste. Enflammée de
zèle, comme la plupart des néophytes, elle commença par interdire la
procession de la Fête-Dieu. Cette atteinte portée à de pieux usages
causa une irritation profonde parmi les catholiques béarnais; malgré
la défense royale, ils firent leur procession traditionnelle dans les
rues de Pau, et les huguenots s'étant ameutés, il s'ensuivit une
sanglante mêlée. De réformatrice qu'elle s'était montrée dans
l'origine, elle devint bientôt persécutrice, soit gratuitement, soit
par représailles. En 1566, en 1569 et en 1571, elle rendit des
ordonnances qui dépassaient de beaucoup l'intolérance reprochée par
les calvinistes aux édits royaux. Dans le préambule de l'ordonnance de
1571, par exemple, Jeanne d'Albret déclare «que les rois sont tenus,
non seulement d'établir parmi leurs sujets le fondement et la
perfection de la doctrine du salut», mais «qu'ils doivent encore
bannir du milieu d'eux le mensonge, l'erreur, la superstition et les
autres abus...» Elle ajoute: «En quoi la reine désirant se prêter,
satisfaisant, en même temps, aux vœux de son cœur et à ceux de ses
sujets exprimés dans la supplication que viennent de lui présenter les
Etats de son pays légitimement assemblés, voulant, en conséquence,
procéder à l'extirpation des idolâtries et semblables abus qui ont
régné dans son présent pays, pour y planter et rétablir la véritable
religion chrétienne et réformée, déclare, veut, _ordonne que tous ses
sujets, de quelque qualité qu'ils soient, fassent profession publique
de la confession solennelle de foi qu'elle présente_». Les pénalités
qu'édictait l'ordonnance étaient excessives: l'amende, la prison, le
bannissement.
La reine de Navarre n'en était pas encore arrivée, en 1563, à ces
violentes manifestations de l'esprit de secte, mais elle s'y
acheminait, quand la cour de Rome, inquiète des bouleversements
religieux qui s'accomplissaient en Béarn, la cita, au mois de
septembre, devant le tribunal de l'inquisition. Jeanne devait
comparaître dans un délai de six mois, sous peine, disait le
monitoire, d'être déclarée «convaincue du crime d'hérésie, privée de
la dignité royale, et son royaume et ses Etats adjugés au premier qui
s'en saisirait». La cour de France ne pouvait arguer contre
l'accusation d'hérésie formulée par le monitoire; «mais le roi très
chrétien, dit Mézeray, jugeant de la conséquence, comme il le devait,
en montra un très grand ressentiment...» Les ambassadeurs français à
Rome reçurent l'ordre de faire au Pape des remontrances dont le texte
offre de l'interêt, sous plusieurs rapports[9]. Ce document se
terminait par une protestation formelle et une supplication au
Saint-Père de vouloir bien, par acte public, révoquer la sentence
fulminée contre la reine de Navarre. Pie IV, qui, au moment de son
élévation, avait dit: «Il me faut la paix!» usa de prudence et de
modération: la sentence fut annulée. Ce résultat produisit quelque
attiédissement dans l'esprit de l'ardente Navarraise. Elle se rendit à
la cour de France pour remercier Charles IX de l'avoir défendue, elle
et ses Etats, contre les décrets pontificaux et les arrêts de
déchéance des parlements de Toulouse et de Bordeaux. Elle retrouva son
fils entre les mains dévouées de La Gaucherie, et, avec l'agrément du
roi, le ramena avec elle en Béarn.
[9] Appendice: II.
Lorsque Jeanne rentra dans ses Etats, le comte de Gramont, son
lieutenant-général, était aux prises avec les mécontents catholiques,
dont il eut raison. Elle réprima ce soulèvement, provoqué par ses
hostilités contre la religion traditionnelle, mais sans la passion
qu'elle devait apporter plus tard à la défense de ses droits ou de ses
prétentions abusives. Cet orage passé, Jeanne paraît avoir gouverné
avec sagesse. Ses actes sont inspirés par une vive sollicitude pour
les intérêts du pays. Elle diminue les impôts, publie de bons
règlements, établit une police bien entendue, reprend la tâche
paternelle de Henri d'Albret. Quoique vouée, corps et âme, à la
Réforme, qu'elle favorise publiquement, elle impose des bornes aux
empiétements des ministres du nouveau culte: ses lettres-patentes du
28 mai 1564 refrènent leur zèle oppressif et interdisent toute espèce
de contrainte pour le choix d'une religion. En même temps, elle
s'occupait sans relâche de l'éducation de Henri et de sa sœur
Catherine, noble devoir qui domina toujours ses préoccupations. Il y
eut là, enfin, pour les membres de la famille royale et pour les Etats
de Jeanne, une courte période de paix et de prospérité. Et, cependant,
une étrange conspiration s'ourdissait, au loin, contre elle, sa Maison
et son pays.
On a voulu faire remonter l'idée première de cette conspiration, niée
par plusieurs historiens, aux jours qui suivirent la mort d'Antoine de
Bourbon. A ce moment, a-t-on prétendu, les ennemis des Maisons de
Bourbon et d'Albret, d'accord avec Philippe II et inspirés par
François de Guise, auraient préparé un projet d'enlèvement de Jeanne
d'Albret et de ses enfants, jugeant que, ce coup fait, il serait plus
aisé de venir à bout des partisans français de la Réforme. On va même
jusqu'à parler d'une armée rassemblée par Philippe II à Barcelone, et
dont un corps léger, transporté secrètement à Tarragone, devait
arriver à Pau par les montagnes. Là, aidés, au besoin, de Montluc et
de quelques hauts affidés, les Espagnols eussent enlevé la famille
royale pour la mettre au pouvoir de Philippe II. Un capitaine
béarnais, nommé Dimanche, servait d'entremetteur aux conjurés. Tout
était prêt, et il ne restait plus qu'à échanger les dernières
instructions, lorsque François de Guise fut assassiné. Il y eut un
temps d'arrêt. Reprise en 1563, la ténébreuse affaire échoua par un
remarquable concours de circonstances: le capitaine Dimanche, tombé
malade en Espagne, confia son secret à un valet de chambre de la reine
Elisabeth, qui fit agir l'ambassadeur de France et prévenir la reine
de Navarre[10].
[10] Appendice: V.
A la suite des explications que provoqua cette tentative, Catherine de
Médicis, émue ou feignant de s'émouvoir des dangers qu'avaient courus
Jeanne et ses enfants, insista auprès de la reine pour qu'elle lui
confiât de nouveau le jeune prince, qui, placé directement sous la
protection du roi de France, serait désormais à l'abri de semblables
accidents. Le refus était difficile: Jeanne accéda au désir de la
reine-mère, d'autant mieux qu'elle connaissait le projet de la cour de
faire prochainement un voyage en France, et jusque dans les provinces
méridionales. Henri retourna donc auprès du roi, et ce fut avec la
cour qu'il partit de Fontainebleau pour ce voyage, dont l'histoire a
noté l'influence considérable sur les événements politiques du règne
de Charles IX. En l'ordonnant, Catherine obéissait à une double
pensée: elle comptait assurer, dans une certaine mesure, l'exécution
de l'édit d'Amboise, expédient inspiré par la mort du duc de Guise, en
même temps qu'attirer les sympathies populaires sur la personne du
jeune roi. L'édit d'Amboise, daté du 19 mars 1563, avait fait remettre
l'épée au fourreau, mais non rétabli la paix dans les esprits. Il
autorisait l'exercice du nouveau culte dans une ville par bailliage,
dans quelques seigneuries et dans l'intérieur de chaque maison noble.
A ce prix, les réformés rendaient les villes et les églises dont il
s'étaient emparés. Exclus des charges publiques, comme précédemment,
ils étaient amnistiés pour tous leurs actes antérieurs. Cet édit,
œuvre ingénieuse du chancelier de l'Hospital, était considéré par les
deux partis comme la préface d'une nouvelle politique, et Catherine
eût bien voulu qu'il devînt la loi fondamentale de la paix définitive
dont elle sentait le besoin.
Charles IX, en quittant Fontainebleau après un séjour de deux mois, se
rendit à Sens, puis à Troyes, où il signa, le 11 avril 1564, avec
l'Angleterre, un traité avantageux, par lequel furent atténuées
quelques-unes des conséquences onéreuses de la paix de Cateau-Cambrésis.
La cour fut retenue à Troyes par une chute du prince de Navarre.
Catherine de Médicis écrivit à Jeanne d'Albret pour la rassurer sur
les suites de cet accident et lui transmettre une invitation du roi.
«Vous le trouverez (Henri) à votre contentement, disait-elle, car tous
ceux qui le voient en sont bien contents, et le trouvent, comme il
est, le plus joli enfant que l'on vît jamais. Je m'assure que vous ne
le trouverez pas empiré en mes mains.» Jeanne joignit la cour à Lyon,
et voyagea quelque temps avec elle; mais, arrivée dans le midi, la
reine de Navarre, peu satisfaite de ce qu'elle voyait ou entendait, et
d'ailleurs assez gravement atteinte dans sa santé, repartit pour ses
Etats, en recommandant au jeune prince de visiter, sur son passage,
tous les domaines de la couronne de Navarre. Suivant cet avis, il
parcourut le comté de Foix, et séjourna à Pamiers et à Mazères,
accompagné de ses gouverneurs et d'un nombreux cortège de
gentilshommes.
Avant le séjour à Lyon, qui fut d'un mois, la cour avait visité
Bar-le-Duc et la Lorraine, et Catherine, profitant du voisinage, avait
entamé avec les princes allemands des négociations destinées, dans sa
pensée, à les tenir à l'écart des mouvements calvinistes en France.
Chassé de Lyon par la peste, Charles IX s'établit au château de
Roussillon, en Dauphiné, d'où furent datés plusieurs actes de
gouvernement et d'administration, tels que la destruction d'un grand
nombre de citadelles élevées pendant la guerre civile, la
fortification de diverses places, et la restriction, sur quelques
points, des immunités accordées aux calvinistes par l'édit d'Amboise.
Il reçut dans ce château la visite des ducs de Savoie et de Ferrare.
Après avoir visité le Dauphiné, surtout les contrées de cette province
où la guerre civile avait laissé le plus de traces, le roi se rendit à
Orange et à Avignon. Il donna audience, dans la ville pontificale, à
un envoyé du Pape: le Saint-Siège et l'Italie sollicitaient, d'un
commun accord, la cour de France de prendre contre l'hérésie des
mesures sévères et décisives. Charles IX entrait et séjournait dans
presque toutes les villes importantes. Il fut reçu à Aix, à Marseille,
à Nîmes, à Montpellier, et il passa l'hiver à Carcassonne. Là, lui
parvinrent les plaintes des calvinistes du Languedoc contre
Damville-Montmorency, gouverneur de cette province, le même qui devait
plus tard protéger et embrasser leur cause. En traversant la Provence,
le prince de Navarre fut l'objet d'une curieuse prédiction du fameux
Nostradamus. «Henri n'avait que dix à onze ans, rapporte P. de
L'Estoile, et il était nommé prince de Navarre ou de Béarn, lorsqu'au
retour du voyage de Bayonne, que le roi Charles IX fit en 1564, étant
arrivé avec Sa Majesté à Salon du Crau, en Provence, où Nostradamus
faisait sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu'il pût voir ce
jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le
temps que l'on lui donnait sa chemise, Nostradamus fut introduit dans
sa chambre; et, l'ayant contemplé assez longtemps, il dit au
gouverneur qu'il aurait tout l'héritage. «Et si Dieu, ajouta-t-il,
vous fait grâce de vivre jusque-là, vous aurez pour maître un roi de
France et de Navarre.» Ce qui semblait lors incroyable est arrivé en
nos jours: laquelle histoire prophétique le roi a depuis racontée fort
souvent, même à la reine; y ajoutant par gausserie qu'à cause qu'on
tardait trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le
contempler à l'aise, il eut peur qu'on voulût lui donner le fouet.»
Le roi tint un lit de justice à Toulouse, le 1er février 1565, et
séjourna longtemps dans cette ville. Il fit son entrée à Bordeaux le 9
avril, y tint un autre lit de justice et accorda aux Bordelais
l'institution d'un tribunal consulaire semblable à celui de Paris. Les
protestants de la Guienne profitèrent du passage de la cour pour se
plaindre d'une ligue formée par le comte de Candale et favorisée par
le maréchal de Bourdillon. Toute décision sur cette affaire fut
ajournée: elle devait se lier, dans la pensée de la cour, aux
entreprises de même nature que faisaient, en divers lieux, les
catholiques, à l'imitation de l'association protestante. En passant à
Mont-de-Marsan, Charles IX, dévoilant cette pensée, décida, en
conseil, que toute prise d'armes non soumise à la volonté royale
serait considérée comme un crime de lèse-majesté.
La cour, arrivée à Bayonne le 3 juin, s'y rencontra avec la reine
Elisabeth, sœur de Charles IX, accompagnée du duc d'Albe. Philippe II
avait accrédité ce personnage dominant pour influer sur les décisions
qui pourraient être prises ou préparées dans l'entrevue des deux
cours.
Les historiens se sont partagés en deux camps, au sujet de cette
entrevue. Les calvinistes ont voulu y voir des négociations formelles
tendant à l'extirpation violente de l'hérésie dans les Etats de France
et d'Espagne, et qui auraient abouti à un traité secret, préliminaire
de la Saint-Barthélemy. La plupart des écrivains catholiques des
siècles précédents se sont élevés avec énergie contre cette
interprétation; selon eux, les deux cours se rencontrèrent à Bayonne
sans aucun but politique. Les mêmes divergences subsistent de nos
jours, mais seulement chez les esprits voués aux thèses absolues.
L'histoire digne de sa mission ne peut adopter ni l'ancienne version
calviniste, ni la version contraire: des faits authentiques ont
démenti celle-ci, et de celle-là les preuves manquent. Ajoutons que la
vraisemblance témoigne contre l'une et l'autre.
La vérité, comme il arrive souvent, paraît être à égale distance des
deux opinions extrêmes. L'entrevue de Bayonne ne pouvait être
qu'essentiellement politique: il y fut question des vœux communs que
faisaient les cours de France et d'Espagne pour la ruine ou
l'abaissement d'un parti religieux et politique dont l'existence
seule menaçait, à chaque instant, la paix dans les deux royaumes. Nul
n'a vu le «traité secret», le «pacte de sang»; nul ne saurait mettre
au jour un seul protocole, à plus forte raison, le texte d'un «projet
arrêté»; mais il y eut certainement des velléités d'accord et de
ligue, un échange de vues générales, de doléances et de paroles
courroucées contre la Réforme: on n'a pas inventé les témoignages qui
abondent sur ces divers points; François de la Noue, Pierre Mathieu,
le duc de Nevers et de Thou sont dignes de foi quand ils les
reproduisent, et tombent dans l'erreur seulement lorsqu'ils concluent.
Le propos du duc d'Albe, entendu par le prince de Navarre, «qu'une
tête de saumon vaut mieux que mille têtes de grenouilles», n'est qu'un
propos, mais des plus caractéristiques. Il s'en tint bien d'autres de
ce genre, on peut l'affirmer, et si, tous ensemble, ils ne suffisent
pas pour inscrire une conjuration de plus dans l'histoire,
pareillement ils démontrent l'inanité de la thèse qui refuse à
l'entrevue de Bayonne tout caractère d'hostilité contre les
protestants.
Le prince de Navarre, malgré son extrême jeunesse, ne passa pas
inaperçu dans cette réunion des cours de France et d'Espagne. Jeanne
était venue à Bordeaux visiter Charles IX et la reine-mère, et les
prier de s'arrêter à Nérac, au retour de Bayonne. Elle avait pris des
mesures pour que le prince de Navarre parût sur la frontière d'Espagne
avec l'appareil qui convenait à son rang: il importait, selon elle,
que l'héritier des débris du royaume de Navarre se montrât avec éclat,
à côté du roi de France, devant les représentants de la nation
ennemie. Une lettre de Henri, datée de Bazas, 8 mai 1565, porte les
traces de cette maternelle et royale préoccupation: «Monsieur
d'Espalungue, ayant délibéré de m'accompagner, au voyage de Bayonne,
des plus notables et apparents gentilshommes que je pourrai aviser, je
vous ai bien voulu avertir que, pour la bonne confiance que j'ai eue
toute ma vie en vous, je vous ai choisi et élu pour me faire compagnie
audit voyage».
Pendant les fêtes de Bayonne, qui durèrent dix-sept jours, le prince
de Navarre, dit Favyn, «tint toujours son rang de premier prince du
sang, magnifique en son train, splendide en son service, doux et
agréable à tous, mais avec une telle majesté, qu'il était admiré des
Français et redouté par les Espagnols, qui, en un âge si tendre de ce
prince, jugeaient bien que cet aigle presserait, quelque jour, de ses
serres leur lion, pour lui faire démordre son royaume de Navarre.
C'est pourquoi le duc de Rio-Secco, ambassadeur de Philippe II, ayant
considéré les actions de ce prince de plus près que les autres, dit
ces paroles, qui furent depuis bien remarquées: «Ce prince est
empereur ou le doit être.--_Mi parece este principe o es imperador, o
lo ha de ser._» Ce succès un peu théâtral répondit aux sollicitudes de
Jeanne d'Albret et des gentilshommes béarnais dont elle avait formé le
cortège de son fils; malheureusement, leur joie ne fut pas sans
mélange: Charles IX, pour plaire à la reine sa sœur, consentit, en
faveur de l'Espagne, au démembrement du diocèse de Bayonne, qui fut
amoindri de tout le Guipuscoa.
La cour de France revint de Bayonne par Condom et Nérac. Jeanne
d'Albret lui avait préparé une réception royale: il y eut quatre jours
de gala[11], pendant lesquels la reine de Navarre fut vivement
sollicitée, mais en vain, de rentrer au giron de l'Eglise. Quelques
historiens placent à cette époque sa hautaine réponse à Catherine de
Médicis sur l'inflexibilité de ses nouvelles convictions religieuses.
Elle dut, cependant, faire une importante concession. La liberté du
culte catholique n'existait plus dans la capitale de l'Albret, et
comme ce duché n'était pas un pays souverain, mais un fief, Jeanne, se
rendant au vœu de Charles IX, leva son interdiction. Il fut convenu,
en outre, que les magistrats municipaux seraient mi-partis, et
Montluc, lieutenant-général en Guienne, reçut l'ordre de tenir la main
à cet arrangement.
[11] Appendice: VI.
Après avoir quitté la Gascogne et la Guienne, Charles IX traversa
Angoulême, Niort, Thouars, Angers, Tours, et il arriva à Blois à
l'entrée de l'hiver. Il rapportait de ce long voyage beaucoup
d'impressions pénibles et de souvenirs irritants. Frappé, de tous
côtés, du spectacle des églises, des châteaux, des hameaux dévastés
par les réformés, il en conçut contre eux, au rapport de Davila, une
sorte d'aversion et de dégoût. Au mois de janvier 1566, la cour se
rendit à Moulins, où le chancelier de l'Hospital avait convoqué, avec
les personnages les plus considérables du royaume, les présidents de
tous les parlements de France. Il s'agissait de réconcilier
solennellement les Maisons de Guise et de Châtillon, de reviser l'édit
d'Amboise, déjà modifié, et de discuter quelques projets de réforme
judiciaire ou administrative préparés par le chancelier. La
réconciliation eut lieu, et personne ne la tint pour sincère; les
projets de réforme furent approuvés, en attendant que la guerre les
rendît illusoires; quant à la révision de l'édit d'Amboise, elle
occupa les esprits sans les apaiser.
Vers ce temps-là, Jeanne fut rappelée à la cour par diverses affaires,
entre autres un procès qu'elle soutenait contre son beau-frère le
cardinal de Bourbon, au sujet de ses domaines du Vendômois. Elle
comprit bientôt, au premier aspect des choses, que la guerre allait
sortir de tous les instruments de paix forgés sur le pupitre du
chancelier. Elle avait laissé elle-même, dans ses Etats, des ferments
de discorde qui lui inspiraient peu de confiance en l'avenir. D'un
autre côté, le prince de Navarre touchait à un âge critique, et la
cour des Valois n'était guère le lieu où se pût achever son éducation.
Jeanne prit le parti de le ramener en Béarn. Ce fut presque un
enlèvement, nécessité, il faut le dire, par la persistance de
Catherine de Médicis à conserver son otage. Epiant le moment
favorable, Jeanne, avec l'agrément de Charles IX, partit, accompagnée
de son fils, pour ses domaines de Picardie, d'où elle passa dans le
Vendômois, et de là en Anjou. De La Flèche, elle écrit au roi pour
excuser son départ précipité, alléguant les troubles qui venaient
d'éclater dans la Navarre; elle gagne le Poitou, traverse la Guienne
et la Gascogne, et arrive à Pau. Son allégation au roi n'était que
trop exacte: elle trouva une partie du Béarn soulevée, et il fallut,
peu de temps après, recourir aux armes pour avoir raison de ces
nouveaux désordres, provoqués, comme les précédents, par les
dissensions religieuses.