V--VISITE AU CONSUL DE FRANCE

Je me prive, autant que je puis, en voyage, de lettres de

recommandation. Du jour où l'on est connu dans une ville, il n'est

plus possible de rien voir. Nos gens du monde, même en Orient, ne

consentiraient pas à se montrer hors de certains endroits reconnus

convenables, ni à causer publiquement avec des personnes d'une classe

inférieure, ni à se promener en négligé à certaines heures du jour. Je

plains beaucoup ces gentlemen toujours coiffés, bridés, gantés, qui

n'osent se mêler au peuple pour voir un détail curieux, une danse, une

cérémonie, qui craindraient d'être vus dans un café, dans une taverne,

de suivre une femme, de fraterniser même avec un Arabe expansif qui

vous offre cordialement le bouquin de sa longue pipe, ou vous fait

servir du café sur sa porte, pour peu qu'il vous voie arrêté par la

curiosité ou par la fatigue. Les Anglais surtout sont parfaits, et

je n'en vois jamais passer sans m'amuser de tout mon cœur. Imaginez

un monsieur monté sur un âne, avec ses longues jambes qui traînent

presque à terre. Son chapeau rond est garni d'un épais revêtement de

coton blanc piqué. C'est une invention contre l'ardeur des rayons du

soleil, qui s'absorbent, dit-on, dans cette coiffure moitié matelas,

moitié feutre. Le gentleman a sur les yeux deux espèces de coques de

noix en treillis d'acier bleu, pour briser la réverbération lumineuse

du sol et des murailles; il porte par-dessus tout cela un voile de

femme vert contre la poussière. Son paletot de caoutchouc est recouvert

encore d'un surtout de toile cirée pour le garantir de la peste et du

contact fortuit des passants. Ses mains gantées tiennent un long bâton

qui écarte de lui tout Arabe suspect, et généralement il ne sort que

flanqué à droite et à gauche de son groom et de son drogman.

On est rarement exposé à faire connaissance avec de pareilles

caricatures, l'Anglais ne parlant jamais à qui ne lui est pas présenté;

mais nous avons bien des compatriotes qui vivent jusqu'à un certain

point à la manière anglaise, et, du moment que l'on a rencontré un de

ces aimables voyageurs, on est perdu, la société vous envahit.

Quoi qu'il en soit, j'ai fini par me décider à retrouver au fond de

ma malle une lettre de recommandation pour notre consul général, qui

habitait momentanément le Caire. Le soir même, je dînai chez lui sans

accompagnement de gentlemen anglais ou autres. Il y avait là seulement

le docteur Clot-Bey, dont la maison était voisine, et M. Lubbert,

l'ancien directeur de l'Opéra, devenu _historiographe_ du pacha

d'Égypte.

Ces deux messieurs, ou, si vous voulez, ces deux effendis, c'est le

titre de tout personnage distingué dans la science, dans les lettres ou

dans les fonctions civiles, portaient avec aisance le costume oriental.

La plaque étincelante du _nichan_ décorait leur poitrine, et il eût

été difficile de les distinguer des musulmans ordinaires. Les cheveux

rasés, la barbe et ce hâle léger de la peau qu'on acquiert dans les

pays chauds, transforment bien vite l'Européen en un Turc très-passable.

Je parcourus avec empressement les journaux français étalés sur le

divan du consul. Faiblesse humaine! lire les journaux dans le pays du

papyrus et des hiéroglyphes! ne pouvoir oublier, comme madame de Staël

aux bords du Léman, le ruisseau de la rue du Bac!

L'Égypte ne possédait encore que deux journaux à elle, une sorte de

_Moniteur_ arabe, qui s'imprime à Boulaq, et _le Phare_ d'Alexandrie.

A l'époque de sa lutte contre la Porte, le pacha fit venir à grands

frais un rédacteur français, qui lutta pendant quelques mois contre les

journaux de Constantinople et de Smyrne. Le journal était une machine

de guerre comme une autre; sur ce point-là aussi, l'Égypte a désarmé;

ce qui ne l'empêche pas de recevoir encore souvent les bordées des

feuilles publiques du Bosphore.

On s'entretint pendant le dîner d'une affaire qui était jugée

très-grave et faisait grand bruit dans la société franque. Un pauvre

diable de Français, un domestique, avait résolu de se faire musulman,

et ce qu'il y avait de plus singulier, c'est que sa femme aussi voulait

embrasser l'islamisme. On s'occupait des moyens d'empêcher ce scandale:

le clergé franc avait pris à cœur la chose, mais le clergé musulman

mettait de l'amour-propre à triompher de son côté. Les uns offraient au

couple infidèle de l'argent, une bonne place et différents avantages;

les autres disaient au mari: «Tu auras beau faire, en restant chrétien,

tu seras toujours ce que tu es: ta vie est clouée là; on n'a jamais vu

en Europe un domestique devenir seigneur. Chez nous, le dernier des

valets, un esclave, un marmiton, devient émir, pacha, ministre; il

épouse la fille du sultan: l'âge n'y fait rien; l'espérance du premier

rang ne nous quitte qu'à la mort.» Le pauvre diable, qui peut-être

avait de l'ambition, se laissait aller à ces espérances. Pour sa femme

aussi, la perspective n'était pas moins brillante; elle devenait tout

de suite une cadine, l'égale des grandes dames, avec le droit de

mépriser toute femme chrétienne ou juive, de porter le habbarah noir

et les babouches jaunes; elle pouvait divorcer, chose peut-être plus

séduisante encore, épouser un grand personnage, hériter, posséder la

terre, ce qui est défendu aux _yavours_; sans compter les chances de

devenir favorite d'une princesse ou d'une sultane mère gouvernant

l'empire du fond d'un sérail.

Voilà la double perspective qu'on ouvrait à de pauvres gens, et il faut

avouer que cette possibilité des personnages de bas étage d'arriver,

grâce au hasard ou à leur intelligence naturelle, aux plus hautes

positions, sans que leur passé, leur éducation ou leur condition

première y puissent faire obstacle, réalise assez bien ce principe

d'égalité qui, chez nous, n'est écrit que dans les codes. En Orient,

le criminel lui-même, s'il a payé sa dette à la loi, ne trouve aucune

carrière fermée: le préjugé moral disparaît devant lui.

--Eh bien, il faut le dire, malgré toutes ces séductions de la loi

turque, les apostasies sont très-rares. L'importance qu'on attachait

à l'affaire dont je parle en est une preuve. Le consul avait l'idée

de faire enlever l'homme et la femme pendant la nuit, et de les faire

embarquer sur un vaisseau français; mais le moyen de les transporter

du Caire à Alexandrie? Il faut cinq jours pour descendre le Nil. En

les mettant dans une barque fermée, on risquait que leurs cris fussent

entendus sur la route. En pays turc, le changement de religion est la

seule circonstance où cesse le pouvoir des consuls sur les nationaux.

--Mais pour quoi faire enlever ces pauvres gens? dis-je au consul; en

auriez-vous le droit au point de vue de la loi française?

--Parfaitement; dans un port de mer, je n'y verrais aucune difficulté.

--Mais si l'on suppose chez eux une conviction religieuse?

--Allons donc, est-ce qu'on se fait Turc?

--Vous avez quelques Européens qui ont pris le turban.

--Sans doute; de hauts employés du pacha, qui autrement n'auraient pas

pu parvenir aux grades qu'on leur a conférés, ou qui n'auraient pu se

faire obéir des musulmans.

--J'aime à croire que, chez la plupart, il y a un changement sincère;

autrement, je ne verrais là que des motifs d'intérêt.

--Je pense comme vous; mais voici pourquoi, dans les cas ordinaires,

nous nous opposons de tout notre pouvoir à ce qu'un sujet français

quitte sa religion. Chez nous, la religion est isolée de la loi civile;

chez les musulmans, ces deux principes sont confondus. Celui qui

embrasse le mahométisme devient sujet turc en tout point, et perd sa

nationalité. Nous ne pouvons plus agir sur lui en aucune manière; il

appartient au bâton et au sabre; et, s'il retourne au christianisme, la

loi turque le condamne à mort. En se faisant musulman, on ne perd pas

seulement sa foi, on perd son nom, sa famille, sa patrie; on n'est plus

le même homme, on est un Turc; c'est fort grave, comme vous voyez.

Cependant le consul nous faisait goûter un assez bel assortiment de

vins de Grèce et de Chypre dont je n'appréciais que difficilement

les diverses nuances, à cause d'une saveur prononcée de goudron,

qui, selon lui, en prouvait l'authenticité. Il faut quelque temps

pour se faire à ce raffinement hellénique, nécessaire sans doute à la

conservation du véritable malvoisie, du vin de commanderie ou du vin de

Ténédos.

Je trouvai dans le cours de l'entretien un moment pour exposer ma

situation domestique; je racontai l'histoire de mes mariages manqués,

de mes aventures modestes.

--Je n'ai aucunement l'idée, ajoutai-je, de faire ici le séducteur.

Je viens au Caire pour travailler, pour étudier la ville, pour en

interroger les souvenirs, et voilà qu'il est impossible d'y vivre à

moins de soixante piastres par jour; ce qui, je l'avoue, dérange mes

prévisions.

--Vous comprenez, me dit le consul, que, dans une ville où les

étrangers ne passent qu'à de certains mois de l'année, sur la route

des Indes, où se croisent les lords et les nababs, les trois ou quatre

hôtels qui existent s'entendent facilement pour élever les prix et

éteindre toute concurrence.

-Sans doute; aussi ai-je loué une maison pour quelques mois.

--C'est le plus sage.

--Eh bien, maintenant on veut me mettre dehors, sous prétexte que je

n'ai pas de femme.

--On en a le droit: M. Clot-Bey a enregistré ce détail dans son livre.

M. William Lane, le consul anglais, raconte dans le sien qu'il a été

soumis lui-même à cette nécessité. Bien plus, lisez l'ouvrage de

Maillet, le consul général de Louis XIV, vous verrez qu'il en était de

même de son temps; il faut vous marier.

--J'y ai renoncé. La dernière femme qu'on m'a proposée m'a gâté les

autres, et, malheureusement, je n'avais pas _assez en mariage_ pour

elle.

--C'est différent.

--Mais les esclaves sont beaucoup moins coûteuses: mon drogman m'a

conseillé d'en acheter une, et de l'établir dans mon domicile.

--C'est une bonne idée.

--Serai-je ainsi dans les termes de la loi?

--Parfaitement.

La conversation se prolongea sur ce sujet. Je m'étonnais un peu de

cette facilité donnée aux chrétiens d'acquérir des esclaves en pays

turc: on m'expliqua que cela ne concernait que les femmes plus ou moins

colorées; mais on peut avoir des Abyssiniennes presque blanches. La

plupart des négociants établis au Caire en possèdent. M. Clot-Bey en

élève plusieurs pour l'emploi de sages-femmes. Une preuve encore qu'on

me donna que ce droit n'était pas contesté, c'est qu'une esclave noire,

s'étant échappée récemment de la maison de M. Lubbert, lui avait été

ramenée par la police.

J'étais encore tout rempli des préjugés de l'Europe, et je n'apprenais

pas ces détails sans quelque surprise. Il faut vivre un peu en Orient

pour s'apercevoir que l'esclavage n'est là en principe qu'une sorte

d'adoption. La conclusion de l'esclave y est certainement meilleure

que celle du fellah et du rayah libres. Je comprenais déjà en outre,

d'après ce que j'avais appris sur les mariages, qu'il n'y avait

pas grande différence entre l'Égyptienne vendue par ses parents et

l'Abyssinienne exposée au bazar.

Les consuls du Levant diffèrent d'opinion touchant le droit des

Européens sur les esclaves. Le code diplomatique ne contient rien

de formel là-dessus. Notre consul m'affirma, du reste, qu'il tenait

beaucoup à ce que la situation actuelle ne changeât pas à cet égard,

et voici pourquoi. Les Européens ne peuvent pas être propriétaires

fonciers en Égypte; mais, à l'aide de fictions légales, ils exploitent

cependant des propriétés, des fabriques; outre la difficulté de faire

travailler les gens du pays, qui, dès qu'ils ont gagné la moindre

somme, s'en vont vivre au soleil jusqu'à ce qu'elle soit épuisée, ils

ont souvent contre eux le mauvais vouloir des cheiks ou de personnages

puissants, leurs rivaux en industrie, qui peuvent tout d'un coup leur

enlever tous leurs travailleurs sous prétexte d'utilité publique. Avec

des esclaves, du moins, ils peuvent obtenir un travail régulier et

suivi, si toutefois ces derniers y consentent, car l'esclave mécontent

d'un maître peut toujours le contraindre à le faire revendre au

bazar. Ce détail est un de ceux qui expliquent le mieux la douceur de

l'esclavage en Orient.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 38 / 146 题