Nous rentrâmes en suivant la rue Hazanieh, qui nous conduisit à celle
qui sépare le quartier franc du quartier juif, et qui longe le Calish,
traversé de loin en loin de ponts vénitiens d'une seule arche. Il
existe là un fort beau café dont l'arrière-salle donne sur le canal, et
où l'on prend des sorbets et des limonades. Ce ne sont pas, au reste,
les rafraîchissements qui manquent au Caire, où des boutiques coquettes
étalent ça et là des coupes de limonades et de boissons mélangées de
fruits sucrés aux prix les plus accessibles à tous. En détournant la
rue turque pour traverser le passage qui conduit au Mousky, je vis sur
le mur des affiches lithographiées qui annonçaient un spectacle pour
le soir même au théâtre du Caire. Je ne fus pas fâché de retrouver ce
souvenir de la civilisation: je congédiai Abdallah et j'allai dîner
chez Domergue, où l'on m'apprit que c'étaient des amateurs de la
ville qui donnaient la représentation au profil des aveugles pauvres,
fort nombreux au Caire, malheureusement. Quant à la saison musicale
italienne, elle ne devait pas tarder à s'ouvrir; mais on n'allait
assister pour le moment qu'à une simple soirée de vaudeville.
Vers sept heures, la rue étroite dans laquelle s'ouvre l'impasse
Waghorn était encombrée de monde, et les Arabes s'émerveillaient de
voir entrer toute cette foule dans une seule maison. C'était grande
fête pour les mendiants et pour les âniers, qui s'époumonnaient à crier
_bakchis_! de tous côtés. L'entrée, fort obscure, donne dans un passage
couvert qui s'ouvre au fond sur le jardin de Rosette, et l'intérieur
rappelle nos plus petites salles populaires. Le parterre était rempli
d'Italiens et de Grecs en tarbouch rouge qui faisaient grand bruit;
quelques officiers du pacha se montraient à l'orchestre, et les loges
étaient assez garnies de femmes, la plupart en costume levantin.
On distinguait les Grecques au _tatikos_ de drap rouge festonné d'or
qu'elles portent incliné sur l'oreille; les Arméniennes, aux châles et
aux gazillons qu'elles entremêlent pour se faire d'énormes coiffures.
Les juives mariées, ne pouvant, selon les prescriptions rabbiniques,
laisser voir leur chevelure, ont, à la place, des plumes de coq
roulées qui garnissent les tempes et figurent des touffes de cheveux.
C'est la coiffure seule qui distingue les races; le costume est à peu
près le même pour toutes dans les autres parties. Elles ont la veste
turque échancrée sur la poitrine, la robe fendue et collant sur les
reins, la ceinture, le caleçon (_cheytian_), qui donne à toute femme
débarrassée du voile la démarche d'un jeune garçon; les bras sont
toujours couverts, mais laissent pendre, à partir du coude, les manches
variées des gilets, dont les poëtes arabes comparent les boutons serrés
à des fleurs de camomille. Ajoutez à cela des aigrettes, des fleurs
et des papillons de diamants relevant le costume des plus riches, et
vous comprendrez que l'humble _teatro del Cairo_ doit encore un certain
éclat à ces toilettes levantines. Pour moi, j'étais ravi, après tant de
figures noires que j'avais vues dans la journée, de reposer mes yeux
sur des beautés simplement jaunâtres. Avec moins de bienveillance,
j'eusse reproché à leurs paupières d'abuser des ressources de la
teinture, à leurs joues d'en être encore au fard et aux mouches du
siècle passé, à leurs mains d'emprunter sans trop d'avantage la
teinte orange du henné; mais il fallait, dans tous les cas, admirer
les contrastes charmants de tant de beautés diverses, la variété des
étoffes, l'éclat des diamants, dont les femmes de ce pays sont si
fières, qu'elles portent volontiers sur elles la fortune de leurs
maris; enfin je me refaisais un peu dans cette soirée d'un long jeune
de frais visages qui commençait à me peser. Du reste, pas une femme
n'était voilée; et pas une femme réellement musulmane n'assistait, par
conséquent, à la représentation. On leva le rideau; je reconnus les
premières scènes de _la Mansarde des artistes_.
O gloire du vaudeville, où t'arrêteras-tu? Des jeunes gens marseillais
jouaient les principaux rôles, et la jeune première était représentée
par madame Bonhomme, la maîtresse du cabinet de lecture français.
J'arrêtai mes regards avec surprise et ravissement sur une tête
parfaitement blanche et blonde; il y avait deux jours que je rêvais
les nuages de ma patrie et les beautés pâles du Nord; je devais cette
préoccupation au premier souffle du _khamsin_ et à l'abus des visages
de négresse, lesquels décidément prêtent fort peu à l'idéal.
A la sortie du théâtre, toutes ces femmes si richement parées avaient
revêtu l'uniforme habbarab de taffetas noir, couvert leurs traits
du borghot blanc, et remontaient sur des ânes, connue de bonnes
musulmanes, aux lueurs des flambeaux tenus par les saïs.