La cange qui m'emportait vers Damiette contenait tout le ménage que
j'avais amassé au Caire pendant huit mois de séjour, savoir: l'esclave
au teint doré vendue par Abd-el-Kérim; le coffre vert qui renfermait
les effets que ce dernier lui avait laissés; un autre coffre garni
de ceux que j'y avais ajoutés moi-même; un autre encore contenant
mes habits de Franc, dernier _en cas_ de mauvaise fortune, comme ce
vêtement de pâtre qu'un empereur avait conservé pour se rappeler sa
condition première; puis tous les ustensiles et objets mobiliers
dont il avait fallu garnir mon domicile du quartier cophte, lesquels
consistaient en gargoulettes et bardaques propres à rafraîchir l'eau,
pipes et narghilés, matelas de coton et cages (_cafas_) en bâtons
de palmier servant tour à tour de divan, de lit et de table, et qui
avaient de plus pour le voyage l'avantage de pouvoir contenir les
volatiles divers de la basse-cour et du colombier.
Avant de partir, j'étais allé prendre congé de madame Bonhomme, cette
blonde et charmante providence du voyageur.
--Hélas! disais-je, je ne verrai plus de longtemps que des visages de
couleur; je vais braver la peste qui règne dans le delta d'Égypte, les
orages du golfe de Syrie qu'il faudra traverser sur de frêles barques;
sa vue sera pour moi le dernier sourire de la patrie!
Madame Bonhomme appartient à ce type de beauté blonde du Midi que Gozzi
célébrait dans les Vénitiennes, que Pétrarque a chanté à l'honneur
des femmes de notre Provence. Il semble que ces gracieuses anomalies
doivent au voisinage des pays alpins _l'or crespelé_ de leurs cheveux,
et que leur œil noir se soit embrasé seul aux ardeurs des grèves de
la Méditerranée. La carnation, fine et claire comme le satin rosé des
Flamandes, se colore, aux places que le soleil a touchées, d'une vague
teinte ambrée qui fait penser aux treilles d'automne, où le raisin
blanc se voile à demi sous les pampres vermeils. O figures aimées
de Titien et de Giorgione, est-ce aux bords du Nil que vous deviez
me laisser un regret et un souvenir? Cependant j'avais près de moi
une autre femme aux cheveux noirs comme l'ébène, au masque ferme qui
semblait taillé dans le marbre portor, beauté sévère et grave comme
les idoles de l'antique Asie, et dont la grâce même, à la fois servile
et sauvage, rappelait parfois, si l'on peut unir ces deux mots, la
sérieuse gaieté de l'animal captif.
Madame Bonhomme m'avait conduit dans son magasin, encombré d'articles
de voyage, et je l'écoutais, en l'admirant, détailler les mérites de
tous ces charmants ustensiles qui, pour les Anglais, reproduisent
au besoin, dans le désert, tout le confort de la vie fashionable.
Elle m'expliquait avec son léger accent provençal comment on pouvait
établir, au pied d'un palmier ou d'un obélisque, des appartements
complets de maîtres et de domestiques, avec mobilier et cuisine, le
tout transporté à dos de chameau; donner des dîners européens où
rien ne manque, ni les ragoûts, ni les primeurs, grâce aux boites de
conserves qui, il faut l'avouer, sont souvent de grande ressource.
--Hélas! lui dis-je, je suis devenu tout à fait un Bédaouï (Arabe
nomade); je mange très-bien du dourah cuit sur une plaque de tôle, des
dattes fricassées dans le beurre, de la pâte d'abricot, des sauterelles
fumées...; et je sais un moyen d'obtenir une poule bouillie dans le
désert, sans même se donner le soin de la plumer.
--J'ignorais ce raffinement, dit madame Bonhomme.
--Voici, répondis-je, la recette qui m'a été donnée par un renégat
très-industrieux, lequel l'a vu pratiquer dans l'Hedjaz. On prend une
poule....
--Il faut une poule? dit madame Bonhomme.
--Absolument comme un lièvre pour le civet.
--Et ensuite?
--Ensuite on allume du feu entre deux pierres; on se procure de
l'eau....
--Voilà déjà bien des choses!
--La nature les fournit. On n'aurait même que de l'eau de mer, ce
serait la même chose, et cela épargnerait le sel.
--Et dans quoi mettrez-vous la poule?
--Ah! voilà le plus ingénieux. Nous versons de l'eau dans le sable fin
du désert..., autre ingrédient donné par la nature. Cela produit une
argile fine et propre, extrêmement utile à la préparation.
--Vous mangeriez une poule bouillie dans du sable?
--Je réclame une dernière minute d'attention. Nous formons une boule
épaisse de cette argile en ayant soin d'y insérer cette même volaille
ou toute autre.
--Ceci devient intéressant.
--Nous mettons la boule de terre sur le feu, et nous la retournons de
temps en temps. Quand la croûte s'est suffisamment durcie et a pris
partout une bonne couleur, il faut la retirer du feu: la volaille est
cuite.
--Et c'est tout?
--Pas encore: on casse la boule passée à l'état de terre cuite, et les
plumes de l'oiseau, prises dans l'argile, se détachent à mesure qu'on
le débarrasse des fragments de cette marmite improvisée.
--Mais c'est un régal de sauvage!
--Non, c'est de la poule à l'étuvée simplement.
Madame Bonhomme vit bien qu'il n'y avait rien à faire avec un voyageur
si consommé; elle remit en place toutes les cuisines de fer-blanc et
les tentes, coussins ou lits de caoutchouc estampillés de l'_improved
patent_ anglaise.
--Cependant, lui dis-je, je voudrais bien trouver chez vous quelque
chose qui me soit utile.
--Tenez, dit madame Bonhomme, je suis sûre que vous avez oublié
d'acheter un drapeau. Il vous faut un drapeau.
--Mais je ne pars pas pour la guerre!
--Vous allez descendre le Nil.... Vous avez besoin d'un pavillon
tricolore à l'arrière de votre barque, pour vous faire respecter des
fellahs.
Et elle me montrait, le long des murs du magasin, une série de
pavillons de toutes les marines.
Je tirais déjà vers moi la hampe à pointe dorée d'où se déroulaient nos
couleurs, lorsque madame Bonhomme m'arrêta le bras.
--Vous pouvez choisir; on n'est pas obligé d'indiquer sa nation. Tous
_ces messieurs_ prennent ordinairement un pavillon anglais; de cette
manière, on a plus de sécurité.
--Oh! madame, lui dis-je, je ne suis pas de ces messieurs-là.
--Je l'avais bien pensé, me dit-elle avec un sourire.
J'aime à croire que ce ne seraient pas des gens du monde de Paris qui
promèneraient les couleurs anglaises sur ce vieux Nil, où s'est reflété
le drapeau de la République. Les légitimistes en pèlerinage vers
Jérusalem choisissent, il est vrai, le pavillon de Sardaigne. Cela, par
exemple, n'a pas d'inconvénient.