Nous traversâmes toute la ville jusqu'au quartier des grands bazars,
et, là, après avoir suivi une rue obscure qui faisait angle avec la
principale, nous fîmes notre entrée dans une cour irrégulière sans être
obligés de descendre de nos ânes. Il y avait au milieu un puits ombragé
d'un sycomore. A droite, le long du mur, une douzaine de noirs étaient
rangés debout, ayant l'air plutôt inquiets que tristes, vêtus pour la
plupart du sayon bleu des gens du peuple, et offrant toutes les nuances
possibles de couleur et de forme. Nous nous tournâmes vers la gauche,
où régnait une série de petites chambres dont le parquet s'avançait sur
la cour comme une estrade, à environ deux pieds de terre. Plusieurs
marchands basanés nous entouraient déjà en nous disant:
--_Essouad? Abesch?_ (Des noirs ou des Abyssiniennes?)
Nous nous avançâmes vers la première chambre.
Là, cinq ou six négresses, assises en rond sur des nattes, fumaient
pour la plupart, et nous accueillirent en riant aux éclats. Elles
n'étaient guère vêtues que de haillons bleus, et l'on ne pouvait
reprocher aux vendeurs de parer la marchandise. Leurs cheveux, partagés
en des centaines de petites tresses serrées, étaient généralement
maintenus par un ruban rouge qui les partageait en deux touffes
volumineuses; la raie de chair était teinte de cinabre; elles portaient
des anneaux d'étain aux bras et aux jambes, des colliers de verroterie,
et, chez quelques-unes, des cercles de cuivre passés au nez ou aux
oreilles complétaient une sorte d'ajustement barbare dont certains
tatouages et coloriages de la peau rehaussaient encore le caractère.
C'étaient des négresses du Sennaar, l'espèce la plus éloignée,
certes, du type de la beauté convenue parmi nous. La proéminence de
la mâchoire, le front déprimé, la lèvre épaisse, classent ces pauvres
créatures dans une catégorie presque bestiale, et cependant, à part
ce masque étrange dont la nature les a dotées, le corps est d'une
perfection rare, des formes virginales et pures se dessinent sous leurs
tuniques, et leur voix sort douce et vibrante d'une bouche éclatante de
fraîcheur.
Eh bien, je ne m'enflammerai pas pour ces jolis monstres; mais
sans doute les belles dames du Caire doivent aimer à s'entourer de
chambrières pareilles. Il peut y avoir ainsi des oppositions charmantes
de couleur et de forme; ces Nubiennes ne sont point laides dans le sens
absolu du mot, mais forment un contraste parfait avec la beauté telle
que nous la comprenons. Une femme blanche doit ressortir admirablement
au milieu de ces filles de la nuit, que leurs formes élancées semblent
destiner à tresser les cheveux, tendre les étoffes, porter les flacons
et les vases, comme dans les fresques antiques.
Si j'étais en état de mener largement la vie orientale, je ne me
priverais pas de ces pittoresques créatures; mais, ne voulant acquérir
qu'une esclave, j'ai demandé à en voir d'autres chez lesquelles l'angle
facial fût plus ouvert et la teinte noire moins prononcée.
--Cela dépend du prix que vous voulez mettre, me dit Abdallah; celles
que vous voyez là ne coûtent guère que deux bourses (deux cent
cinquante francs); on les garantit pour huit jours: vous pouvez les
rendre au bout de ce temps, si elles ont quelque défaut ou quelque
infirmité.
--Mais, observai-je, je mettrais volontiers quelque chose de plus; une
femme un peu jolie ne coûte pas plus à nourrir qu'une autre.
Abdallah ne paraissait pas partager mon opinion.
Nous passâmes aux autres chambres; c'étaient encore des filles du
Sennaar. Il y en avait de plus jeunes et de plus belles, mais le type
facial dominait avec une singulière uniformité.
Les marchands offraient de les faire déshabiller, ils leur ouvraient
les lèvres pour que l'on vit les dents, ils les faisaient marcher, et
faisaient valoir surtout l'élasticité de leur poitrine. Ces pauvres
filles se laissaient faire avec assez d'insouciance; la plupart
éclataient de rire presque continuellement, ce qui rendait la scène
moins pénible. On comprenait, d'ailleurs, que toute condition était
pour elles préférable au séjour de l'_okel_ et peut-être même à leur
existence précédente dans leur pays.
Ne trouvant là que des négresses pures, je demandai au drogman si l'on
n'y voyait pas d'Abyssiniennes.
-Oh! me dit-il, on ne les fait pas voir publiquement; il faut monter
dans la maison, et que le marchand soit bien convaincu que vous ne
venez pas ici par curiosité, comme la plupart des voyageurs. Du reste,
elles sont beaucoup plus chères, et vous pourriez peut-être trouver
quelque femme qui vous conviendrait parmi les esclaves du Dongola. Il y
a d'autres okels que nous pouvons voir encore. Outre celui des Jellab,
où nous sommes, il y a encore l'okel Kouchouk et le khan Ghafar.
Un marchand s'approcha de nous et me fit dire qu'il venait d'arriver
des Éthiopiennes qu'on avait installées hors de la ville, afin de ne
pas payer les droits d'entrée. Elles étaient dans la campagne, au delà
de la porte Bab-el-Madbah. Je voulus d'abord voir celles-là.
Nous nous engageâmes dans un quartier assez désert, et, après beaucoup
de détours, nous nous trouvâmes dans la plaine, c'est-à-dire au
milieu des tombeaux, car ils entourent tout ce côté de la ville. Les
monuments des califes étaient restés à notre gauche; nous passions
entre des collines poudreuses, couvertes de moulins et formées de
débris d'anciens édifices. On arrêta les ânes à la porte d'une petite
enceinte de murs, restes probablement d'une mosquée en ruine. Trois
ou quatre Arabes, vêtus d'un costume étranger au Caire, nous firent
entrer, et je me vis au milieu d'une sorte de tribu dont les tentes
étaient dressées dans ce clos fermé de toutes parts. Les éclats de
rire d'un certain nombre de négresses m'accueillirent comme à l'okel;
ces natures naïves manifestent clairement toutes leurs impressions, et
je ne sais pourquoi l'habit européen leur parait si ridicule. Toutes
ces filles s'occupaient à divers travaux de ménage, et il y en avait
une très-grande et très-belle dans le milieu qui surveillait avec
attention le contenu d'un vaste chaudron placé sur le feu. Rien ne
pouvant l'arracher à cette préoccupation, je me fis montrer les autres,
qui se hâtaient de quitter leur besogne et détaillaient elles-mêmes
leurs beautés. Ce n'était pas la moindre de leurs coquetteries qu'une
chevelure toute en nattes d'un volume extraordinaire, comme j'en ai vu
déjà, mais entièrement imprégnée de beurre, ruisselant de là sur leurs
épaules et leur poitrine. Je pensai que c'était pour rendre moins vive
l'action du soleil sur leur tête; mais Abdallah m'assura que c'était
une affaire de mode, afin de rendre leurs cheveux lustrés et leur
figure luisante.
--Seulement, me dit-il, une fois qu'on les a achetées, on se hâte
de les envoyer au bain et de leur faire démêler cette chevelure en
cordelettes, qui n'est de mise que du côte des montagnes de la Lune.
L'examen ne fut pas long; ces pauvres créatures avaient des airs
sauvages fort curieux sans doute, mais peu séduisants au point de
vue de la cohabitation. La plupart étaient défigurées par une foule
de tatouages, d'incisions grotesques, d'étoiles et de soleils bleus
qui tranchaient sur le noir un peu grisâtre de leur épiderme. A
voir ces formes malheureuses, qu'il faut bien s'avouer humaines,
on se reproche philanthropiquement d'avoir pu quelquefois manquer
d'égards pour le singe, ce parent méconnu que notre orgueil de race
s'obstine à repousser. Les gestes et les attitudes ajoutaient encore
à ce rapprochement et je remarquai même que leur pied, allongé et
développé sans doute par l'habitude de monter aux arbres, se rattachait
sensiblement à la famille des quadrumanes.
Elles me criaient de tous côtés: _Bakchis! bakchis!_ et je tirais de
ma poche quelques piastres avec hésitation, craignant que les maîtres
n'en profitassent exclusivement; mais ces derniers, pour me rassurer,
s'offrirent à leur distribuer des dattes, des pastèques, du tabac, et
même de l'eau-de-vie; alors, ce furent partout des transports de joie,
et plusieurs se mirent à danser au son du tarabouk et de la zommarah,
ce tambour et ce fifre mélancoliques des peuplades africaines.
La grande et belle fille chargée de la cuisine se détournait à peine,
et remuait toujours dans la chaudière une épaisse bouillie de dourah.
Je m'approchai; elle me regarda d'un air dédaigneux, et son attention
ne fut attirée que par mes gants noirs. Alors, elle croisa les bras
et poussa des cris d'admiration. Comment pouvais-je avoir des mains
noires et la figure blanche? voilà ce qui dépassait sa compréhension.
J'augmentai cette surprise en étant un de mes gants, et, alors, elle se
mit à crier:
--_Bismillah! enté effrit? enté Seythan?_ (Dieu me préserve! es-tu un
esprit? es-tu le diable?)
Les autres ne témoignaient pas moins d'étonnement, et l'on ne peut
imaginer combien tous les détails de ma toilette frappaient ces âmes
ingénues. Il est clair que, dans leur pays, j'aurais pu gagner ma vie
à me faire voir. Quant à la principale de ces beautés nubiennes, elle
ne tarda pas à reprendre son occupation première avec cette inconstance
des singes que tout distrait, mais dont rien ne fixe les idées plus
d'un instant.
J'eus la fantaisie de demander ce qu'elle coûtait; mais le drogman
m'apprit que c'était justement la favorite du marchand d'esclaves, et
qu'il ne voulait pas la vendre, espérant qu'elle le rendrait père ...
ou bien qu'alors ce serait plus cher.
Je n'insistai point sur ce détail.
--Décidément, dis-je au drogman, je trouve toutes ces teintes trop
foncées; passons à d'autres nuances. L'Abyssinienne est donc bien rare
sur le marché?
--Elle manque un peu pour le moment, me dit Abdallah, mais voici
la grande caravane de la Mecque qui arrive. Elle s'est arrêtée à
Birket-el-Hadji, pour faire son entrée demain au point du jour, et
nous aurons alors de quoi choisir; car beaucoup de pèlerins, manquant
d'argent pour finir leur voyage, se défont de quelqu'une de leurs
femmes, et il y a toujours aussi des marchands qui en ramènent de
l'Hedjaz.
Nous sortîmes de cet okel sans qu'on s'étonnât le moins du monde de ne
m'avoir vu rien acheter. Un habitant du Caire avait conclu cependant
une affaire pendant ma visite et reprenait le chemin de Bab-el-Madbah
avec deux jeunes négresses fort bien découplées. Elles marchaient
devant lui, rêvant l'inconnu, se demandant sans doute si elles allaient
devenir favorites ou servantes, et le beurre, plus que les larmes,
ruisselait sur leur sein découvert aux rayons d'un soleil ardent.