VI--LES DERVICHES

Quand je sortis de chez le consul, la nuit était déjà avancée; le

barbarin m'attendait à la porte, envoyé par Abdallah, qui avait jugé

à propos de se coucher; il n'y avait rien à dire: quand on a beaucoup

de valets, ils se partagent la besogne, c'est naturel.... Au reste,

Abdallah ne se fût pas laissé ranger dans cette dernière catégorie! Un

drogman est à ses propres yeux un homme instruit, un philologue, qui

consent à mettre sa science au service du voyageur; il veut bien encore

remplir le rôle de cicérone, il ne repousserait pas même au besoin les

aimables attributions du seigneur Pandarus de Troie; mais là s'arrête

sa spécialité; vous en avez pour vos vingt piastres par jour!

Au moins faudrait-il qu'il fût toujours là pour vous expliquer toute

chose obscure. Ainsi j'aurais voulu savoir le motif d'un certain

mouvement dans les rues, qui m'étonnait à cette heure de la nuit. Les

cafés étaient ouverts et remplis de monde; les mosquées, illuminées,

retentissaient de chants solennels, et leurs minarets élancés portaient

des bagues de lumière; des tentes étaient dressées sur la place de

l'Esbekieh, et l'on entendait partout les sons du tambour et de la

flûte de roseau. Après avoir quitté la place et nous être engagés dans

les rues, nous eûmes peine à fendre la foule qui se pressait le long

des boutiques, ouvertes comme en plein jour, éclairées chacune par des

centaines de bougies, et parées de festons et de guirlandes en papier

d'or et de couleur. Devant une petite mosquée située au milieu de la

rue, il y avait un immense candélabre portant une multitude de petites

lampes de verre en pyramide, et, à l'entour, des grappes suspendues

de lanternes. Une trentaine de chanteurs, assis en ovale autour du

candélabre, semblaient former le chœur d'un chant dont quatre autres,

debout au milieu d'eux, entonnaient successivement les strophes; il y

avait de la douceur et une sorte d'expression amoureuse dans cet hymne

nocturne qui s'élevait au ciel avec ce sentiment de mélancolie consacré

chez les Orientaux à la joie comme à la tristesse.

Je m'arrêtais à l'écouter, malgré les instances du barbarin, qui

voulait m'entraîner hors de la foule, et, d'ailleurs, je remarquais

que la majorité des auditeurs se composait de Cophtes, reconnaissables

à leur turban noir; il était donc clair que les Turcs admettaient

volontiers la présence des chrétiens à cette solennité.

Je songeai fort heureusement que la boutique de M. Jean n'était pas

loin de cette rue, et je parvins à faire comprendre au barbarin que je

voulais y être conduit. Nous trouvâmes l'ancien mamelouk fort éveillé

et dans le plein exercice de son commerce de liquides. Une tonnelle,

au fond de l'arrière-cour, réunissait des Cophtes et des Grecs, qui

venaient se rafraîchir et se reposer de temps en temps des émotions de

la fête.

M. Jean m'apprit que je venais d'assister à une cérémonie de chant,

ou _zihr_, en l'honneur d'un saint derviche enterré dans la mosquée

voisine. Cette mosquée étant située dans le quartier cophte, c'étaient

des personnes riches de cette religion qui faisaient chaque année les

frais de la solennité; ainsi s'expliquait le mélange des turbans noirs

avec ceux des autres couleurs. D'ailleurs, le bas peuple chrétien

fête volontiers certains _derviches_, ou _santons_ religieux dont les

pratiques bizarres n'appartiennent souvent à aucun culte déterminé, et

remontent peut-être aux superstitions de l'antiquité.

En effet, lorsque je revins au lieu de la cérémonie, où M. Jean voulut

bien m'accompagner, je trouvai que la scène avait pris un caractère

plus extraordinaire encore. Les trente derviches se tenaient par la

main avec une sorte de mouvement de tangage, tandis que les quatre

coryphées ou _zikhers_ entraient peu à peu dans une frénésie poétique

moitié tendre, moitié sauvage; leur chevelure aux longues boucles,

conservée contre l'usage arabe, flottait au balancement de leur tête,

coiffée non du tarbouch, mais d'un bonnet de forme antique, pareil au

_pétase_ romain; leur psalmodie bourdonnante prenait par instants un

accent dramatique; les vers se répondaient évidemment, et la pantomime

s'adressait avec tendresse et plainte à je ne sais quel objet d'amour

inconnu. Peut-être était-ce ainsi que les anciens prêtres de l'Égypte

célébraient les mystères d'Osiris retrouvé ou perdu; telles sans

doute étaient les plaintes des corybantes ou des cabires, et ce chœur

étrange de derviches hurlant et frappant la terre en cadence obéissait

peut-être encore à cette vieille tradition de ravissements et d'extases

qui jadis résonnait sur tout ce rivage oriental, depuis les oasis

d'Ammon jusqu'à la froide Samothrace. A les entendre seulement, je

sentais mes yeux pleins de larmes, et l'enthousiasme gagnait peu à peu

tous les assistants.

M. Jean, vieux sceptique de l'armée républicaine, ne partageait pas

cette émotion; il trouvait cela fort ridicule, et m'assura que les

musulmans eux-mêmes prenaient ces derviches en pitié.

--C'est le bas peuple qui les encourage, me disait-il; autrement, rien

n'est moins conforme au mahométisme véritable, et même, dans toute

supposition, ce qu'ils chantent n'a pas de sens.

Je le priai néanmoins de m'en donner l'explication.

--Ce n'est rien, me dit-il; ce sont des chansons amoureuses qu'ils

débitent on ne sait à quel propos; j'en connais plusieurs en voici une

qu'ils ont chantée:

«Mon cœur est troublé par l'amour;--ma paupière ne se ferme plus!--Mes

yeux reverront-ils jamais le bien-aimé?

»Dans l'épuisement des tristes nuits, l'absence fait mourir l'espoir;

--mes larmes roulent comme des perles,--et mon cœur est embrasé!

»O colombe, dis-moi--pourquoi tu te lamentes ainsi;--l'absence te

fait-elle aussi gémir--ou tes ailes manquent-elles d'espace?

»Elle répond: Nos chagrins sont pareils;--je suis consumée par

l'amour;--hélas! c'est ce mal aussi,--l'absence de mon bien-aimé, qui

me fait gémir.»

Et le refrain dont les trente derviches accompagnent ces couplets est

toujours le même: «Il n'y a de Dieu que Dieu!»

--Il me semble, dis-je, que cette chanson peut bien s'adresser en effet

à la Divinité; c'est de l'amour divin qu'il est question sans doute.

--Nullement; on les entend, dans d'autres couplets, comparer leur

bien-aimée à la gazelle de l'Yémen, lui dire qu'elle a la peau fraîche

et qu'elle a passé à peine le temps de boire le lait.... C'est,

ajouta-t-il, ce que nous appellerions des chansons grivoises.

Je n'étais pas convaincu; je trouvais bien plutôt aux autres vers qu'il

me cita une certaine ressemblance avec le Cantique des cantiques.

--Du reste, ajouta M. Jean, vous les verrez encore faire bien d'autres

folies après-demain, pendant la fête de Mahomet; seulement, je vous

conseille alors de prendre un costume arabe, car la fête coïncide cette

année avec le retour des pèlerins de la Mecque, et, parmi ces derniers,

il y a beaucoup de moghrabins (musulmans de l'Ouest) qui n'aiment pas

les habits francs, surtout depuis la conquête d'Alger.

Je me promis de suivre ce conseil, et je repris en compagnie du

barbarin le chemin de mon domicile. La fête devait encore se continuer

toute la nuit.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 39 / 146 题