I--LE MATIN ET LE SOIR

Que dirons-nous de la jeunesse, ô mon ami! Nous en avons passé les plus

vives ardeurs, il ne nous convient plus d'en parler qu'avec modestie,

et cependant à peine l'avons-nous connue! à peine avons-nous compris

qu'il fallait en arriver bientôt à chanter pour nous-mêmes l'ode

d'Horace: _Eheu! fugaces, Posthume_ ... si peu de temps après l'avoir

expliquée.... Ah! l'étude nous a pris nos plus beaux instants! Le grand

résultat de tant d'efforts perdus, que de pouvoir, par exemple, comme

je l'ai fait ce matin, comprendre le sens d'un chant grec qui résonnait

à mes oreilles sortant de la bouche avinée d'un matelot levantin:

_Nè kalimèra! nè orà kali!_

Tel était le refrain que cet homme jetait avec insouciance au vent des

mers, aux flots retentissants qui battaient la grève: «Ce n'est pas

bonjour, ce n'est pas bonsoir!» Voilà le sens que je trouvais à ces

paroles, et, dans ce que je pus saisir des autres vers de ce chant

populaire, il y avait, je crois, celle pensée:

Le matin n'est plus, le soir pas encore!

Pourtant de nos yeux l'éclair a pâli;

et le refrain revenait toujours:

_Nè kalimèra! nè orà kali!_

mais, ajoutait la chanson,

Mais le soir vermeil ressemble à l'aurore!

Et la nuit, plus tard, amène l'oubli!

Triste consolation, que de songer à ces soirs vermeils de la vie et à

la nuit qui les suivra! Nous arrivons bientôt à cette heure solennelle

qui n'est plus le matin, qui n'est pas le soir, et rien au monde ne

peut faire qu'il en soit autrement. Quel remède y trouverais-tu?

J'en vois un pour moi: c'est de continuer à vivre sur ce rivage d'Asie

où le sort m'a jeté; il me semble, depuis peu de mois, que j'ai remonté

le cercle de mes jours; je me sens plus jeune, en effet je le suis, je

n'ai que vingt ans!

J'ignore pourquoi en Europe on vieillit si vite; nos plus belles années

se passent au collége, loin des femmes, et à peine avons-nous eu le

temps d'endosser la robe virile, que déjà nous ne sommes plus des

jeunes gens. La vierge des premières amours nous accueille d'un ris

moqueur, les belles dames plus usagées rêvent auprès de nous peut-être

les vagues soupirs de Chérubin!

C'est un préjugé, n'en doutons pas, et surtout en Europe, où les

Chérubins sont si rares. Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal

fait, de moins gracieux, en un mot, qu'un Européen de seize ans. Nous

reprochons aux très-jeunes filles leurs mains rouges, leurs épaules

maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde; mais que dira-t-on

de l'éphèbe aux contours chétifs qui fait chez nous le désespoir des

conseils de révision? Plus tard seulement, les membres se modèlent, le

galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance

sur l'appareil osseux de la jeunesse; l'homme est formé.

En Orient, les enfants sont moins jolis peut-être que chez nous; ceux

des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre

énorme, en Égypte surtout; mais généralement le second âge est beau

dans les deux sexes. Les jeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux

qu'on voit vêtus de longs habits se distinguent à peine de leurs mères

et de leurs sœurs; mais, par cela même, l'homme n'est séduisant en

réalité que quand les années lui ont donné une apparence plus mâle, un

caractère de physionomie plus marqué. Un amoureux imberbe n'est point

le fait des belles dames de l'Orient, de sorte qu'il y a une foule de

chances, pour celui à qui les ans font une barbe majestueuse et bien

fournie, d'être le point de mire de tous les yeux ardents qui luisent à

travers les trous du _yamack_, ou dont le voile de gaze blanche estompe

à peine la noirceur.

Et, songes-y bien, après cette époque où les joues se revêtent d'une

épaisse toison, il en arrive une autre où l'embonpoint, faisant le

corps plus beau sans doute, le rend souverainement inélégant sous les

vêtements étriqués de l'Europe, avec lesquels l'Antinous lui-même

aurait l'air d'un épais campagnard. C'est le moment où les robes

flottantes, les vestes brodées, les caleçons à vastes plis et les

larges ceintures hérissées d'armes des Levantins leur donnent justement

l'aspect le plus majestueux. Avançons d'un lustre encore: voici des

fils d'argent qui se mêlent à la barbe et qui envahissent la chevelure;

cette dernière même s'éclaircit, et dès lors l'homme le plus actif,

le plus fort, le plus capable encore d'émotions et de tendresse, doit

renoncer chez nous à tout espoir de devenir jamais un héros de roman.

En Orient, c'est le bel instant de la vie; sous le tarbouch ou le

turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le

jeune homme lui-même n'a jamais pu prendre avantage de cette parure

naturelle; elle est rasée; il ignore dès le berceau si la nature lui

a fait les cheveux plats ou bouclés. Avec la barbe teinte au moyen

d'une mixture persane, l'œil animé d'une légère teinte de bitume, un

homme est, jusqu'à soixante ans, sûr de plaire, pour peu qu'il se sente

capable d'aimer.

Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons; mais allons

vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de ce nom, la terre

des patriarches! En Europe, où les institutions ont supprimé la force

matérielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de

séduction, de ruse, de persévérance et de persuasion que le ciel lui

a départie, la femme de nos pays est socialement l'égale de l'homme,

c'est plus qu'il n'en faut pour que ce dernier soit toujours à coup

sûr vaincu. J'espère que tu ne m'opposeras pas le tableau du bonheur

des ménages parisiens pour me détourner d'un dessein où je fonde

mon avenir; j'ai eu trop de regret déjà d'avoir laissé échapper une

occasion pareille au Caire. Il faut que je m'unisse à quelque fille

ingénue de ce sol sacré qui est notre première patrie à tous, que je me

retrempe à ces sources vivifiantes de l'humanité, d'où ont découlé la

poésie et les croyances de nos pères!

Tu ris de cet enthousiasme, qui, je l'avoue, depuis le commencement

de mon voyage, a déjà eu plusieurs objets; mais songe bien aussi

qu'il s'agit d'une résolution grave et que jamais hésitation ne fut

plus naturelle. Tu le sais, et c'est ce qui a peut-être donné quelque

intérêt jusqu'ici à mes confidences, j'aime à conduire ma vie comme un

roman, et je me place volontiers dans la situation d'un de ces héros

actifs et résolus qui veulent à tout prix créer autour d'eux le drame,

le nœud, l'intérêt, l'action en un mot. Le hasard, si puissant qu'il

soit, n'a jamais réuni les éléments d'un sujet passable, et tout au

plus en a-t-il disposé la mise en scène; aussi, laissons-le faire, et

tout avorte malgré les plus belles dispositions. Puisqu'il est convenu

qu'il n'y a que deux sortes de dénoûments, le mariage ou la mort,

visons du moins à l'un des deux ... car, jusqu'ici, mes aventures

se sont presque toujours arrêtées à l'exposition: à peine ai-je pu

accomplir une pauvre péripétie, en accolant à ma fortune l'aimable

esclave que m'a vendue Abd-el-Kérim. Cela n'était pas bien malaisé

sans doute, mais encore fallait-il en avoir l'idée et surtout en avoir

l'argent. J'y ai sacrifié tout l'espoir d'une tournée dans la Palestine

qui était marquée sur mon itinéraire, et à laquelle il faut renoncer.

Pour les cinq bourses que m'a coûtées cette fille dorée de la Malaisie,

j'aurais pu visiter Jérusalem, Bethléem, Nazareth, et la mer Morte et

le Jourdain! Comme le prophète puni de Dieu, je m'arrête aux confins de

la terre promise, et à peine puis-je, du haut de la montagne, y jeter

un regard désolé. Les gens graves diraient ici qu'on a toujours tort

d'agir autrement que tout le monde, et de vouloir faire le Turc quand

on n'est qu'un simple Nazaréen d'Europe. Auraient-ils raison? qui le

sait?

Sans doute je suis imprudent, sans doute je me suis attaché une grosse

pierre au cou, sans doute encore j'ai encouru une grave responsabilité

morale; mais ne faut-il pas aussi croire à la fatalité qui règle tout

dans cette partie du monde? C'est elle qui a voulu que l'étoile de

la pauvre Zeynab se rencontrât avec la mienne, que je changeasse,

peut-être favorablement, les conditions de sa destinée! Une imprudence!

vous voilà bien avec vos préjuges d'Europe! et qui sait si, prenant la

route du désert, seul et plus riche de cinq bourses, je n'aurais pas

été attaqué, pillé, massacré par une horde de Bédouins flairant de loin

ma richesse! Va, toute chose est bien qui pourrait être pire, ainsi que

l'a reconnu depuis longtemps la sagesse des nations.

Peut-être penses-tu, d'après ces préparations, que j'ai pris la

résolution d'épouser l'esclave indienne et de me débarrasser, par un

moyen si vulgaire, de mes scrupules de conscience. Tu me sais assez

délicat pour ne pas avoir songé un seul instant à la revendre; je lui

ai offert la liberté, elle n'en a pas voulu, et cela, par une raison

assez simple, c'est qu'elle ne saurait qu'en faire; de plus, je n'y

joignais pas l'assaisonnement obligé d'un si beau sacrifice, à savoir

une dotation propre à placer pour toujours la personne affranchie

au-dessus du besoin, car on m'a expliqué que c'était l'usage en pareil

cas. Pour te mettre au courant des autres difficultés de ma position,

il faut que je te dise ce qui m'est arrivé depuis mon retour de

l'expédition dans la montagne dont je t'ai envoyé le récit.

Je suis revenu pour quelques jours m'établir à l'hôtel de Baptiste en

attendant une occasion pour passer par mer à Saïda, l'ancienne Sidon.

Le temps était devenu si mauvais, qu'aucune barque n'osait sortir.

Pourtant à terre le soleil brille, l'azur implacable du ciel n'est pas

terni d'un seul nuage: on ne se plaint guère que du vent qui soulève

çà et là des colonnes de poussière; mais, sur la mer, tout remue et

se balance, les navires ivres entre-croisent leurs mâts et leurs

cheminées. Rien n'est plus étonnant à voir que ce désordre au milieu

du calme,--cette tempête à sec, cette mer perfide qui ouvre ses noirs

abîmes sous de gais rayons de soleil. Il doit être doublement triste de

se voir noyé par un si beau temps.

J'ai retrouvé à la table d'hôte le missionnaire anglais dont j'avais

fait la connaissance quelque temps auparavant; la tempête ne le

contrariait pas moins que moi et l'arrêtait dans le projet du même

voyage. La prévision d'être bientôt compagnons de route vint donner à

nos relations quelque chose de plus intime, et nous sortîmes ensemble

après le déjeuner pour aller voir le beau spectacle de la mer agitée.

En descendant au port, nous rencontrâmes le père Planchet, qui s'arrêta

et voulut bien causer quelque temps avec nous. Ce n'est pas un des

moindres sujets d'étonnement dans ce pays de contrastes que de voir un

jésuite et un missionnaire évangélique s'entretenir avec affabilité.

En effet, quelles que soient leurs luttes intimes et détournées,

ces pieux adversaires se rencontrent continuellement à la table des

consuls et se font bon visage à défaut de mieux. Du reste, à part

l'influence occulte qu'ils peuvent conquérir dans les luttes des

montagnards, ils ne risquent plus guère, en fait de conversion, de se

rencontrer sur le même terrain. Les agents catholiques ont renoncé

depuis longtemps à convertir les Druses, et ne s'attaquent guère qu'aux

Grecs schismatiques, dont les idées ont plus de rapport avec les leurs.

Les missionnaires anglais ont, au contraire, à leur service toutes

les nuances variées des diverses sectes protestantes, et finissent

par trouver des points de rapport extraordinaires entre leur foi et

celle des Druses. La question en fin de compte étant d'inscrire le

plus de noms possible au livre qui contient l'état de leurs travaux,

ils parviennent à prouver aux néophytes qu'au fond les Anglais sont

un peu Druses. Cela explique le proverbe de ces derniers: _Ingliz,

Dursi, sava-sava_ (les Anglais, les Druses, c'est la même chose). Et

peut-être, de celle façon, sont-ce les missionnaires eux-mêmes qui ont

l'air de se convertir?

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 104 / 146 题