Mon drogman est un homme précieux; mais j'ai peur qu'il ne soit un
trop noble serviteur pour un aussi petit seigneur que moi. C'est
à Alexandrie, sur le pont du bateau à vapeur _le Léonidas_, qu'il
m'était apparu dans toute sa gloire. Il avait accosté le navire avec
une barque à ses ordres, ayant un petit noir pour porter sa longue
pipe et un drogman plus jeune pour faire cortége. Une longue tunique
blanche couvrait ses habits et faisait ressortir le ton de sa figure,
où le sang nubien colorait un masque emprunté aux têtes de sphinx de
l'Égypte: c'était sans doute le produit de deux races mélangées; de
larges anneaux d'or pesaient à ses oreilles, et sa marche indolente
dans ses longs vêtements achevait d'en faire pour moi le portrait idéal
d'un affranchi du Bas-Empire.
Il n'y avait pas d'Anglais parmi les passagers; notre homme, un
peu contrarié, s'attache à moi faute de mieux. Nous débarquons; il
loue quatre ânes pour lui, pour sa suite et pour moi, et me conduit
tout droit à l'hôtel d' _Angleterre_, où l'on veut bien me recevoir
moyennant soixante piastres par jour; quant à lui-même, il bornait ses
prétentions à la moitié de cette somme, sur laquelle il se chargeait
d'entretenir le second drogman et le petit noir.
Après avoir promené tout le jour cette escorte imposante, je m'avisai
de l'inutilité du second drogman, et même du petit garçon. Abdallah
(c'est ainsi que s'appelait le personnage) ne vit aucune difficulté à
remercier son jeune collègue; quant au petit noir, il le gardait à ses
frais, en réduisant d'ailleurs le total de ses propres honoraires à
vingt piastres par jour, environ cinq francs.
Arrivés au Caire, les ânes nous portaient tout droit à l'hôtel anglais
de la place de l'Esbekieh; j'arrête cette belle ardeur en apprenant que
le séjour en était aux mêmes conditions qu'à celui d'Alexandrie.
--Vous préférez donc aller à l'hôtel _Waghorn_, dans le quartier franc?
me dit l'honnête Abdallah.
--Je préférerais un hôtel qui ne fût pas anglais.
--Eh bien, vous avez l'hôtel français de Domergue.
--Allons-y.
--Pardon, je veux bien vous y accompagner; mais je n'y resterai pas.
--Pourquoi?
--Parce que c'est un hôtel qui ne coûte par jour que quarante piastres;
je ne puis aller là.
--Mais j'irai très-bien, moi.
--Vous êtes inconnu; moi, je suis de la ville; je sers ordinairement
MM. les Anglais; j'ai mon rang à garder.
Je trouvais pourtant le prix de cet hôtel fort honnête encore dans un
pays où tout est environ six fois moins cher qu'en France, et où la
journée d'un homme se paye une piastre, ou cinq sous de notre monnaie.
--Il y a, reprit Abdallah, un moyen d'arranger les choses. Vous logerez
deux ou trois jours à l'hôtel _Domergue_, où j'irai vous voir comme
ami; pendant ce temps-là, je vous louerai une maison dans la ville, et
je pourrai ensuite y rester à votre service sans difficulté.
Il parait qu'en effet beaucoup d'Européens louent des maisons au Caire,
pour peu qu'ils y séjournent, et, informé de cette circonstance, je
donnai tout pouvoir à Abdallah.
L'hôtel _Domergue_ est situé au fond d'une impasse qui donne dans la
principale rue du quartier franc; c'est, après tout, un hôtel fort
convenable et fort bien tenu. Les bâtiments entourent à l'intérieur
une cour carrée peinte à la chaux, couverte d'un léger treillage où
s'entrelace la vigne; un peintre français, très-aimable, quoique un
peu sourd, et plein de talent, quoique très-fort sur le daguerréotype,
a fait son atelier d'une galerie supérieure. Il y amène de temps en
temps des marchandes d'oranges et de cannes à sucre de la ville qui
veulent bien lui servir de _modèles_. Elles se décident sans difficulté
à laisser étudier les formes des principales races de l'Égypte; mais la
plupart tiennent à conserver leur figure voilée; c'est là le dernier
refuge de la pudeur orientale.
L'hôtel français possède, en outre, un jardin assez agréable; sa
table d'hôte lutte avec bonheur contre la difficulté de varier les
mets européens dans une ville où manquent le bœuf et le veau. C'est
cette circonstance qui explique surtout la cherté des hôtels anglais,
dans lesquels la cuisine se fait avec des conserves de viandes et de
légumes, comme sur les vaisseaux. L'Anglais, en quelque pays qu'il
soit, ne change jamais son ordinaire de rosbif, de pommes de terre, et
de porter ou d'ale.
Je rencontrai à la table d'hôte un colonel, un évêque _in partibus_,
des peintres, une maîtresse de langues et deux Indiens de Bombay, dont
l'un servait de gouverneur à l'autre. Il paraît que la cuisine toute
méridionale de l'hôte leur semblait fade, car ils tirèrent de leur
poche des flacons d'argent contenant un poivre et une moutarde à leur
usage dont ils saupoudraient tous leurs mets. Ils m'en ont offert. La
sensation qu'on doit éprouver à mâcher de la braise allumée donnerait
une idée exacte du haut goût de ces condiments.
On peut compléter le tableau du séjour de l'hôtel français en
se représentant un piano au premier étage et un billard au
rez-de-chaussée, et se dire qu'autant vaudrait n'être point parti de
Marseille. J'aime mieux, pour moi, essayer de la vie orientale tout à
fait. On a une fort belle maison de plusieurs étages, avec cours et
jardins, pour trois cents piastres (soixante-quinze francs environ)
par année, Abdallah m'en a fait voir plusieurs dans le quartier
cophte et dans le quartier grec. C'étaient des salles magnifiquement
décorées avec des pavés de marbre et des fontaines, des galeries et
des escaliers comme dans les palais de Gènes ou de Venise, des cours
entourées de colonnes et des jardins ombragés d'arbres précieux; il
y avait de quoi mener l'existence d'un prince, sous la condition de
peupler de valets et d'esclaves ces superbes intérieurs. Et dans tout
cela, du reste, pas une chambre habitable, à moins de frais énormes,
pas une vitre à ces fenêtres si curieusement découpées, ouvertes au
vent du soir et à l'humidité des nuits. Hommes et femmes vivent ainsi
au Caire; mais l'ophthalmie les punit souvent de leur imprudence,
qu'explique le besoin d'air et de fraîcheur. Après tout, j'étais peu
sensible au plaisir de vivre campé, pour ainsi dire, dans un coin d'un
palais immense; il faut dire encore que beaucoup de ces bâtiments,
ancien séjour d'une aristocratie éteinte, remontent au règne des
sultans mamelouks et menacent sérieusement ruine.
Abdallah finit par me trouver une maison beaucoup moins vaste, niais
plus sûre et mieux fermée. Un Anglais, qui l'avait récemment habitée,
y avait fait poser des fenêtres vitrées, et cela passait pour une
curiosité. Il fallut aller chercher le cheik du quartier pour traiter
avec une veuve cophte, qui était la propriétaire. Cette femme possédait
plus de vingt maisons, mais par procuration et pour des étrangers, ces
derniers ne pouvant être légalement propriétaires en Égypte. Au fond,
la maison appartenait à un chancelier du consulat anglais.
On rédigea l'acte en arabe; il fallut le payer, faire des présents au
cheik, à l'homme de loi et au chef du corps de garde le plus voisin,
puis donner des _batchis_ (pourboires) aux scribes et aux serviteurs;
après quoi, le cheik me remit la clef. Cet instrument ne ressemble
pas aux nôtres et se compose d'un simple morceau de bois pareil aux
_tailles_ des boulangers, au bout duquel cinq ou six clous sont plantés
comme au hasard; mais il n'y a point de hasard: on introduit cette clef
singulière dans une échancrure de la porte, et les clous se trouvent
répondre à de petits trous intérieurs et invisibles au delà desquels on
accroche un verrou de bois qui se déplace et livre passage.
Il ne suffit pas d'avoir la clef de bois de sa maison ... qu'il serait
impossible de mettre dans sa poche, mais que l'on peut se passer dans
la ceinture: il faut encore un mobilier correspondant au luxe de
l'intérieur; mais ce détail est, pour toutes les maisons du Caire, de
la plus grande simplicité. Abdallah m'a conduit à un bazar où nous
avons fait peser quelques _ocques_ de coton; avec cela et de la toile
de Perse, des cardeurs établis chez vous exécutent en quelques heures
des coussins de divan, qui deviennent, la nuit, des matelas. Le corps
du meuble se compose d'une cage longue qu'un vannier construit sous vos
veux avec des bâtons de palmier; c'est léger, élastique et plus solide
qu'on ne croirait. Une petite table ronde, quelques tasses, de longues
pipes ou des narghilés, à moins que l'on ne veuille emprunter tout cela
au café voisin, et l'on peut recevoir la meilleure société de la ville.
Le pacha seul possède un mobilier complet, des lampes, des pendules;
mais cela ne lui sert en réalité qu'à se montrer ami du commerce et des
progrès européens.
Il faut encore des nattes, des tapis, et même des rideaux pour qui
veut afficher le luxe. J'ai rencontré dans les bazars un juif qui
s'est entremis fort obligeamment entre Abdallah et les marchands
pour me prouver que j'étais volé des deux parts. Le juif a profité
de l'installation du mobilier pour s'établir en ami sur l'un des
divans; il a fallu lui donner une pipe et lui faire servir du café.
Il s'appelle Yousef, et se livre à l'élève des vers à soie pendant
trois mois de l'année. Le reste du temps, me dit-il, il n'a d'autre
occupation que d'aller voir si les feuilles des mûriers poussent et si
la récolte sera bonne. Il semble, du reste, parfaitement désintéressé,
et ne recherche la compagnie des étrangers que pour se former le goût
et se fortifier dans la langue française.
Ma maison est située dans une rue du quartier cophte qui conduit à la
porte de la ville correspondant aux allées de Sehoubrah. Il y a un café
en face, un peu plus loin une station d'âniers, qui louent leurs bêtes
à raison d'une piastre l'heure; plus loin encore, une petite mosquée
accompagnée d'un minaret. Le premier soir que j'entendis la voix lente
et sereine du muezzin, au coucher du soleil, je me sentis pris d'une
indicible mélancolie.
--Qu'est-ce qu'il dit? demandai-je au drogman.
--_La Alla ila Allah_!... Il n'y a d'autre Dieu que Dieu!
--Je connais cette formule; mais ensuite?
--«O vous qui allez dormir, recommandez vos âmes à Celui qui ne dort
jamais!»
Il est certain que le sommeil est une autre vie dont il faut tenir
compte. Depuis mon arrivée au Caire, toutes les histoires des _Mille et
une Nuits_ me repassent par la tête, et je vois en rêve tous les dives
et les géants déchaînés depuis Salomon. On rit beaucoup en France des
démons qu'enfante le sommeil, et l'on n'y reconnaît que le produit de
l'imagination exaltée; mais cela en existe-t-il moins relativement à
nous, et n'éprouvons-nous pas dans cet état toutes les sensations de la
vie réelle? Le sommeil est souvent lourd et pénible dans un air aussi
chaud que celui d'Égypte, et le pacha, dit-on, a toujours un serviteur
debout à son chevet pour l'éveiller chaque fois que ses mouvements ou
son visage trahissent un sommeil agité. Mais ne suffit-il pas de se
recommander simplement, avec ferveur et confiance ... à Celui qui ne
dort jamais!