Je m'étais empressé, au retour de mon excursion dans la montagne,
d'aller à la pension de madame Carlès, où j'avais placé la pauvre
Zeynab, ne voulant pas l'emmener dans des courses si dangereuses.
C'était dans une de ces hautes maisons d'architecture italienne, dont
les bâtiments à galerie intérieure encadrent un vaste espace, moitié
terrasse, moitié cour, sur lequel flotte l'ombre d'un _tendido_ rayé.
L'édifice avait servi autrefois de consulat français, et l'on voyait
encore, sur les frontons, des écussons à fleurs de lis, anciennement
dorés. Des orangers et des grenadiers, plantés dans des trous ronds
pratiqués entre les dalles de la cour, égayaient un peu ce lieu fermé
de toutes parts à la nature extérieure. Un pan de ciel bleu dentelé
par les frises, que traversaient de temps à autre les colombes de la
mosquée voisine, tel était le seul horizon des pauvres écolières.
J'entendis dès l'entrée le bourdonnement des leçons récitées, et,
montant l'escalier du premier étage, je me trouvai dans l'une des
galeries qui précédaient les appartements. Là, sur une natte des Indes,
les petites filles formaient cercle, accroupies à la manière turque
autour d'un divan où siégeait madame Carlès. Les deux plus grandes
étaient auprès d'elle, et dans l'une des deux je reconnus l'esclave,
qui vint à moi avec de grands éclats de joie.
Madame Carlès se hâta de nous faire passer dans sa chambre, laissant sa
place à l'autre _grande_, qui, par un premier mouvement naturel aux
femmes du pays, s'était hâtée, à ma vue, de cacher sa figure avec son
livre.
--Ce n'est donc pas, me disais-je, une chrétienne, car ces dernières se
laissent voir sans difficulté dans l'intérieur des maisons.
De longues tresses de cheveux blonds entremêlées de cordonnets de
soie, des mains blanches aux doigts effilés, avec ces ongles longs
qui indiquent la race, étaient tout ce que je pouvais saisir de
cette gracieuse apparition. J'y pris à peine garde, au reste; il me
tardait d'apprendre comment l'esclave s'était trouvée dans sa position
nouvelle. Pauvre fille! elle pleurait à chaudes larmes en me serrant
la main contre son front. J'étais très-ému, sans savoir encore si elle
avait quelque plainte à me faire, ou si ma longue absence était cause
de cette effusion.
Je lui demandai si elle se trouvait bien dans cette maison. Elle se
jeta au cou de sa maîtresse en disant que c'était sa mère.
--Elle est bien bonne, me dit madame Carlès avec son accent provençal,
mais elle ne veut rien faire; elle apprend bien quelques mots avec les
petites, c'est tout. Si l'on veut la faire écrire ou lui apprendre à
coudre, elle ne veut pas. Moi, je lui ai dit: «Je ne peux pas te punir;
quand ton maître reviendra, il verra ce qu'il voudra faire.»
Ce que m'apprenait là madame Carlès me contrariait vivement; j'avais
cru résoudre la question de l'avenir de cette fille en lui faisant
apprendre ce qu'il fallait pour qu'elle trouvât plus tard à se placer
et à vivre par elle-même; j'étais dans la position d'un père de famille
qui voit ses projets renversés par le mauvais vouloir ou la paresse de
son enfant. D'un autre côté, peut-être mes droits n'étaient-ils pas
aussi bien fondés que ceux d'un père. Je pris l'air le plus sévère
que je pus, et j'eus avec l'esclave l'entretien suivant, favorisé par
l'intermédiaire de la maîtresse:
--Et pourquoi ne veux tu pas apprendre à coudre?
--Parce que, dès qu'on me verrait travailler comme une servante, on
ferait de moi une servante.
--Les femmes des chrétiens, qui sont libres, travaillent sans être des
servantes.
--Eh bien, je n'épouserai pas un chrétien, dit l'esclave; chez nous, le
mari doit donner une servante à sa femme.
J'allais lui répondre qu'étant esclave, elle était moins qu'une
servante; mais je me rappelai la distinction qu'elle avait établie déjà
entre sa position de cadine et celle des odaleuk, destinées aux travaux.
--Pourquoi, repris-je, ne veux-tu pas non plus apprendre à écrire?
On te montrerait ensuite à chanter et à danser; ce n'est plus là le
travail d'une servante.
--Non; mais c'est toute la science d'une almée, d'une baladine, et
j'aime mieux rester ce que je suis.
On sait quelle est la force des préjugés sur l'esprit des femmes de
l'Europe; mais il faut dire que l'ignorance et l'habitude de mœurs,
appuyée sur une antique tradition les rendent indestructibles chez les
femmes de l'Orient. Elles consentent encore plus facilement à quitter
leurs croyances qu'à abandonner des idées où leur amour-propre est
intéressé. Aussi madame Carlès me dit-elle:
--Soyez tranquille; une fois qu'elle sera devenue chrétienne, elle
verra bien que les femmes de notre religion peuvent travailler sans
manquer à leur dignité, et, alors, elle apprendra ce que nous voudrons.
Elle est venue plusieurs fois à la messe au couvent des Capucins, et le
supérieur a été très-édifié de sa dévotion.
--Mais cela ne prouve rien, dis-je; j'ai vu au Caire des santons et
des derviches entrer dans les églises, soit par curiosité, soit pour
entendre la musique, et marquer beaucoup de respect et de recueillement.
Il y avait sur la table, auprès de nous, un Nouveau Testament en
français; j'ouvris machinalement ce livre et je trouvai en tête un
portrait de Jésus-Christ, et, plus loin, un portrait de Marie. Pendant
que j'examinais ces gravures, l'esclave vint près de moi et me dit, en
mettant le doigt sur la première:
--_Aissé!_ (Jésus!)
Et sur la seconde:
--_Myriam!_ (Marie!)
Je rapprochai, en souriant, le livre ouvert de ses lèvres; mais elle
recula avec effroi en s'écriant:
--_Mafisch! _
--Pourquoi recules-tu? lui dis-je; n'honorez-vous pas, dans votre
religion, _Aïssé_ comme un prophète, et _Myriam_ comme l'une des trois
femmes saintes?
--Oui, dit-elle; mais il a été écrit: «Tu n'adoreras pas les images.»
--Vous voyez, dis-je à madame Carlès, que la conversion n'est pas bien
avancée.
--Attendez, attendez, me dit madame Carlès.