Je ne regrettais pas de m'être fixé pour quelque temps au Caire et
de m'être fait sous tous les rapports un citoyen de cette ville, ce
qui est le seul moyen sans nul doute de la comprendre et de l'aimer;
les voyageurs ne se donnent pas le temps, d'ordinaire, d'en saisir la
vie intime et d'en pénétrer les beautés pittoresques, les contrastes,
les souvenirs. C'est pourtant la seule ville orientale où l'on puisse
retrouver les couches bien distinctes de plusieurs âges historiques. Ni
Bagdad, ni Damas, ni Constantinople n'ont gardé de tels sujets d'études
et de réflexions. Dans les deux premières, l'étranger ne rencontre que
des constructions fragiles de briques et de terre sèche; les intérieurs
offrent seuls une décoration splendide, mais qui ne fut jamais établie
dans des conditions d'art sérieux et de durée; Constantinople, avec
ses maisons de bois peintes, se renouvelle tous les vingt ans et ne
conserve que la physionomie assez uniforme de ses dômes bleuâtres et
de ses minarets blancs. Le Caire doit à ses inépuisables carrières du
Mokatam, ainsi qu'à la sérénité constante de son climat, l'existence
de monuments innombrables; l'époque des califes, celle des soudans et
celle des sultans mamelouks se rapportent naturellement à des systèmes
variés d'architecture dont l'Espagne et la Sicile ne possèdent qu'en
partie les contre-épreuves ou les modèles. Les merveilles moresques
de Grenade et de Cordoue se retracent à chaque pas au souvenir, dans
les rues du Caire, par une porte de mosquée, une fenêtre, un minaret,
une arabesque, dont la coupe ou le style précise la date éloignée. Les
mosquées, à elles seules, raconteraient l'histoire entière de l'Égypte
musulmane, car chaque prince en a fait bâtir au moins une, voulant
transmetre à jamais le souvenir de son époque et de sa gloire; c'est
Amrou, c'est Hakem, c'est Touloun, Saladîn, Bibars ou Barkouk, dont les
noms se conservent ainsi dans la mémoire de ce peuple; cependant les
plus anciens de ces monuments n'offrent plus que des murs croulants et
des enceintes dévastées.
La mosquée d'Amrou, construite la première après la conquête de
l'Égypte, occupe un emplacement aujourd'hui désert entre la ville
nouvelle et la ville vieille. Rien ne défend plus contre la profanation
ce lieu si révéré jadis. J'ai parcouru la forêt de colonnes qui
soutient encore la voûte antique; j'ai pu monter dans la chaire
sculptée de l'iman, élevée l'an 94 de l'hégire, et dont on disait
qu'il n'y en avait pas une plus belle ni une plus noble après celle du
prophète; j'ai parcouru les galeries et reconnu, au centre de la cour,
la place où se trouvait dressée la tente du lieutenant d'Omar, alors
qu'il eut l'idée de fonder le vieux Caire.
Une colombe avait fait son nid au-dessus du pavillon; Amrou, vainqueur
de l'Égypte grecque, et qui venait de saccager Alexandrie, ne voulut
pas qu'on dérangeât le pauvre oiseau; cette place lui parut consacrée
par la volonté du ciel, et il fit construire d'abord une mosquée
autour de sa tente, puis autour de la mosquée une ville qui prit le
nom de _Fostat_, c'est-à-dire la _tente_. Aujourd'hui, cet emplacement
n'est plus même contenu dans la ville, et se trouve de nouveau, comme
les chroniques le peignaient autrefois, au milieu des vignes, des
jardinages et des _palmeraies_.
J'ai retrouvé, non moins abandonnée, mais à une autre extrémité du
Caire et dans l'enceinte des murs, près de Bab-el-Nasr, la mosquée du
calife Hakem, fondée trois siècles plus tard, mais qui se rattache au
souvenir de l'un des héros les plus étranges du moyen âge musulman.
Hakem, que nos vieux orientalistes appellent le _Chacamberille_, ne
se contenta pas d'être le troisième des califes africains, l'héritier
par la conquête des trésors d'Haroun-al-Raschid, le maître absolu de
l'Égypte et de la Syrie, le vertige des grandeurs et des richesses en
fit une sorte de Néron ou plutôt d'Héliogabale. Comme le premier, il
mit le feu à sa capitale dans un jour de caprice; comme le second, il
se proclama dieu et traça les règles d'une religion qui fut adoptée par
une partie de son peuple, et qui est devenue celle des Druses. Hakem
est le dernier révélateur, ou, si l'on veut, le dernier dieu qui se
soit produit au monde et qui conserve encore des fidèles plus ou moins
nombreux. Les chanteurs et les narrateurs des cafés du Caire racontent
sur lui mille aventures, et l'on m'a montré, sur une des cimes du
Mokatam, l'observatoire où il allait consulter les astres; car ceux qui
ne croient pas à sa divinité le peignent du moins comme un puissant
astronome.
Sa mosquée est plus ruinée encore que celle d'Amrou. Les murs
extérieurs et deux des tours ou minarets situés aux angles offrent
seuls des formes d'architecture qu'on peut reconnaître; c'est de
l'époque qui correspond aux plus anciens monuments d'Espagne.
Aujourd'hui, l'enceinte de la mosquée, toute poudreuse et semée de
débris, est occupée par des cordiers qui tordent leur chanvre dans ce
vaste espace, et dont le rouet monotone a succédé au bourdonnement des
prières. Mais l'édifice du fidèle Amrou est-il moins abandonné que
celui de Hakem l'hérétique, abhorré des vrais musulmans? La vieille
Égypte, oublieuse autant que crédule, a enseveli sous sa poussière bien
d'autres prophètes et bien d'autres dieux!
Aussi l'étranger n'a-t-il à redouter dans ce pays ni le fanatisme de
religion, ni l'intolérance de race des autres parties de l'Orient;
la conquête arabe n'a jamais pu transformer à ce point le caractère
des habitants: n'est-ce pas toujours, d'ailleurs, la terre antique
et maternelle où notre Europe, à travers le monde grec et romain,
sent remonter ses origines? Religion, morale, industrie, tout partait
de ce centre à la fois mystérieux et accessible, où les génies des
premiers temps ont puisé pour nous la sagesse. Ils pénétraient avec
terreur dans ces sanctuaires étranges où s'élaborait l'avenir des
hommes, et ressortaient plus tard, le front ceint de lueurs divines,
pour révéler à leurs peuples des traditions antérieures au déluge et
remontant aux premiers jours du monde. Ainsi Orphée, ainsi Moïse,
ainsi ce législateur bien connu de nous, que les Indiens appellent
Rama, emportaient un même fonds d'enseignement et de croyances, qui
devait se modifier selon les lieux et les races, mais qui partout
constituait des civilisations durables. Ce qui fait le caractère de
l'antiquité égyptienne, c'est justement cette pensée d'universalité
et même de prosélytisme que Rome n'a imitée depuis que dans l'intérêt
de sa puissance et de sa gloire. Un peuple qui fondait des monuments
indestructibles pour y graver tous les procédés de l'art et de
l'industrie, et qui parlait à la postérité dans une langue que la
postérité commence à comprendre, mérite certainement la reconnaissance
de tous les hommes.
Quand cette grande Alexandrie fut tombée, et sous les Sarrazins
eux-mêmes, c'était encore l'Égypte principalement qui conservait et
perfectionnait les sciences où puisa le monde chrétien; la domination
des mamelouks a éteint ses dernières clartés, et il faut remarquer
que cette sorte d'obscurantisme où l'Orient est tombé depuis trois
siècles, n'est pas le résultat du principe mahométan, mais spécialement
de l'influence turque. Le génie arabe, qui avait couvert le monde de
merveilles, a été étouffé sous ces dominateurs stupides; les anges de
l'islam ont perdu leurs ailes, les génies des _Mille et une Nuits_ ont
vu briser leurs talismans; une sorte de protestantisme aride et sombre
s'est étendu sur tous les peuples du Levant. Le Coran est devenu,
par l'interprétation turque, ce qu'était la Bible pour les puritains
d'Angleterre, un moyen de tout niveler. Les arts, les lettres et les
sciences ont disparu depuis ce temps; la poésie des mœurs et des
croyances primitives n'a laissé çà et là que de légères traces, et
c'est l'Égypte encore qui a conservé les plus profondes.
Aujourd'hui, ce peuple, opprimé si longtemps, ne vit que des idées
étrangères; il a besoin qu'on lui reporte les lumières éparses dont
il fut longtemps le foyer; mais avec quelle reconnaissance, avec
quelle application studieuse il s'empreint déjà et se fortifie de
tout ce qui vient d'Europe? Les chefs-d'œuvre de nos sciences et de
nos littératures sont traduits en arabe et multipliés aussitôt par
l'impression; des milliers de jeunes gens, élevés pour la guerre,
emploient à cette œuvre les loisirs de la paix. Faut-il désespérer de
cette race forte avec laquelle Méhémet-Ali avait dans ces derniers
temps renouvelé et reconquis l'ancien empire des califes, et qui, sans
l'intervention européenne, aurait en quelques jours renversé le trône
d'Othman? On peut prévoir déjà qu'à défaut de cette gloire militaire,
qui n'a laissé à l'Égypte que l'épuisement d'un grand effort trahi; la
civilisation et l'industrie occuperont les forces et les intelligences,
sollicitées à l'action dans un but différent. A Constantinople, les
institutions récentes sont stériles; au Caire, elles donneront de
grands résultats lorsque plusieurs années de paix auront développé la
prospérité naturelle.