Le royaume de Navarre depuis les Carlovingiens jusqu'aux
Valois.--Son démembrement par Ferdinand le Catholique.--Les
Etats de la Maison d'Albret.--Les prétendants de Jeanne
d'Albret.--Ses fiançailles, à Châtellerault, avec le duc de
Clèves.--Marguerite, reine de Navarre, et la Réforme.--Antoine
de Bourbon, duc de Vendôme, épouse Jeanne d'Albret.--Leurs deux
premiers enfants.--Mort de la reine Marguerite.--Henri d'Albret
et sa fille.--Naissance de Henri de Bourbon, prince de
Navarre.--Ses huit nourrices.--Le baptême catholique de
Henri.--Le calvinisme en 1553.
Quand on veut faire revivre dans un récit, même épisodique, la France
du XVIe siècle, il faut avoir présente à l'esprit l'histoire de ce
petit royaume de Navarre qui exerça une si grande influence sur nos
destinées nationales. De même la figure de Henri IV n'apparaîtrait pas
en pleine lumière, si l'on n'avait d'abord entrevu, tout au moins sous
forme d'esquisse, la figure de Jeanne d'Albret. Dans les pages qui
vont suivre, on verra longtemps la mère auprès du fils, et de cette
vie à deux se dégageront quelques-unes des clartés nécessaires
auxquelles nous venons de faire allusion. Les autres, celles qui
tiennent à l'existence et à la situation du royaume de Navarre,
doivent être mises avant tout à la portée du lecteur.
La Navarre, après d'ardentes luttes contre Pepin, Charlemagne et ses
successeurs, s'était définitivement affranchie de la domination des
Carlovingiens en l'an 860, où elle forma un royaume indépendant, avec
Pampelune pour capitale. En 1224, Thibaut IV, comte de Champagne,
neveu de Sanche IV, roi de Navarre, lui succéda par voie d'adoption,
et ce fut en 1488, par le mariage de Catherine de Foix, sœur et
héritière de François Phœbus, avec Jean d'Albret, que les ancêtres
maternels de Henri IV entrèrent en possession de ce royaume, qui ne
tarda pas à être démembré. Dix-sept ans après, en 1512, Ferdinand le
Catholique, roi de Castille et d'Aragon, voulut faire de Jean d'Albret
son allié dans une guerre contre Louis XII, et exigea le passage à
main armée sur ses terres. Allié naturel du roi de France, Jean
refusa, et Ferdinand, après avoir obtenu du pape Jules II une bulle
d'excommunication contre le roi de Navarre, envahit les Etats de ce
prince, incapable de lui opposer une sérieuse résistance. Ainsi fut
perdue pour la Maison d'Albret toute la Navarre transpyrénéenne, qu'on
appelait la Haute-Navarre. Constamment revendiquée par les successeurs
de Jean, elle ne fut jamais restituée, et les lettres de Henri de
Bourbon, avant son avènement au trône de France, font souvent allusion
à cet acte de violence et d'iniquité.
La Basse-Navarre, sur laquelle Henri d'Albret régnait en 1553, n'était
donc qu'une province de l'ancien royaume. Son étendue et celle du
Béarn, autre pays souverain, égalaient à peine la superficie d'un de
nos grands départements actuels. Outre ces Etats, la Maison d'Albret
possédait, à titre de fiefs, ou gouvernait pour la couronne de France,
les comtés de Foix, de Bigorre et d'Armagnac, la vicomté d'Albret,
dont Nérac était la capitale, la Guienne, qui englobait le Languedoc;
et enfin ses droits s'étendaient sur plusieurs autres seigneuries de
moindre importance.
A vrai dire, le royaume de Navarre n'était plus qu'un nom, mais la
Maison d'Albret était une puissance réelle, et lorsque, en 1548, elle
s'unit à la Maison de Bourbon par le mariage de Jeanne avec Antoine,
duc de Vendôme, prince du sang, les esprits pénétrants auraient pu
noter cet agrandissement en quelque sorte dynastique. Il n'en fut pas
ainsi: les politiques du temps semblent avoir vu dans cette alliance,
du côté de la Maison d'Albret, plutôt un pis-aller qu'un progrès.
C'est que Jeanne d'Albret, avant de devenir duchesse de Vendôme, avait
paru destinée à s'asseoir sur un des premiers trônes du monde: son
mariage avec Philippe, fils et héritier présomptif de Charles-Quint,
fut considéré quelque temps comme probable, et malgré l'antipathie de
François Ier pour le vainqueur de Pavie, il se fût peut-être accompli,
si l'on avait pu s'entendre pour la restitution de la Haute-Navarre.
En 1540, le roi de France, saisissant l'occasion de créer un grave
embarras à la Maison d'Autriche, résolut de marier Jeanne, sa nièce,
avec le duc de Clèves et de Julliers, qui avait à se plaindre de
l'Empereur. Henri d'Albret et Marguerite, par déférence, donnèrent
leur consentement, quoique les Etats de Béarn se fussent élevés avec
énergie contre ce projet, que la princesse elle-même, à peine âgée de
douze ans, avait accueilli avec une répugnance manifeste. Le mariage
religieux fut célébré, le 15 juillet, à Châtellerault. François Ier
voulut qu'on déployât dans cette solennité toutes les magnificences
royales; Brantôme raconte que Jeanne était si chargée d'atours et de
pierreries, qu'elle dut être «portée à l'église» dans les bras du
connétable de Montmorency. Mais ce n'étaient là que des fiançailles.
Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que le duc de Clèves, trahissant
les intérêts de François Ier, par une soumission honteuse à
l'Empereur, s'attira l'inimitié du roi. Paul III accorda une bulle
d'annulation. Le mariage définitif de Jeanne d'Albret eut lieu sous le
règne de Henri II. Le roi et la reine de Navarre hésitaient, depuis
longtemps, entre plusieurs projets d'union, et leur plein agrément
n'était pas acquis à Antoine de Bourbon, que présentait le successeur
de François Ier; mais la préférence de Jeanne s'étant manifestée, le
duc de Vendôme épousa, le 20 octobre 1548, l'héritière du royaume de
Navarre.
De l'aveu de tous les historiens, Jeanne, surnommée la «mignonne des
rois», était une princesse accomplie. Elle tenait de son père et aussi
de François Ier, son oncle, un cœur chevaleresque, un caractère
noblement altier; sa mère, la savante et poétique Marguerite, l'avait
dotée d'un esprit cultivé, peut-être un peu trop libre, en même temps
que d'un reflet de cette beauté et de cette grâce qui charmèrent un
demi-siècle et dont trois siècles écoulés n'ont pu ternir l'éclat. La
reine de Navarre avait transporté avec elle, à Pau et à Nérac,
quelques-unes des splendeurs de la Renaissance et des élégances
raffinées de la cour des Valois. On a prétendu qu'elle y avait fait
éclore la Réforme, dont elle aurait même embrassé les doctrines. La
vérité est que, d'un esprit curieux et hardi, elle voulut connaître la
rhétorique du calvinisme, lui donna accès auprès d'elle, dans la
personne de ses docteurs et de ses poètes, l'étudia, la discuta, la
loua sur plus d'un point, et, sans s'en apercevoir, favorisa
dangereusement l'œuvre d'une secte. Mais, sectaire ou même néophyte,
elle ne le fut point, tous les témoignages le proclament: Marguerite
vécut et mourut en catholique. Il n'en est pas moins certain que
l'espèce de «libertinage» intellectuel dont Jeanne eut le spectacle à
la cour de sa mère devait avoir sur son avenir une influence décisive,
pour peu que les circonstances vinssent réveiller de vifs souvenirs et
seconder de vagues penchants. Mais, à l'heure où se négociait son
mariage, rien ne faisait pressentir en elle la princesse politique et
la zélatrice de la Réforme qui, plus tard, méritèrent tantôt les
admirations, tantôt les sévérités de l'histoire[2].
[2] Appendice: II.
Antoine de Bourbon, qu'elle allait épouser, était le chef de la Maison
de Vendôme, issue de saint Louis. La terre de Vendôme était passée
dans la famille de Bourbon en 1364, par le mariage de Catherine de
Vendôme avec Jean de Bourbon, comte de la Marche. Ce domaine avait été
érigé en duché par François Ier, l'année de son avènement, et Henri II
tenait en réserve, pour l'apanage de son cousin, de nouveaux
accroissements, tels que le duché-pairie d'Albret, formé de l'ancienne
vicomté de ce nom et d'une importante fraction de la Gascogne. Né en
1518, Antoine de Bourbon avait la réputation d'un prince vaillant,
«car de cette race de Bourbon», dit Brantôme, «il n'y en a point
d'autres.» De grand air et de belle humeur, il eût joué un rôle
prépondérant dans les luttes de cette époque, si la versatilité de son
caractère et ses galanteries sans frein ne l'eussent jeté en proie aux
intrigues de cour.
Le mariage d'Antoine et de Jeanne fut célébré à Moulins. Le roi et la
reine de France, le roi et la reine de Navarre y assistèrent, avec la
plupart des princes et des grands seigneurs, empressement qui
s'explique aisément quand on songe que, la loi salique n'existant pas
en Navarre, Jeanne d'Albret apportait en dot au duc de Vendôme, déjà
prince du sang de France, non seulement la couronne de Navarre et la
principauté de Béarn, mais encore de riches domaines. Par cette
union, les Maisons de Bourbon et d'Albret semblaient prendre
possession d'un avenir que plus d'une famille princière devait envier
ou redouter.
A peine mariée, la duchesse de Vendôme dut se familiariser avec
l'existence guerrière et nomade qui était celle d'Antoine de Bourbon.
Ses deux premiers enfants vinrent au monde au milieu du bruit des
combats. Le duc de Beaumont, né en 1551, mourut l'année suivante, à La
Flèche, étouffé, pour ainsi dire, par sa gouvernante, la baillive
d'Orléans, qui, dans son horreur maniaque du froid, mesurait
parcimonieusement l'air aux poumons de l'enfant. Le second, nommé en
naissant comte de Marle, donnait les plus belles espérances, et
faisait à la fois la consolation et l'orgueil de Henri d'Albret,
lorsqu'il périt à Mont-de-Marsan, de la façon la plus inopinée: sa
nourrice le laissa choir par une fenêtre.
Ce fut un deuil inexprimable pour la cour de Navarre, surtout pour le
roi, toujours profondément attristé de son veuvage. Marguerite était
morte en 1549. Depuis la perte de son frère, ce magnifique François
Ier qu'elle avait aimé jusqu'à l'idolâtrie, la reine de Navarre ne
faisait plus que languir. Une pleurésie précipita sa fin. Elle
séjournait au château d'Odos, près de Tarbes. Pendant une nuit de
décembre, l'apparition d'une comète ayant excité sa curiosité, elle
commit l'imprudence d'observer ce phénomène. Huit jours après, elle
expirait, bénie par l'Eglise et dans des sentiments qui, malgré ses
hardiesses d'esprit, avaient été ceux de toute sa vie. Elle fut
inhumée dans la cathédrale de Lescar.
Heureusement pour la vieillesse de Henri d'Albret, l'heure des grandes
consolations était proche. Au milieu de son deuil, la nouvelle lui
parvint d'une troisième grossesse de la duchesse de Vendôme, en ce
moment auprès d'Antoine de Bourbon, dans son gouvernement de Picardie.
Le roi de Navarre exigea que sa fille revînt en Béarn; on raconte même
qu'une députation fut envoyée de Pau à la duchesse, pour hâter son
retour. Jeanne, malgré les premières rigueurs de l'hiver, se mit en
devoir de traverser la France, entreprise presque téméraire, mais qui
n'était pas faite pour effrayer cette princesse: «amazone hardie et
courageuse», dit le vieux Favyn, «elle suivait son mari en guerre et
en paix, à la cour et au camp.» Partie de Compiègne vers la fin de
novembre, elle arriva, le 4 décembre, à Pau, après s'être reposée
quelques heures à Mont-de-Marsan, où Henri d'Albret était venu à sa
rencontre.
Des bruits inquiétants avaient couru sur les vues d'avenir du roi de
Navarre. On disait que, craignant de ne pas se voir revivre dans un
petit-fils, il songeait à se remarier, et que l'Espagne, de bonne foi
ou par feinte, lui avait offert Catherine de Castille, sœur de
Charles-Quint, avec une promesse de restitution de la Haute-Navarre.
D'un autre côté, il passait pour être gouverné par une dame de sa
cour, à qui son testament assurait de grands avantages. La duchesse de
Vendôme, instruite de ces rumeurs, n'avait pu s'empêcher d'en montrer
quelque émotion. Le roi s'en expliqua ouvertement avec elle. Dès
qu'elle fut installée au château, où la sollicitude paternelle
l'entoura de soins presque tyranniques, Henri d'Albret mit sous les
yeux de sa fille «une grosse boîte d'or fermée à clef, et par-dessus,
pour pendre icelle, une chaîne d'or qui eût pu faire vingt-cinq ou
trente tours à l'entour du col; ouvrit cette boîte, lui montra son
testament seulement par-dessus, et l'ayant refermée», il lui dit que,
testament et bijoux, tout serait à elle, si, afin de ne pas mettre au
monde un enfant pleureur ou rechigné, elle avait le courage de chanter
un air béarnais, au moment de la naissance[3].
[3] Appendice: IV.
Cette naissance eut lieu, dix jours après l'arrivée de Jeanne, le 14
décembre 1553, vers une heure du matin. Averti aussitôt, Henri
d'Albret entra dans l'appartement de sa fille. En l'apercevant, elle
eut la force et la présence d'esprit de commencer un motet religieux
et populaire:
Nousté Dame deü cap deü poun,
Adjudat-me a d'aqueste hore!
Henri, unissant sa voix à celle de la duchesse, n'avait pas achevé
la première strophe, que son petit-fils entrait dans la vie: le
nouveau-né devait être Henri IV. Le roi de Navarre était loin de
pressentir pour sa race les destinées qui attendaient cet enfant;
mais il avait pourtant ses rêves d'ambition dans la vie et
outre-tombe: son premier vœu était exaucé, il pouvait bien augurer
de l'accomplissement des autres. Transporté de joie, l'heureux aïeul
tire de son sein la précieuse boîte qui contenait le testament royal,
et la déposant entre les mains de la duchesse: «--Voilà qui est à
vous, ma fille, dit-il; mais ceci est à moi!» Puis, faisant envelopper
son petit-fils dans les pans de sa robe, il emporta, tout triomphant,
cette chère et fragile proie jusque dans sa chambre. Là, les premiers
soins furent donnés à l'enfant. D'autres traits de mœurs naïfs et
touchants signalèrent cette naissance. Les historiens du temps
racontent que Henri d'Albret, pour donner une sorte de baptême viril à
son petit-fils, lui frotta les lèvres d'une gousse d'ail et lui fit
sucer, dans une coupe d'or, quelques gouttes du célèbre vin de
Jurançon, récolté sur les collines situées de l'autre côté du Gave, en
face du château de Pau: scène pittoresque passée à l'état de
tradition, et dont Louis XVIII se souvint, lors de la naissance du duc
de Bordeaux. «--Tu seras un vrai Béarnais!» dit le roi de Navarre. Et,
se rappelant le sarcasme espagnol qui avait accueilli la venue au
monde de Jeanne, son unique héritière: «La vache de Béarn (Marguerite)
a enfanté une brebis!» il se plaisait à dire à tout venant: «--Voyez!
ma brebis a enfanté un lion!» Le prince dépossédé, le chef humilié de
la Maison d'Albret, avait, auprès de ce berceau, la vision d'une
revanche royale. La réalité dépassa le rêve: Henri IV fit plus que
venger ses ancêtres maternels, il les glorifia par ses actes, en même
temps que par son œuvre il replaçait la France, la grande patrie, à
la tête des nations.
Les débuts dans la vie du prince de Navarre furent difficiles.
L'histoire a fait le compte de ses nourrices: il en eut huit; sept
échouèrent dans leur tâche, pour diverses causes; la huitième enfin
réussit. C'était une humble paysanne, Jeanne Lafourcade, femme de
Lassansa, laboureur qui demeurait à Bilhères, village encore existant
de nos jours et, à cette époque, limitrophe de la commune de Pau. Au
commencement de notre siècle, la maison de Lassansa avait conservé à
peu près sa physionomie d'autrefois: une habitation toute rustique,
avec un jardin d'un demi-arpent, clos d'un mur à hauteur d'appui; une
porte ouvrant sur la cour, avec cette inscription au fronton:
«_Saoubegarde deü Rey_,--Sauvegarde du Roi». Le parc du château
s'étendait jusqu'au seuil de la maisonnette, si bien que Jeanne
pouvait aller voir son fils sans sortir du domaine royal.
Le baptême du prince de Navarre ou du prince de Béarn, comme disaient
de préférence les Béarnais, fut célébré le 6 mars 1554[4], dans la
chapelle du palais, avec toute la solennité et toute la magnificence
dont pouvait disposer la cour élégante de Henri d'Albret. Le roi
présenta lui-même son petit-fils sur une écaille de tortue de mer, qui
est restée une des reliques du château, et «Henri de Bourbon, comte de
Viane, duc de Beaumont», fut baptisé dans des fonts de vermeil, par le
cardinal d'Armagnac. Henri II de France et Henri II de Navarre étaient
parrains, le premier représenté par le cardinal de Vendôme, frère
d'Antoine de Bourbon. Le prince eut pour marraines la reine de France
et Isabeau d'Albret, sa tante, veuve du comte de Rohan. Il peut
sembler oiseux de commenter ce fait, que le baptême du fils de Jeanne
d'Albret fut essentiellement catholique, et que tout l'était autour du
berceau de Henri de Bourbon. Nous ne jugeons pourtant pas inutile de
marquer d'une réflexion cette entrée dans la vie religieuse, en un
temps où les contre-vérités historiques et les préjugés de secte sont
parvenus à dénaturer tant d'événements, à travestir tant de figures, à
rejeter dans l'ombre ou dans la pénombre ce que le bon sens doit juger
clair comme la lumière du soleil. Beaucoup d'historiens passent
légèrement sur le baptême du prince de Navarre, n'insistent pas sur la
nouvelle foi que lui imposa plus tard Jeanne d'Albret, et parlent avec
émotion, sinon avec amertume, de l'abjuration ou même de l'apostasie
du roi de France! Henri était né catholique comme son père, comme sa
mère, comme tous ses ancêtres; on abjura pour lui dans son enfance, et
il abjura lui-même sous les poignards de la Saint-Barthélemy; chef de
parti, dans la suite, il ne laissa jamais désespérer de son retour à
la religion traditionnelle; homme et roi, enfin, il y tendit de toutes
ses forces, avec une sincérité et une grandeur d'âme qui, plus que son
épée peut-être, vainquirent et pacifièrent la France.
[4] Appendice: IV.
L'heure où il naquit n'était ni pour notre pays, ni pour l'Europe,
celle de la paix et de la justice. Depuis trente ans déjà, la Réforme
agitait le vieux monde, qu'elle avait bouleversé en partie et qu'elle
était à la veille de faire trembler sur ses bases. Luther, couché dans
la tombe, avait fait son œuvre, qui fructifiait en Allemagne, dans
les pays scandinaves, en Hollande et, par contre-coup, en Angleterre.
Calvin vivait encore, d'un esprit plus ardent et plus niveleur que son
devancier; le «Pape de Genève» avait prêché et surtout suscité des
prédicateurs en France. Politique autant que religieuse, la Réforme
s'était heurtée aux impatiences de François Ier, qui sévit contre
elle; mais, dès le début du règne de Henri II, elle avait reçu de ce
prince des encouragements indirects par son alliance avec les princes
luthériens d'Allemagne, soulevés contre Charles-Quint. La politique
devrait être, ce semble, l'art de tout prévoir, et c'est presque
toujours l'imprévu qui déconcerte ses desseins, paralyse ses actes et
la met en péril. En donnant la main aux princes du Saint-Empire, Henri
II avait oublié que la Réforme croissait et multipliait, par
tolérance, dans ses propres Etats, parmi ses grands vassaux et ses
capitaines, et jusque sur les marches du trône. Lorsque, plus tard,
elle leva la tête au point qu'il fallut compter avec elle sur les
champs de bataille, on doit avouer qu'elle avait, de son côté, tout au
moins l'apparence du droit et de la logique. Les coquetteries d'esprit
dont Marguerite de Valois l'avait honorée, l'intronisation de ses
idées dans plusieurs pays, la contagion de l'exemple, la séduction des
triomphes voisins, et enfin l'alliance aventureuse, quoique
momentanée, de Henri II avec les luthériens couronnés, c'était plus
qu'il n'en fallait pour lui révéler sa force d'expansion et lui dicter
de hautes entreprises. Tout l'appelait au combat, et elle en cherchait
vaguement le chemin, au moment où Jeanne d'Albret, qui devait être une
de ses héroïnes, marquait du sceau catholique le front de son fils.