VIII--L'OKEL DES JELLÀB

Nous traversâmes toute la ville jusqu'au quartier des grands bazars,

et, là, après avoir suivi une rue obscure qui faisait angle avec la

principale, nous fîmes notre entrée dans une cour irrégulière sans être

obligés de descendre de nos ânes. Il y avait au milieu un puits ombragé

d'un sycomore. A droite, le long du mur, une douzaine de noirs étaient

rangés debout, ayant l'air plutôt inquiets que tristes, vêtus pour la

plupart du sayon bleu des gens du peuple, et offrant toutes les nuances

possibles de couleur et de forme. Nous nous tournâmes vers la gauche,

où régnait une série de petites chambres dont le parquet s'avançait sur

la cour comme une estrade, à environ deux pieds de terre. Plusieurs

marchands basanés nous entouraient déjà en nous disant:

--_Essouad? Abesch?_ (Des noirs ou des Abyssiniennes?)

Nous nous avançâmes vers la première chambre.

Là, cinq ou six négresses, assises en rond sur des nattes, fumaient

pour la plupart, et nous accueillirent en riant aux éclats. Elles

n'étaient guère vêtues que de haillons bleus, et l'on ne pouvait

reprocher aux vendeurs de parer la marchandise. Leurs cheveux, partagés

en des centaines de petites tresses serrées, étaient généralement

maintenus par un ruban rouge qui les partageait en deux touffes

volumineuses; la raie de chair était teinte de cinabre; elles portaient

des anneaux d'étain aux bras et aux jambes, des colliers de verroterie,

et, chez quelques-unes, des cercles de cuivre passés au nez ou aux

oreilles complétaient une sorte d'ajustement barbare dont certains

tatouages et coloriages de la peau rehaussaient encore le caractère.

C'étaient des négresses du Sennaar, l'espèce la plus éloignée,

certes, du type de la beauté convenue parmi nous. La proéminence de

la mâchoire, le front déprimé, la lèvre épaisse, classent ces pauvres

créatures dans une catégorie presque bestiale, et cependant, à part

ce masque étrange dont la nature les a dotées, le corps est d'une

perfection rare, des formes virginales et pures se dessinent sous leurs

tuniques, et leur voix sort douce et vibrante d'une bouche éclatante de

fraîcheur.

Eh bien, je ne m'enflammerai pas pour ces jolis monstres; mais

sans doute les belles dames du Caire doivent aimer à s'entourer de

chambrières pareilles. Il peut y avoir ainsi des oppositions charmantes

de couleur et de forme; ces Nubiennes ne sont point laides dans le sens

absolu du mot, mais forment un contraste parfait avec la beauté telle

que nous la comprenons. Une femme blanche doit ressortir admirablement

au milieu de ces filles de la nuit, que leurs formes élancées semblent

destiner à tresser les cheveux, tendre les étoffes, porter les flacons

et les vases, comme dans les fresques antiques.

Si j'étais en état de mener largement la vie orientale, je ne me

priverais pas de ces pittoresques créatures; mais, ne voulant acquérir

qu'une esclave, j'ai demandé à en voir d'autres chez lesquelles l'angle

facial fût plus ouvert et la teinte noire moins prononcée.

--Cela dépend du prix que vous voulez mettre, me dit Abdallah; celles

que vous voyez là ne coûtent guère que deux bourses (deux cent

cinquante francs); on les garantit pour huit jours: vous pouvez les

rendre au bout de ce temps, si elles ont quelque défaut ou quelque

infirmité.

--Mais, observai-je, je mettrais volontiers quelque chose de plus; une

femme un peu jolie ne coûte pas plus à nourrir qu'une autre.

Abdallah ne paraissait pas partager mon opinion.

Nous passâmes aux autres chambres; c'étaient encore des filles du

Sennaar. Il y en avait de plus jeunes et de plus belles, mais le type

facial dominait avec une singulière uniformité.

Les marchands offraient de les faire déshabiller, ils leur ouvraient

les lèvres pour que l'on vit les dents, ils les faisaient marcher, et

faisaient valoir surtout l'élasticité de leur poitrine. Ces pauvres

filles se laissaient faire avec assez d'insouciance; la plupart

éclataient de rire presque continuellement, ce qui rendait la scène

moins pénible. On comprenait, d'ailleurs, que toute condition était

pour elles préférable au séjour de l'_okel_ et peut-être même à leur

existence précédente dans leur pays.

Ne trouvant là que des négresses pures, je demandai au drogman si l'on

n'y voyait pas d'Abyssiniennes.

-Oh! me dit-il, on ne les fait pas voir publiquement; il faut monter

dans la maison, et que le marchand soit bien convaincu que vous ne

venez pas ici par curiosité, comme la plupart des voyageurs. Du reste,

elles sont beaucoup plus chères, et vous pourriez peut-être trouver

quelque femme qui vous conviendrait parmi les esclaves du Dongola. Il y

a d'autres okels que nous pouvons voir encore. Outre celui des Jellab,

où nous sommes, il y a encore l'okel Kouchouk et le khan Ghafar.

Un marchand s'approcha de nous et me fit dire qu'il venait d'arriver

des Éthiopiennes qu'on avait installées hors de la ville, afin de ne

pas payer les droits d'entrée. Elles étaient dans la campagne, au delà

de la porte Bab-el-Madbah. Je voulus d'abord voir celles-là.

Nous nous engageâmes dans un quartier assez désert, et, après beaucoup

de détours, nous nous trouvâmes dans la plaine, c'est-à-dire au

milieu des tombeaux, car ils entourent tout ce côté de la ville. Les

monuments des califes étaient restés à notre gauche; nous passions

entre des collines poudreuses, couvertes de moulins et formées de

débris d'anciens édifices. On arrêta les ânes à la porte d'une petite

enceinte de murs, restes probablement d'une mosquée en ruine. Trois

ou quatre Arabes, vêtus d'un costume étranger au Caire, nous firent

entrer, et je me vis au milieu d'une sorte de tribu dont les tentes

étaient dressées dans ce clos fermé de toutes parts. Les éclats de

rire d'un certain nombre de négresses m'accueillirent comme à l'okel;

ces natures naïves manifestent clairement toutes leurs impressions, et

je ne sais pourquoi l'habit européen leur parait si ridicule. Toutes

ces filles s'occupaient à divers travaux de ménage, et il y en avait

une très-grande et très-belle dans le milieu qui surveillait avec

attention le contenu d'un vaste chaudron placé sur le feu. Rien ne

pouvant l'arracher à cette préoccupation, je me fis montrer les autres,

qui se hâtaient de quitter leur besogne et détaillaient elles-mêmes

leurs beautés. Ce n'était pas la moindre de leurs coquetteries qu'une

chevelure toute en nattes d'un volume extraordinaire, comme j'en ai vu

déjà, mais entièrement imprégnée de beurre, ruisselant de là sur leurs

épaules et leur poitrine. Je pensai que c'était pour rendre moins vive

l'action du soleil sur leur tête; mais Abdallah m'assura que c'était

une affaire de mode, afin de rendre leurs cheveux lustrés et leur

figure luisante.

--Seulement, me dit-il, une fois qu'on les a achetées, on se hâte

de les envoyer au bain et de leur faire démêler cette chevelure en

cordelettes, qui n'est de mise que du côte des montagnes de la Lune.

L'examen ne fut pas long; ces pauvres créatures avaient des airs

sauvages fort curieux sans doute, mais peu séduisants au point de

vue de la cohabitation. La plupart étaient défigurées par une foule

de tatouages, d'incisions grotesques, d'étoiles et de soleils bleus

qui tranchaient sur le noir un peu grisâtre de leur épiderme. A

voir ces formes malheureuses, qu'il faut bien s'avouer humaines,

on se reproche philanthropiquement d'avoir pu quelquefois manquer

d'égards pour le singe, ce parent méconnu que notre orgueil de race

s'obstine à repousser. Les gestes et les attitudes ajoutaient encore

à ce rapprochement et je remarquai même que leur pied, allongé et

développé sans doute par l'habitude de monter aux arbres, se rattachait

sensiblement à la famille des quadrumanes.

Elles me criaient de tous côtés: _Bakchis! bakchis!_ et je tirais de

ma poche quelques piastres avec hésitation, craignant que les maîtres

n'en profitassent exclusivement; mais ces derniers, pour me rassurer,

s'offrirent à leur distribuer des dattes, des pastèques, du tabac, et

même de l'eau-de-vie; alors, ce furent partout des transports de joie,

et plusieurs se mirent à danser au son du tarabouk et de la zommarah,

ce tambour et ce fifre mélancoliques des peuplades africaines.

La grande et belle fille chargée de la cuisine se détournait à peine,

et remuait toujours dans la chaudière une épaisse bouillie de dourah.

Je m'approchai; elle me regarda d'un air dédaigneux, et son attention

ne fut attirée que par mes gants noirs. Alors, elle croisa les bras

et poussa des cris d'admiration. Comment pouvais-je avoir des mains

noires et la figure blanche? voilà ce qui dépassait sa compréhension.

J'augmentai cette surprise en étant un de mes gants, et, alors, elle se

mit à crier:

--_Bismillah! enté effrit? enté Seythan?_ (Dieu me préserve! es-tu un

esprit? es-tu le diable?)

Les autres ne témoignaient pas moins d'étonnement, et l'on ne peut

imaginer combien tous les détails de ma toilette frappaient ces âmes

ingénues. Il est clair que, dans leur pays, j'aurais pu gagner ma vie

à me faire voir. Quant à la principale de ces beautés nubiennes, elle

ne tarda pas à reprendre son occupation première avec cette inconstance

des singes que tout distrait, mais dont rien ne fixe les idées plus

d'un instant.

J'eus la fantaisie de demander ce qu'elle coûtait; mais le drogman

m'apprit que c'était justement la favorite du marchand d'esclaves, et

qu'il ne voulait pas la vendre, espérant qu'elle le rendrait père ...

ou bien qu'alors ce serait plus cher.

Je n'insistai point sur ce détail.

--Décidément, dis-je au drogman, je trouve toutes ces teintes trop

foncées; passons à d'autres nuances. L'Abyssinienne est donc bien rare

sur le marché?

--Elle manque un peu pour le moment, me dit Abdallah, mais voici

la grande caravane de la Mecque qui arrive. Elle s'est arrêtée à

Birket-el-Hadji, pour faire son entrée demain au point du jour, et

nous aurons alors de quoi choisir; car beaucoup de pèlerins, manquant

d'argent pour finir leur voyage, se défont de quelqu'une de leurs

femmes, et il y a toujours aussi des marchands qui en ramènent de

l'Hedjaz.

Nous sortîmes de cet okel sans qu'on s'étonnât le moins du monde de ne

m'avoir vu rien acheter. Un habitant du Caire avait conclu cependant

une affaire pendant ma visite et reprenait le chemin de Bab-el-Madbah

avec deux jeunes négresses fort bien découplées. Elles marchaient

devant lui, rêvant l'inconnu, se demandant sans doute si elles allaient

devenir favorites ou servantes, et le beurre, plus que les larmes,

ruisselait sur leur sein découvert aux rayons d'un soleil ardent.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 41 / 146 题