II--LA VIE INTIME A L'ÉPOQUE DU KHAMSIN

J'ai mis à profit, en étudiant et en lisant le plus possible, les

longues journées d'inaction que m'imposait l'époque du khamsin. Depuis

le matin, l'air était brûlant et chargé de poussière. Pendant cinquante

jours, chaque fois que le vent du midi souffle, il est impossible de

sortir avant trois heures du soir, moment où se lève la brise qui vient

de la mer.

On se tient dans les chambres intérieures, revêtues de faïence ou de

marbre et rafraîchies par des jets d'eau; on peut encore passer sa

journée dans les bains, au milieu de ce brouillard tiède qui remplit

de vastes enceintes dont la coupole percée de trous ressemble à un

ciel étoilé. Ces bains sont la plupart de véritables monuments qui

serviraient très-bien de mosquées ou d'églises; l'architecture en est

byzantine, et les bains grecs en ont probablement fourni les premiers

modèles; il y a entre les colonnes sur lesquelles s'appuie la voûte

circulaire de petits cabinets de marbre, où des fontaines élégantes

sont consacrées aux ablutions froides. Vous pouvez tour à tour vous

isoler ou vous mêler à la foule, qui n'a rien de l'aspect maladif de

nos réunions de baigneurs, et se compose généralement d'hommes sains

et de belle race, drapés, à la manière antique, d'une longue étoffe de

lin. Les formes se dessinent vaguement à travers la brume laiteuse que

traversent les blancs rayons de la voûte, et l'on peut se croire dans

un paradis peuplé d'ombres heureuses. Seulement, le purgatoire vous

attend dans les salles voisines. Là sont les bassins d'eau bouillante

où le baigneur subit diverses sortes de cuisson; là se précipitent sur

vous ces terribles estafiers aux mains armées de gants de crin, qui

détachent de votre peau de longs rouleaux moléculaires dont l'épaisseur

vous effraye et vous fait craindre d'être usé graduellement comme

une vaisselle trop écurée. On peut, d'ailleurs, se soustraire à ces

cérémonies et se contenter du bien-être que procure l'atmosphère humide

de la grande salle du bain. Par un effet singulier, cette chaleur

artificielle délasse de l'autre; le feu terrestre de Phtha combat les

ardeurs trop vives du céleste Horus. Faut-il parler encore des délices

du massage et du repos charmant que l'on goûte sur ces lits disposés

autour d'une haute galerie à balustre qui domine la salle d'entrée des

bains? Le café, les sorbets, le narghilé, interrompent là ou préparent

ce léger sommeil de la méridienne si cher aux peuples du Levant.

Du reste, le vent du midi ne souffle pas continuellement pendant

l'époque du khamsin; il s'interrompt souvent des semaines entières,

et vous laisse littéralement respirer. Alors, la ville reprend son

aspect animé, la foule se répand sur les places et dans les jardins;

l'allée de Choubrah se remplit de promeneurs; les musulmanes voilées

vont s'asseoir dans les kiosques, au bord des fontaines et sur les

tombes entremêlées d'ombrages, où elles rêvent tout le jour entourées

d'enfants joyeux, et se font même apporter leurs repas. Les femmes

d'Orient ont deux grands moyens d'échapper à la solitude des harems:

c'est le cimetière, où elles ont toujours quelque être chéri à pleurer,

et le bain public, où la coutume oblige leurs maris de les laisser

aller une fois par semaine au moins.

Ce détail, que j'ignorais, a été pour moi la source de quelques

chagrins domestiques contre lesquels il faut bien que je prévienne

l'Européen qui serait tenté de suivre mon exemple. Je n'eus pas plus

tôt ramené du bazar l'esclave javanaise, que je me vis assailli d'une

foule de réflexions qui ne s'étaient pas encore présentées à mon

esprit. La crainte de la laisser un jour de plus parmi les femmes

d'Abd-el-Kérim avait précipité ma résolution, et, le dirai-je? le

premier regard jeté sur elle avait été tout-puissant.

Il y a quelque chose de très-séduisant dans une femme d'un pays

lointain et singulier, qui parle une langue inconnue, dont le costume

et les habitudes frappent déjà par l'étrangeté seule, et qui enfin

n'a rien de ces vulgarités de détail que l'habitude nous révèle chez

les femmes de notre patrie. Je subis quelque temps cette fascination

de couleur locale, je l'écoutais babiller, je la voyais étaler la

bigarrure de ses vêtements: c'était comme un oiseau splendide que je

possédais en cage; mais cette impression pouvait-elle toujours durer?

On m'avait prévenu que, si le marchand m'avait trompé sur les mérites

de l'esclave, s'il existait un vice rédhibitoire quelconque, j'avais

huit jours pour résilier le marché. Je ne songeais guère qu'il fût

possible à un Européen d'avoir recours à cette indigne clause, eût-il

même été trompé. Seulement, je vis avec peine que cette pauvre fille

avait sous le bandeau rouge qui ceignait son front une place brûlée

grande comme un écu de six livres à partir des premiers cheveux. On

voyait sur sa poitrine une autre brûlure de même forme, et, sur ces

deux marques, un tatouage qui représentait une sorte de soleil. Le

menton était aussi tatoué en fer de lance, et la narine gauche percée

de manière à recevoir un anneau. Quant aux cheveux, ils étaient rongés

par devant à partir des tempes et autour du front, et, sauf la partie

brûlée, ils tombaient ainsi jusqu'aux sourcils, qu'une ligne noire

prolongeait et réunissait selon la coutume. Quant aux bras et aux

pieds teints de couleur orange, je savais que c'était l'effet d'une

préparation de henné qui ne laissait aucune marque au bout de quelques

jours.

Que faire maintenant? Habiller une femme jaune à l'européenne, c'eût

été la chose la plus ridicule du monde. Je me bornai à lui faire signe

qu'il fallait laisser repousser les cheveux coupés en rond sur le

devant, ce qui parut l'étonner beaucoup; quant à la brûlure du front et

à celle de la poitrine, qui résultait probablement d'un usage de son

pays, car on ne voit rien de pareil en Égypte, cela pouvait se cacher

au moyen d'un bijou ou d'un ornement quelconque; il n'y avait donc pas

trop de quoi se plaindre, tout examen fait.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 50 / 146 题