Quand je sortis de chez le consul, la nuit était déjà avancée; le
barbarin m'attendait à la porte, envoyé par Abdallah, qui avait jugé
à propos de se coucher; il n'y avait rien à dire: quand on a beaucoup
de valets, ils se partagent la besogne, c'est naturel.... Au reste,
Abdallah ne se fût pas laissé ranger dans cette dernière catégorie! Un
drogman est à ses propres yeux un homme instruit, un philologue, qui
consent à mettre sa science au service du voyageur; il veut bien encore
remplir le rôle de cicérone, il ne repousserait pas même au besoin les
aimables attributions du seigneur Pandarus de Troie; mais là s'arrête
sa spécialité; vous en avez pour vos vingt piastres par jour!
Au moins faudrait-il qu'il fût toujours là pour vous expliquer toute
chose obscure. Ainsi j'aurais voulu savoir le motif d'un certain
mouvement dans les rues, qui m'étonnait à cette heure de la nuit. Les
cafés étaient ouverts et remplis de monde; les mosquées, illuminées,
retentissaient de chants solennels, et leurs minarets élancés portaient
des bagues de lumière; des tentes étaient dressées sur la place de
l'Esbekieh, et l'on entendait partout les sons du tambour et de la
flûte de roseau. Après avoir quitté la place et nous être engagés dans
les rues, nous eûmes peine à fendre la foule qui se pressait le long
des boutiques, ouvertes comme en plein jour, éclairées chacune par des
centaines de bougies, et parées de festons et de guirlandes en papier
d'or et de couleur. Devant une petite mosquée située au milieu de la
rue, il y avait un immense candélabre portant une multitude de petites
lampes de verre en pyramide, et, à l'entour, des grappes suspendues
de lanternes. Une trentaine de chanteurs, assis en ovale autour du
candélabre, semblaient former le chœur d'un chant dont quatre autres,
debout au milieu d'eux, entonnaient successivement les strophes; il y
avait de la douceur et une sorte d'expression amoureuse dans cet hymne
nocturne qui s'élevait au ciel avec ce sentiment de mélancolie consacré
chez les Orientaux à la joie comme à la tristesse.
Je m'arrêtais à l'écouter, malgré les instances du barbarin, qui
voulait m'entraîner hors de la foule, et, d'ailleurs, je remarquais
que la majorité des auditeurs se composait de Cophtes, reconnaissables
à leur turban noir; il était donc clair que les Turcs admettaient
volontiers la présence des chrétiens à cette solennité.
Je songeai fort heureusement que la boutique de M. Jean n'était pas
loin de cette rue, et je parvins à faire comprendre au barbarin que je
voulais y être conduit. Nous trouvâmes l'ancien mamelouk fort éveillé
et dans le plein exercice de son commerce de liquides. Une tonnelle,
au fond de l'arrière-cour, réunissait des Cophtes et des Grecs, qui
venaient se rafraîchir et se reposer de temps en temps des émotions de
la fête.
M. Jean m'apprit que je venais d'assister à une cérémonie de chant,
ou _zihr_, en l'honneur d'un saint derviche enterré dans la mosquée
voisine. Cette mosquée étant située dans le quartier cophte, c'étaient
des personnes riches de cette religion qui faisaient chaque année les
frais de la solennité; ainsi s'expliquait le mélange des turbans noirs
avec ceux des autres couleurs. D'ailleurs, le bas peuple chrétien
fête volontiers certains _derviches_, ou _santons_ religieux dont les
pratiques bizarres n'appartiennent souvent à aucun culte déterminé, et
remontent peut-être aux superstitions de l'antiquité.
En effet, lorsque je revins au lieu de la cérémonie, où M. Jean voulut
bien m'accompagner, je trouvai que la scène avait pris un caractère
plus extraordinaire encore. Les trente derviches se tenaient par la
main avec une sorte de mouvement de tangage, tandis que les quatre
coryphées ou _zikhers_ entraient peu à peu dans une frénésie poétique
moitié tendre, moitié sauvage; leur chevelure aux longues boucles,
conservée contre l'usage arabe, flottait au balancement de leur tête,
coiffée non du tarbouch, mais d'un bonnet de forme antique, pareil au
_pétase_ romain; leur psalmodie bourdonnante prenait par instants un
accent dramatique; les vers se répondaient évidemment, et la pantomime
s'adressait avec tendresse et plainte à je ne sais quel objet d'amour
inconnu. Peut-être était-ce ainsi que les anciens prêtres de l'Égypte
célébraient les mystères d'Osiris retrouvé ou perdu; telles sans
doute étaient les plaintes des corybantes ou des cabires, et ce chœur
étrange de derviches hurlant et frappant la terre en cadence obéissait
peut-être encore à cette vieille tradition de ravissements et d'extases
qui jadis résonnait sur tout ce rivage oriental, depuis les oasis
d'Ammon jusqu'à la froide Samothrace. A les entendre seulement, je
sentais mes yeux pleins de larmes, et l'enthousiasme gagnait peu à peu
tous les assistants.
M. Jean, vieux sceptique de l'armée républicaine, ne partageait pas
cette émotion; il trouvait cela fort ridicule, et m'assura que les
musulmans eux-mêmes prenaient ces derviches en pitié.
--C'est le bas peuple qui les encourage, me disait-il; autrement, rien
n'est moins conforme au mahométisme véritable, et même, dans toute
supposition, ce qu'ils chantent n'a pas de sens.
Je le priai néanmoins de m'en donner l'explication.
--Ce n'est rien, me dit-il; ce sont des chansons amoureuses qu'ils
débitent on ne sait à quel propos; j'en connais plusieurs en voici une
qu'ils ont chantée:
«Mon cœur est troublé par l'amour;--ma paupière ne se ferme plus!--Mes
yeux reverront-ils jamais le bien-aimé?
»Dans l'épuisement des tristes nuits, l'absence fait mourir l'espoir;
--mes larmes roulent comme des perles,--et mon cœur est embrasé!
»O colombe, dis-moi--pourquoi tu te lamentes ainsi;--l'absence te
fait-elle aussi gémir--ou tes ailes manquent-elles d'espace?
»Elle répond: Nos chagrins sont pareils;--je suis consumée par
l'amour;--hélas! c'est ce mal aussi,--l'absence de mon bien-aimé, qui
me fait gémir.»
Et le refrain dont les trente derviches accompagnent ces couplets est
toujours le même: «Il n'y a de Dieu que Dieu!»
--Il me semble, dis-je, que cette chanson peut bien s'adresser en effet
à la Divinité; c'est de l'amour divin qu'il est question sans doute.
--Nullement; on les entend, dans d'autres couplets, comparer leur
bien-aimée à la gazelle de l'Yémen, lui dire qu'elle a la peau fraîche
et qu'elle a passé à peine le temps de boire le lait.... C'est,
ajouta-t-il, ce que nous appellerions des chansons grivoises.
Je n'étais pas convaincu; je trouvais bien plutôt aux autres vers qu'il
me cita une certaine ressemblance avec le Cantique des cantiques.
--Du reste, ajouta M. Jean, vous les verrez encore faire bien d'autres
folies après-demain, pendant la fête de Mahomet; seulement, je vous
conseille alors de prendre un costume arabe, car la fête coïncide cette
année avec le retour des pèlerins de la Mecque, et, parmi ces derniers,
il y a beaucoup de moghrabins (musulmans de l'Ouest) qui n'aiment pas
les habits francs, surtout depuis la conquête d'Alger.
Je me promis de suivre ce conseil, et je repris en compagnie du
barbarin le chemin de mon domicile. La fête devait encore se continuer
toute la nuit.