La gouvernante du prince de Navarre.--Le château de
Coarraze.--L'éducation à la «béarnaise».--Les premières
leçons.--Mort de Henri d'Albret.--Résumé de son règne.--L'aïeul
et le petit-fils.--Avènement de Jeanne et d'Antoine.--Les
desseins de Henri II sur la Navarre et le Béarn.--Antoine
protège la Réforme.--Menaces du roi de France.--Le prince de
Navarre à la cour de Henri II.--Naissance de Catherine de
Bourbon.--La paix de Cateau-Cambrésis.--Mort de Henri II et
avènement de François II.--La politique de Catherine de
Médicis.--Les Bourbons évincés par les Guises.--La revanche du
roi et de la reine de Navarre.--La conjuration d'Amboise.--Mort
de François II et avènement de Charles IX.--Catherine de
Médicis régente.--Le triumvirat.--Le chancelier Michel de
l'Hospital et l'édit de Janvier.--Les troubles.--La prise
d'armes de Condé et de Coligny.
A la mort du comte de Marle, son second petit-fils, Henri d'Albret
s'était fort courroucé contre la duchesse de Vendôme, «l'appelant
marâtre», dit Favyn, «et indigne d'avoir des enfants, puisqu'elle en
avait si peu de soin». Tout injuste qu'était ce reproche, il toucha au
cœur la mère, qui, prenant pour guide l'affectueuse sévérité de
l'aïeul, se voua, avec un redoublement de sollicitude, à l'éducation
du jeune prince. Le roi de Navarre avait fait le plan de cette
éducation; il fut exécuté de point en point. L'allaitement dans une
chaumière, en plein air, pour ainsi dire, fit de Henri un nourrisson
robuste; même avant le sevrage, il ravissait son grand-père par un
agréable mélange de force et de gentillesse. Au sortir des bras de
Jeanne Lafourcade, il eut pour gouvernante Susanne de Bourbon-Busset,
baronne de Miossens, à qui fut donné l'ordre de l'élever, non dans le
palais natal, mais dans un site agreste, aux environs de Pau. Elle
s'établit avec Henri au château de Coarraze, chef-lieu d'une des
treize baronnies du Béarn, et là commença, pour l'héritier des Maisons
d'Albret et de Bourbon, cette éducation à la «béarnaise» qui devait
préparer, comme dit d'Aubigné, «un ferme coin d'acier aux nœuds
endurcis de nos calamités».
Trois siècles de vicissitudes sociales et politiques n'ont laissé de
l'antique manoir qu'une tour et quelques pans de muraille, mais trois
siècles de civilisation n'ont eu que peu de prise sur la nature. C'est
toujours la même riante vallée du Gave, le même ciel radieux, le même
air salubre; ce sont encore les collines boisées, les rocs stériles,
les profonds ravins, tout ce cadre magnifiquement sauvage que la
volonté de Henri d'Albret imposait à l'enfance de son petit-fils. Et
ce ne fut pas en prince, mais en paysan, qu'il y passa ses premières
années. Nourri de pain bis et de laitage, de bœuf et d'ail, vêtu sans
élégance, souvent pieds nus et nu-tête, bravant le soleil et la pluie,
courant les buissons, les bois et les rochers, ignorant toutes les
superfluités et tous les luxes de la vie, s'ignorant lui-même, il
fraternisait avec les fils de pâtres, parlait leur langue, se mêlait à
leurs jeux et s'intéressait à leurs travaux. Il apprit à Coarraze
trois choses qui résument presque toute sa vie: l'activité, la
hardiesse et la cordialité. Il vit de près le peuple, le vrai peuple,
celui qui travaille, et il l'aima, sûr moyen d'être aimé de lui. C'est
le rustique châtelain de Coarraze qu'on retrouvera toujours en lui,
lorsque, à la tête des armées, il prendra constamment la défense des
«pauvres gens», même contre ses plus fidèles serviteurs, entraînés
parfois à faire trop bon marché de la faiblesse et de la misère. C'est
le coureur de bois et de montagnes, à la fois intrépide et insoucieux,
qui, plus tard, saura railler la fortune inconstante, rire au danger,
relever, par un mot d'héroïque gaîté, le courage chancelant de ses
compagnons d'armes.
Tel était l'homme qui s'ébauchait dans la solitude de Coarraze.
Malheureusement, Henri d'Albret ne vit pas grandir à son gré ce «lion
généreux, capable de faire trembler les Espagnols». Le 25 mai 1555, le
roi de Navarre, âgé de cinquante-trois ans, mourut à Hagetmau, pendant
une absence de Jeanne, qui était allée rejoindre Antoine de Bourbon en
Picardie, et au moment où les complications de la politique
ravivaient, dans le cœur de cet irréconciliable ennemi de l'Espagne,
l'espoir si souvent déçu de recouvrer ses Etats. Henri d'Albret est un
des plus dignes ancêtres de Henri IV: rien qu'à ce titre, l'histoire
lui devrait un pieux souvenir.
Il était né en 1503. Dans son enfance, attristée par le démembrement
du royaume de Navarre, que ne sut pas défendre son père, Jean
d'Albret, il se lia d'une étroite amitié avec le futur vainqueur de
Marignan: les archives du château de Pau contiennent de nombreux
témoignages de l'affection qui unissait les deux princes avant le
désastre de Pavie. On sait de quelle vaillance fit preuve Henri
d'Albret dans cette bataille, et tous les historiens ont raconté son
évasion hardie, lorsque Charles-Quint voulut abuser de sa captivité
pour lui imposer des conditions déshonorantes. L'héroïsme et le
malheur communs firent des deux amis deux frères. Marguerite de
Valois-Angoulême, veuve du duc d'Alençon, émue et charmée de la
magnanimité du chevalier béarnais, lui donna sa main, qu'il avait
ardemment désirée quelques années auparavant. Ce fut un grand bonheur
pour le Béarn et les autres Etats de la couronne de Navarre, que cette
illustre union. Henri et Marguerite se partagèrent la mission
d'enrichir et d'embellir ces contrées. La reine, dit l'auteur du
_Château de Pau_, appela des artistes italiens pour décorer les vastes
appartements qu'elle fit construire au midi, le grand escalier que
l'on admire encore, la cour intérieure et tout le dehors de l'édifice,
remanié dans le style de la Renaissance. Le palais des rois de Navarre
dut paraître magnifique: le vieux Louvre des rois de France, les
Tuileries et le Luxembourg ne devaient resplendir que plus tard. Ce
fut alors, sans doute, que les Béarnais ravis répandirent le fameux
distique:
Qui n'a vist lo casteig de Paü,
Jamais n'a vist arey de taü.
Henri d'Albret s'associa aux nobles goûts de sa femme; mais, de son
côté, il accomplissait une œuvre encore plus méritoire. En Béarn, de
vastes étendues de terrain étaient incultes, les populations de ce
pays s'adonnant surtout à la vie pastorale. Rien ne coûta au roi pour
développer, on peut dire pour créer l'agriculture dans ses Etats: en
quelques années, le territoire béarnais avait changé de face. En même
temps, Henri, précurseur des progrès industriels, fondait à Nay une
fabrique de draps et établissait à Pau une imprimerie. Partout, enfin,
il favorisait la naissance ou le développement des entreprises qui
avaient pour but l'amélioration de la fortune publique. Il ne s'en
tint pas à ces actes de sollicitude éclairée. Les antiques Fors de
Béarn morcelaient, en quelque sorte, la constitution du pays: il les
fit reviser avec un soin minutieux, et les transforma en un For
général qui répondait aux nécessités de l'époque. Rien n'échappait à
son activité de gouvernant: il réorganisa la plupart des services
publics, divisa son conseil en deux chambres, l'une civile, l'autre
criminelle; créa des chambres des comptes, de nouvelles
administrations, de nouveaux emplois d'une haute utilité; et
législateur aussi ferme que fécond, il fit en sorte que ses lois
fussent fidèlement appliquées.
L'enthousiasme d'un écrivain béarnais prête à Charles-Quint ce mot
invraisemblable: «Je n'ai trouvé qu'un homme en France: c'est le roi
de Navarre». L'exagération castillane n'est pas nécessaire pour
peindre Henri d'Albret et honorer sa mémoire: le grand-père maternel
de Henri IV fut un prince vaillant, sage, ami de son peuple, qui le
pleura comme un bienfaiteur. Toutes ses royales vertus devaient
revivre avec éclat dans son petit-fils. Il fut inhumé, comme
Marguerite, dans le cathédrale de Lescar, en attendant, disaient ses
dernières volontés, qu'il pût reposer à Pampelune, à côté des anciens
rois de Navarre, ses prédécesseurs.
En vertu des lois fondamentales du royaume de Navarre, Jeanne d'Albret
succédait à son père et partageait la couronne avec son mari. Ils
furent bien près de ne la porter ni l'un ni l'autre. Au moment où ils
se préparaient à partir pour le Béarn, Henri II eut la pensée de
réunir leurs Etats à la couronne de France, en échange de quelques
domaines du centre et du nord. Il faut citer ici une page du vieil
historien de la Navarre.
«Antoine de Bourbon se prépare, avec la reine Jeanne d'Albret, sa
femme, pour aller prendre possession de leurs nouveaux Etats, où ils
étaient attendus avec un grand désir de leurs sujets. Le roi Henri II,
conseillé de quelques grands seigneurs de sa cour qui avaient son
oreille, le persuadèrent de retenir ce prince auprès de lui, et que
tout ainsi qu'il n'y avait qu'un soleil au monde, sans qu'aucune autre
planète eût la lumière à part, de même la France ne pouvait souffrir
qu'un roi; qu'il fallait récompenser le duc Antoine en France selon la
valeur des terres et souverainetés qu'il avait en la Basse-Navarre,
Béarn et Gascogne. Cette proposition trouvée bonne, il en avertit le
roi de Navarre, lequel remet cette affaire si importante au
consentement de la reine sa femme, à laquelle, disait-il, il
appartenait d'agréer cet échange, d'autant que les dits royaumes et
seigneuries étaient de son propre. Cette avisée princesse, résolue de
conserver les biens que ses pères et aïeux lui avaient délaissés,
pour apaiser le roi, lui promit de s'y résoudre, avec ses sujets, et
lui donner en ceci et en toutes autres choses tout le contentement
qu'il pouvait désirer. Sur ces promesses, le roi de Navarre ayant
remis son gouvernement de Picardie entre les mains du roi, il lui fit
le serment de celui de Guienne, arrêté pour lors être tenu à l'avenir
par celui qui serait jugé et déclaré premier prince du sang, comme le
fut le roi Antoine de Bourbon, duc de Vendôme, reçu en cette qualité
au parlement de Paris, au mois de juin dudit an mil cinq cent
cinquante-cinq, et depuis confirmé aux Etats d'Orléans. Et se dispose
avec sa femme à faire son voyage.
«Le roi de Navarre et sa femme furent magnifiquement reçus par toutes
les terres de leur obéissance, et nommément en Foix et en Béarn, où
ayant été parlé de l'échange que le roi de France voulait faire à
leurs princes, ce ne fut qu'assemblées pour en empêcher l'effet...
Incontinent, la noblesse et le peuple en alarme pour la défense de
leurs princes naturels, voilà tout aussitôt Navarrenx fortifié, et le
même à Pau, où est établi le parlement, et la chambre des comptes du
pays; et ensuite le même se fait par toutes les autres villes, pour
résister au roi de France, s'il en venait à la force, ce qu'il ne fit,
ayant entendu la réponse des Etats du pays. Ainsi cette affaire
rompue, le roi en fut fâché, et en montra les effets, en ce que il
retrancha le gouvernement de Guienne de la moitié, en ayant éclipsé et
tiré le Languedoc, fit un gouvernement à part, dont la ville de
Toulouse était le chef. Messire Anne de Montmorency en fut le premier
gouverneur, auquel en cette charge, et à la dignité de connétable, la
première de France, a succédé son fils Messire Henri de Montmorency.
L'autre trait de l'indignation du roi parut, en ce que le roi de
Navarre ayant remis entre ses mains le gouvernement de Picardie, et
supplié Sa Majesté d'en investir Louis de Bourbon, prince de Condé,
son frère, il le donna à l'amiral de France Gaspard de Coligny,
seigneur de Châtillon, neveu dudit connétable. Ainsi furent assurés le
roi de Navarre et sa femme en la jouissance de leurs souverainetés,
sans plus parler d'échange.»
Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret furent couronnés, en cette même
année, au château de Pau. Selon les traditions du pays, ils prêtèrent
serment entre les mains des évêques, en présence du clergé et de la
noblesse. Ils passèrent dans leurs Etats deux années de paix, durant
lesquelles la grande affaire de la reine fut l'éducation de son fils,
si bien commencée du vivant de Henri d'Albret. Mais Antoine et Jeanne
avaient été blessés au cœur par la conduite de Henri II à leur égard
et par la disgrâce où il tenait les Maisons d'Albret et de Bourbon,
tout en favorisant la Maison de Lorraine, depuis le refus des Etats de
Navarre et de Béarn de passer sous la domination française. De là, des
ressentiments qui s'aigrissaient chaque jour et dont l'expression, par
suite des circonstances, prit des formes provoquantes et scandaleuses.
Les imprudences de la reine Marguerite avaient donné pied, en Béarn, à
la Réforme. Elle subsistait sans bruit et gagnait peu à peu du
terrain. Antoine se mit en tête de la protéger ouvertement, ce qu'il
fit bien plutôt pour mortifier Henri II que pour obéir à de nouvelles
convictions religieuses. On le vit accueillir les ministres et les
orateurs calvinistes; il donna même à David, l'un d'entre eux, le
titre de prédicateur du roi et de la reine de Navarre, et ce moine
apostat eut, un jour, licence de prêcher sa doctrine à Nérac, dans la
grande salle du château. Il ne paraît pas que Jeanne ait
personnellement donné les mains à ces premiers essais de propagande:
loin de là, tous les historiens constatent qu'à cette époque, soit par
politique, soit par respect des croyances traditionnelles, elle était
et prétendait rester catholique. Brantôme dit à ce sujet: «La reine de
Navarre, qui était jeune, belle et très honnête princesse, ne se
plaisait point à cette nouveauté de religion, si tant qu'on eût bien
dit... Je tiens de bon lieu qu'elle le remontra, un jour, au roi son
mari, et lui dit, tout-à-trac, que s'il voulait se ruiner et faire
confisquer son bien, elle ne voulait perdre le sien...» Il n'en est
pas moins vrai que les progrès sérieux du calvinisme en Béarn et en
Gascogne datent du patronage manifeste d'Antoine de Bourbon et de la
tolérance de sa femme. Jeanne aurait pu, en effet, sans avoir recours
à la persécution ni même à l'hostilité, paralyser et peut-être
détruire des velléités d'hérésie dont l'esprit public ne s'émouvait
que parce qu'il les voyait s'affirmer autour du roi et de la reine.
Les manifestations calvinistes organisées ou encouragées par Antoine
de Bourbon prirent de tels développements, qu'à la fin elles
offusquèrent Henri II. Des avis, des remontrances, des reproches
furent d'abord adressés au roi et à la reine de Navarre, et, en 1557,
Henri II en vint d'autant plus résolûment aux menaces d'intervention
armée, qu'en ce moment, il sévissait contre les réformés, dans ses
propres Etats. Il fallut courber la tête sous l'orage qu'on avait
déchaîné de gaîté de cœur: Antoine et Jeanne imposèrent silence aux
plus fougueux apôtres de la nouvelle religion, et résolurent d'aller
faire leur paix avec le roi de France. Dans ce but, ils confièrent la
lieutenance-générale de leurs Etats au cardinal d'Armagnac, et,
accompagnés du prince de Navarre, âgé de cinq ans à peine, ils se
rendirent à Amiens, où Henri II tenait sa cour. Froidement accueillis
dès l'arrivée, ils auraient eu peut-être à regretter ce voyage, si les
grâces naissantes et l'heureuse figure de leur fils n'eussent touché
le cœur du roi de France. Rare mélange de noblesse et de rusticité,
le petit prince ne pouvait passer nulle part inaperçu. Henri II fut
frappé de ses allures primesautières, de cet œil d'aiglon qui
reflétait quelque chose du ciel méridional et des âpres beautés d'un
site pyrénéen. Il le prit dans ses bras et lui dit:--«Veux-tu être mon
fils?--_Aquet es lou seignou pay._--Celui-ci est mon seigneur et
père», répondit l'enfant, qui ne parlait pas encore français, en
désignant Antoine de Bourbon. «Le roi, dit Favyn, prenant plaisir à ce
jargon, lui demanda: «Puisque vous ne voulez être mon fils,
voulez-vous être mon gendre?» Il répondit promptement, sans songer:
«_Obé!_--Oui bien!» On a voulu voir, dans cette riante scène
d'intimité, l'origine du mariage, trop fameux dans l'histoire, qui fut
une des péripéties les plus sinistres de la Saint-Barthélémy. Lorsque
Catherine de Médicis et Charles IX donnèrent Marguerite de Valois à
Henri de Bourbon, ce n'étaient plus les affections de famille qui
inspiraient leurs actes!
Henri II voulait retenir le jeune prince à la cour et le faire élever
parmi ses enfants; Jeanne et Antoine, trouvant leur fils trop jeune
pour vivre loin d'eux, déclinèrent cette offre, et le ramenèrent en
Béarn, au milieu de ses chères montagnes. Mais l'année suivante, ayant
fait un nouveau voyage à la cour, à l'occasion du mariage du Dauphin
avec Marie Stuart, ils durent céder aux sollicitations de Henri II: il
fut décidé que le prince de Navarre resterait auprès du roi, sous la
sauvegarde de sa gouvernante, la baronne de Miossens. Ce fut pendant
son séjour à Paris que Jeanne d'Albret mit au monde, le 27 février
1559, Catherine, son dernier enfant, qui fut tenue sur les fonts par
la reine de France.
Le règne de Henri II, si brillant dans la plus grande partie de son
cours, allait finir par un désastre politique et une catastrophe
personnelle. Le désastre fut la paix de Cateau-Cambrésis, suite des
défaites de Saint-Quentin et de Gravelines. Les principaux
négociateurs de cette paix, le connétable de Montmorency et le
maréchal de Saint-André, humiliaient et dépouillaient la France au
profit de l'Angleterre, de l'Espagne et de la Savoie. Il était
stipulé, en outre, que Philippe II épouserait Elisabeth, fille de
Henri II, dont la main avait été promise à don Carlos, fils du roi
d'Espagne, et que le duc de Savoie aurait la main de Marguerite, sœur
du roi de France. Les intérêts et les droits de la couronne de Navarre
étaient absolument sacrifiés. Cette triste paix fut l'instrument
diplomatique des divisions qui allaient de nouveau ensanglanter
l'Europe.
A l'occasion du mariage des deux princesses françaises, Henri II
ordonna des fêtes splendides, et surtout un tournoi, jeu guerrier
qu'il aimait avec passion. Après y avoir fait ses prouesses
habituelles, il voulut jouter une dernière fois contre le comte de
Montgomery, capitaine de ses gardes, dont la lance rompue atteignit le
roi à la tête. Henri II mourut le 10 juillet 1559.
Il laissait à son successeur une situation amoindrie au dehors et
périlleuse à l'intérieur. Les progrès du calvinisme ne pouvaient plus
se nier. Si Henri II eût vécu, peut-être la crise que sa fin précipita
eût-elle avorté sous les coups de force auxquels il avait eu déjà
recours; mais sa mort inopinée, livrant le pouvoir à un enfant débile,
ou plutôt à Catherine de Médicis, fut, au contraire, l'origine des
brigues et des dissensions les plus redoutables. A peine François II
était-il sacré à Reims, que les partis se dessinèrent. Catherine se
jette d'abord tout entière du côté des Guises; les Maisons de Bourbon,
de Châtillon et de Montmorency sont laissées à l'écart, où elles
n'entendent pas se morfondre, et elles vont s'efforcer de ressaisir,
coûte que coûte, leurs avantages. Elles trouveront des armées dans la
foule des mécontents et des sectaires. La veille, le trône était
assiégé d'ambitions et d'intrigues; aujourd'hui, le voilà au milieu
des factions. Catherine aura beau ruser avec elles, essayer de battre
l'une par l'autre, s'appuyer sur les catholiques pour arrêter les
«huguenots», dont le nom vient de surgir, flatter les protestants pour
se dégager de l'étreinte des catholiques, favoriser ce que l'on
appellerait, de nos jours, le «tiers-parti»: la France est sur le
seuil de l'enfer des guerres civiles, des guerres de religion, où
tomberont tant de générations fanatisées, criminelles ou innocentes,
jusqu'à ce que le bras et le génie d'un roi aient rendu la patrie à
elle-même et la paix à la patrie.
Les maisons princières évincées par les Guises s'efforcèrent de
contrebalancer la toute-puissante influence des princes lorrains, en
prenant la tête du parti protestant. Elles luttèrent mal, surtout
Antoine, facile à duper. Catherine l'envoya rejoindre en Béarn sa
femme et son fils, et, pour colorer ce congé d'un semblant de raison
avouable, elle lui confia la mission de conduire en Espagne Elisabeth
de France, mariée par procuration à Philippe II, après la paix de
Cateau-Cambrésis. Le roi, la reine et le prince de Navarre prirent,
dans cette occasion, une revanche qui ne fut pas sans noblesse. C'est
ce que rapporte l'historien de la Navarre, dans son récit à la fois
naïf et fier. «A Bordeaux, le roi Antoine vint recevoir Madame
Elisabeth, et peu de temps après la reine Jeanne et le prince de
Navarre son fils. De Bordeaux ils traversèrent le reste de la Guienne
et les terres du roi de Navarre, où elle fut reçue et traitée avec
tout honneur et magnificence. En Guienne, le premier logis était
marqué par le maréchal pour la reine d'Espagne; dès l'entrée de Béarn,
celui du roi Antoine le fut le premier, et celui de la reine Elisabeth
après; à celui d'Antoine était crayé: _pour le roi_, sans autre
addition; à l'autre: _pour la reine d'Espagne_. Arrivés en la
Haute-Navarre, le même fut pratiqué nonobstant toutes les rodomontades
espagnoles, épouvantails de chenevière à l'endroit des Français. Car
le Béarn étant principauté souveraine, les rois de France n'y avaient
aucune supériorité en ce temps-là. En Navarre, quoiqu'injustement
usurpée par les rois d'Espagne, Antoine en étant roi par droit
légitime et successif, il emporta de haute lutte que les étiquettes
des logis marqués fussent de même façon qu'en Béarn, même dans
Roncevaux, où le premier logis fut marqué: _pour le roi_, sans
addition, et le second: _pour la reine d'Espagne_.
«Par le traité de mariage il avait nommément été stipulé que Madame
Elisabeth serait délivrée aux Espagnols sur les frontières de France
et d'Espagne, ce qui se pouvait faire, si elle eût pris le chemin du
Languedoc, de Narbonne à Perpignan; mais par l'autre clef de France,
qui est Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, où la rivière d'Andaye fait la
séparation de la France et de la Navarre, dont Fontarabie est la
première ville, et de même par le Béarn, qui marchise à la France,
d'un côté, et à la Navarre, de l'autre, cela ne se pouvait accomplir.
De sorte que cette délivrance se faisait infailliblement, non sur les
frontières de France ni d'Espagne, mais sur celles de la Haute et de
la Basse-Navarre. C'est pourquoi le roi Antoine demanda acte de cette
délivrance sur ses terres, à ce qu'on ne voulût inférer à l'avenir que
le Béarn et la Basse-Navarre fussent retenus pour confins de la
France, et la Haute-Navarre pour finages de l'Espagne, d'autant que
laissant parachever cet acte solennel sans protestation, c'était
n'être plus roi de Navarre en prétention, mais volontairement avouer
n'y avoir aucun droit; de sorte que le cardinal D. François de
Mendoça, évêque de Burgos, et le duc de l'Infantasgo D. Lopez de
Mendoça, députés du roi d'Espagne pour recevoir la princesse, furent
contraints de lui délivrer cet acte, et par celui-ci le reconnaître
roi de Navarre, nonobstant toutes leurs exceptions dilatoires.
«Cet acte délivré ainsi que le roi Antoine l'avait fait dresser, le
lieu où la reine Elisabeth devait être délivrée fut débattu durant
cinq jours par les Espagnols. Car le roi de Navarre et la dite
Elisabeth étaient logés à l'abbaye de Roncevaux, les Espagnols étaient
à l'Espinal, deux heures au-dessus de Roncevaux. Ils voulaient que
cette délivrance fût faite au Pignon, justement au milieu du chemin de
l'Espinal à l'Abbaye, afin que chacun fît la moitié du chemin:
néanmoins force leur fut de venir à Roncevaux.»
Tandis que les princes navarrais tenaient en échec l'arrogance
castillane, la conspiration d'Amboise s'ourdissait dans l'ombre avec
une ampleur et une activité qui forcent presque l'admiration en faveur
de La Renaudie, son audacieux organisateur. Nous n'avons pas à
raconter cette sanglante aventure. Il est probable que la plupart des
conjurés croyaient marcher seulement à l'assaut du pouvoir excessif
des Guises, mais que les chefs visaient plus haut. Le prince de Condé,
frère puîné d'Antoine de Bourbon, fut soupçonné d'être le «capitaine
muet» de cette prise d'armes. A demi justifié par sa fière attitude,
puis soupçonné une seconde fois, après les revendications de
l'assemblée des notables tenue à Fontainebleau, il finit par être
emprisonné à Orléans, jugé et condamné à mort. Le roi de Navarre avait
eu la générosité ou la faiblesse, peut-être l'une et l'autre, de se
livrer aux accusateurs de son frère. Il pouvait d'autant mieux s'en
dispenser qu'après la découverte de la conspiration, il avait, sur
l'ordre du roi, réprimé avec vigueur, dans son gouvernement de
Guienne, quelques mouvements tentés par les factieux. Il n'en fut pas
moins traité en ennemi; mais, comme on ne pouvait relever contre lui
les charges qui pesaient sur le prince de Condé, on se contentait de
le garder à vue, et on hésitait, pour le faire disparaître, entre une
exécution sommaire[5] et une détention perpétuelle, lorsque la mort du
roi de France modifia brusquement la situation. Condé recouvra la
liberté, et Antoine fut revêtu du titre à peu près illusoire de
lieutenant-général du royaume, tandis que les Guises, en gens avisés,
affectaient un simulacre de retraite. Alors commença le gouvernement
direct de Catherine de Médicis, déclarée régente, au détriment
d'Antoine, pendant la minorité de Charles IX.
[5] Appendice: III.
La reine-mère arrivait au pouvoir sous les plus défavorables auspices.
La conjuration d'Amboise, les troubles qui l'avaient précédée ou
suivie dans diverses provinces, la rigueur de la répression, les
ressentiments des calvinistes, le procès du prince de Condé et, plus
encore peut-être, la déclaration qui le déchargea, le 13 mars 1561,
des accusations portées contre lui, enfin, les tergiversations qui
caractérisèrent, dès le début, la politique de Catherine, tout faisait
pressentir de longs et funestes déchirements. Les actes du triumvirat
formé par le connétable de Montmorency, François de Guise et le
maréchal de Saint-André, la naissance du «tiers-parti» que personnifia
le chancelier Michel de l'Hospital, les assemblées ou colloques de
Pontoise et de Poissy, où les discours déguisèrent mal les passions,
semblèrent pourtant devoir aboutir à une sorte de paix. Ce fut l'édit
de tolérance du 17 janvier 1562, qui proclamait, non l'entière liberté
du culte, mais une liberté de conscience relative. Il ne sortit de cet
essai, dicté par l'Hospital, qu'une surexcitation générale et un
antagonisme plus manifeste entre les croyants, surtout entre les
partisans des deux religions. De là, de nouveaux troubles en
Bourgogne, en Provence, en Guienne et en Bretagne; les excès de
Montluc dans le sud-ouest, égalés tout au moins par les violences du
baron des Adrets dans le midi; puis la sanglante querelle de Vassy,
les émeutes de Sens, de Cahors, de Toulouse, la surprise de Rouen par
les huguenots; et, pour dernier coup aux espérances de paix,
l'éclatante prise d'armes de Condé et de Coligny, au moment où le roi
de Navarre achevait de se rapprocher des catholiques, dans les rangs
desquels nous le retrouverons bientôt. Le récit de tous ces
désordres, de ces révolutions successives ou simultanées, n'entre pas
dans le cadre de notre sujet. Revenons au héros de cette histoire, qui
ne tardera pas à nous ramener lui-même au milieu des discordes civiles
et des combats.