J'ai mis à profit, en étudiant et en lisant le plus possible, les
longues journées d'inaction que m'imposait l'époque du khamsin. Depuis
le matin, l'air était brûlant et chargé de poussière. Pendant cinquante
jours, chaque fois que le vent du midi souffle, il est impossible de
sortir avant trois heures du soir, moment où se lève la brise qui vient
de la mer.
On se tient dans les chambres intérieures, revêtues de faïence ou de
marbre et rafraîchies par des jets d'eau; on peut encore passer sa
journée dans les bains, au milieu de ce brouillard tiède qui remplit
de vastes enceintes dont la coupole percée de trous ressemble à un
ciel étoilé. Ces bains sont la plupart de véritables monuments qui
serviraient très-bien de mosquées ou d'églises; l'architecture en est
byzantine, et les bains grecs en ont probablement fourni les premiers
modèles; il y a entre les colonnes sur lesquelles s'appuie la voûte
circulaire de petits cabinets de marbre, où des fontaines élégantes
sont consacrées aux ablutions froides. Vous pouvez tour à tour vous
isoler ou vous mêler à la foule, qui n'a rien de l'aspect maladif de
nos réunions de baigneurs, et se compose généralement d'hommes sains
et de belle race, drapés, à la manière antique, d'une longue étoffe de
lin. Les formes se dessinent vaguement à travers la brume laiteuse que
traversent les blancs rayons de la voûte, et l'on peut se croire dans
un paradis peuplé d'ombres heureuses. Seulement, le purgatoire vous
attend dans les salles voisines. Là sont les bassins d'eau bouillante
où le baigneur subit diverses sortes de cuisson; là se précipitent sur
vous ces terribles estafiers aux mains armées de gants de crin, qui
détachent de votre peau de longs rouleaux moléculaires dont l'épaisseur
vous effraye et vous fait craindre d'être usé graduellement comme
une vaisselle trop écurée. On peut, d'ailleurs, se soustraire à ces
cérémonies et se contenter du bien-être que procure l'atmosphère humide
de la grande salle du bain. Par un effet singulier, cette chaleur
artificielle délasse de l'autre; le feu terrestre de Phtha combat les
ardeurs trop vives du céleste Horus. Faut-il parler encore des délices
du massage et du repos charmant que l'on goûte sur ces lits disposés
autour d'une haute galerie à balustre qui domine la salle d'entrée des
bains? Le café, les sorbets, le narghilé, interrompent là ou préparent
ce léger sommeil de la méridienne si cher aux peuples du Levant.
Du reste, le vent du midi ne souffle pas continuellement pendant
l'époque du khamsin; il s'interrompt souvent des semaines entières,
et vous laisse littéralement respirer. Alors, la ville reprend son
aspect animé, la foule se répand sur les places et dans les jardins;
l'allée de Choubrah se remplit de promeneurs; les musulmanes voilées
vont s'asseoir dans les kiosques, au bord des fontaines et sur les
tombes entremêlées d'ombrages, où elles rêvent tout le jour entourées
d'enfants joyeux, et se font même apporter leurs repas. Les femmes
d'Orient ont deux grands moyens d'échapper à la solitude des harems:
c'est le cimetière, où elles ont toujours quelque être chéri à pleurer,
et le bain public, où la coutume oblige leurs maris de les laisser
aller une fois par semaine au moins.
Ce détail, que j'ignorais, a été pour moi la source de quelques
chagrins domestiques contre lesquels il faut bien que je prévienne
l'Européen qui serait tenté de suivre mon exemple. Je n'eus pas plus
tôt ramené du bazar l'esclave javanaise, que je me vis assailli d'une
foule de réflexions qui ne s'étaient pas encore présentées à mon
esprit. La crainte de la laisser un jour de plus parmi les femmes
d'Abd-el-Kérim avait précipité ma résolution, et, le dirai-je? le
premier regard jeté sur elle avait été tout-puissant.
Il y a quelque chose de très-séduisant dans une femme d'un pays
lointain et singulier, qui parle une langue inconnue, dont le costume
et les habitudes frappent déjà par l'étrangeté seule, et qui enfin
n'a rien de ces vulgarités de détail que l'habitude nous révèle chez
les femmes de notre patrie. Je subis quelque temps cette fascination
de couleur locale, je l'écoutais babiller, je la voyais étaler la
bigarrure de ses vêtements: c'était comme un oiseau splendide que je
possédais en cage; mais cette impression pouvait-elle toujours durer?
On m'avait prévenu que, si le marchand m'avait trompé sur les mérites
de l'esclave, s'il existait un vice rédhibitoire quelconque, j'avais
huit jours pour résilier le marché. Je ne songeais guère qu'il fût
possible à un Européen d'avoir recours à cette indigne clause, eût-il
même été trompé. Seulement, je vis avec peine que cette pauvre fille
avait sous le bandeau rouge qui ceignait son front une place brûlée
grande comme un écu de six livres à partir des premiers cheveux. On
voyait sur sa poitrine une autre brûlure de même forme, et, sur ces
deux marques, un tatouage qui représentait une sorte de soleil. Le
menton était aussi tatoué en fer de lance, et la narine gauche percée
de manière à recevoir un anneau. Quant aux cheveux, ils étaient rongés
par devant à partir des tempes et autour du front, et, sauf la partie
brûlée, ils tombaient ainsi jusqu'aux sourcils, qu'une ligne noire
prolongeait et réunissait selon la coutume. Quant aux bras et aux
pieds teints de couleur orange, je savais que c'était l'effet d'une
préparation de henné qui ne laissait aucune marque au bout de quelques
jours.
Que faire maintenant? Habiller une femme jaune à l'européenne, c'eût
été la chose la plus ridicule du monde. Je me bornai à lui faire signe
qu'il fallait laisser repousser les cheveux coupés en rond sur le
devant, ce qui parut l'étonner beaucoup; quant à la brûlure du front et
à celle de la poitrine, qui résultait probablement d'un usage de son
pays, car on ne voit rien de pareil en Égypte, cela pouvait se cacher
au moyen d'un bijou ou d'un ornement quelconque; il n'y avait donc pas
trop de quoi se plaindre, tout examen fait.