II--UNE NOCE AUX FLAMBEAUX

La difficulté fut de rattraper le cortége, qui s'était perdu dans

le labyrinthe des rues et des impasses. Le drogman avait allumé une

lanterne de papier, et nous courions au hasard, guidés ou trompés

de temps en temps par quelques sons lointains de cornemuse ou par

des éclats de lumière reflétés aux angles des carrefours. Enfin nous

atteignons la porte d'un quartier différent du nôtre; les maisons

s'éclairent, les chiens hurlent, et nous voilà dans une longue rue

toute flamboyante et retentissante, garnie de monde jusque sur les

maisons.

Le cortége avançait fort lentement, au son mélancolique d'instruments

imitant le bruit obstiné d'une porte qui grince ou d'un chariot qui

essaye des roues neuves. Les coupables de ce vacarme marchaient au

nombre d'une vingtaine, entourés d'hommes qui portaient des lances à

feu. Ensuite venaient des enfants chargés d'énormes candélabres dont

les bougies jetaient partout une vive clarté. Les lutteurs continuaient

à s'escrimer pendant les nombreuses haltes du cortége; quelques-uns,

montés sur des échasses et coiffés de plumes, s'attaquaient avec

de longs bâtons; plus loin, des jeunes gens portaient des drapeaux

et des hampes surmontés d'emblèmes et d'attributs dorés, comme on

en voit dans les triomphes romains; d'autres promenaient de petits

arbres décorés de guirlandes et de couronnes, resplendissant en outre

de bougies allumées et de lames de clinquant, comme des arbres de

Noël. De larges plaques de cuivre doré, élevées sur des perches et

couvertes d'ornements repoussés et d'inscriptions, reflétaient çà et

là l'éclat des lumières. Ensuite marchaient les chanteuses (_oualems_)

et les danseuses (_ghawasies_), vêtues de robes de soie rayées, avec

leur tarbouch à calotte dorée et leurs longues tresses ruisselantes

de sequins. Quelques-unes avaient le nez percé de longs anneaux, et

montraient leur visage fardé de rouge et de bleu, tandis que d'autres,

quoique chantant en dansant, restaient soigneusement voilées. Elles

s'accompagnaient en général de cymbales, de castagnettes et de tambours

de basque. Deux longues files d'esclaves venaient ensuite, portant

des coffres et des corbeilles où brillaient les présents faits à la

mariée par son époux et par sa famille; puis le cortége des invités,

les femmes au milieu, soigneusement drapées de leurs longues mantilles

noires et voilées de masques blancs, comme des personnes de qualité,

les hommes richement vêtus; car, ce jour-là, me disait le drogman,

les simples _fellahs_ eux-mêmes savent se procurer des vêtements

convenables. Enfin, au milieu d'une éblouissante clarté de torches, de

candélabres et de pots à feu, s'avançait lentement le fantôme rouge que

j'avais entrevu déjà, c'est-à-dire la nouvelle épouse (_el arouss_),

entièrement voilée d'un long cachemire dont les palmes tombaient à ses

pieds, et dont l'étoffe assez légère permettait sans doute qu'elle pût

voir sans être vue. Rien n'est étrange comme cette longue figure qui

s'avance sous son voile à plis droits, grandie encore par une sorte de

diadème pyramidal éclatant de pierreries. Deux matrones vêtues de noir

la soutiennent sous les coudes, de façon qu'elle a l'air de glisser

lentement sur le sol; quatre esclaves tendent sur sa tête un dais de

pourpre, et d'autres accompagnent sa marche avec le bruit des cymbales

et des tympanons.

Cependant une halte nouvelle s'est faite au moment où j'admirais cet

appareil, et des enfants ont distribué des sièges pour que l'épouse

et ses parents puissent se reposer. Les _oualems_, revenant sur leurs

pas, ont fait entendre des improvisations et des chœurs accompagnés

de musique et de danses, et tous les assistants répétaient quelques

passages de leurs chants. Quant à moi, qui dans ce moment-là me

trouvais en vue, j'ouvrais la bouche comme les autres, imitant autant

que possible les _éleyson_ ou les _amen_ qui servent de _répons_ aux

couplets les plus profanes; mais un danger plus grand menaçait mon

incognito. Je n'avais pas fait attention que, depuis quelques moments,

des esclaves parcouraient la foule en versant un liquide clair dans de

petites tasses qu'ils distribuaient à mesure. Un grand Égyptien vêtu

de rouge, et qui probablement faisait partie de la famille, présidait

à la distribution et recevait les remercîments des buveurs. Il n'était

plus qu'à deux pas de moi, et je n'avais nulle idée du salut qu'il

fallait lui faire. Heureusement, j'eus le temps d'observer tous les

mouvements de mes voisins, et, quand ce fut mon tour, je pris la tasse

de la main gauche et m'inclinai en portant ma main droite sur le cœur,

sur le front, et enfin sur la bouche. Ces mouvements sont faciles,

et cependant il faut prendre garde d'en intervertir l'ordre ou de ne

point les reproduire avec aisance. J'avais dès ce moment le droit

d'avaler le contenu de la tasse; mais, là, ma surprise fut grande.

C'était de l'eau-de-vie, ou plutôt une sorte d'anisette. Comment

comprendre que des mahométans fassent distribuer de telles liqueurs à

leurs noces? Je ne m'étais, dans le fait, attendu qu'à une limonade

ou à un sorbet. Il était cependant facile de voir que les almées, les

musiciens et baladins du cortége avaient plus d'une fois pris part à

ces distributions.

Enfin la mariée se leva et reprit sa marche; les femmes fellahs, vêtues

de bleu, se remirent en foule à sa suite avec leurs gloussements

sauvages, et le cortége continua sa promenade nocturne jusqu'à la

maison des nouveaux époux.

Satisfait d'avoir figuré comme un véritable habitant du Caire et de

m'être assez bien comporté à cette cérémonie, je lis un signe pour

appeler mon drogman, qui était allé un peu plus loin se remettre sur le

passage des distributeurs d'eau-de-vie; mais il n'était pas pressé de

rentrer et prenait goût à la fête.

--Suivons-les dans la maison, me dit-il tout bas.

--Mais que répondrai-je, si l'on me parle?

--Vous direz seulement: _Tayeb!_ c'est une réponse à tout.... Et,

d'ailleurs, je suis là pour détourner la conversation.

Je savais déjà qu'en Égypte _tayeb_ était le fond de la langue. C'est

un mot qui, selon l'intonation qu'on y apporte, signifie toute sorte

de choses; on ne peut toutefois le comparer au _goddam_ des Anglais,

à moins que ce ne soit pour marquer la différence qu'il y a entre un

peuple certainement fort poli et une nation tout au plus policée. Le

mot _tayeb_ veut dire tour à tour: _Très-bien_, ou _voilà qui va bien_,

ou _cela est parfait_, ou _à votre service_, le ton et surtout le

geste y ajoutant des nuances infinies. Ce moyen me paraissait beaucoup

plus sûr, au reste, que celui dont parle un voyageur célèbre, Belzoni,

je crois. Il était entré dans une mosquée, déguisé admirablement et

répétant tous les gestes qu'il voyait faire à ses voisins; mais, comme

il ne pouvait répondre à une question qu'on lui adressait, son drogman

dit aux curieux: «Il ne comprend pas: c'est un Turc anglais!»

Nous étions entrés, par une porte ornée de fleurs et de feuillages,

dans une fort belle cour tout illuminée de lanternes de couleur. Les

moucharabys découpaient leur frêle menuiserie sur le fond orange

des appartements éclairés et pleins de monde. Il fallut s'arrêter

et prendre place sous les galeries intérieures. Les femmes seules

montaient dans la maison, où elles quittaient leurs voiles, et l'on

n'apercevait plus que la forme vague, les couleurs et le rayonnement

de leurs costumes et de leurs bijoux, à travers les treillis de bois

tourné.

Pendant que les dames se voyaient accueillies et fêtées à l'intérieur

par la nouvelle épouse et par les femmes des deux familles, le mari

était descendu de son âne; vêtu d'un habit rouge et or, il recevait

les compliments des hommes et les invitait à prendre place aux tables

basses dressées en grand nombre dans les salles du rez-de-chaussée et

chargées de plats disposés en pyramides. Il suffisait de se croiser

les jambes à terre, de tirer à soi une assiette ou une tasse et de

manger proprement avec ses doigts. Chacun, du reste, était le bienvenu.

Je n'osai me risquer à prendre part au festin, dans la crainte de

manquer d' _usage_. D'ailleurs, la partie la plus brillante de la

fête se passait dans la cour, où les danses se démenaient à grand

bruit. Une troupe de danseurs nubiens exécutaient des pas étranges au

centre d'un vaste cercle formé par les assistants; ils allaient et

venaient, guidés par une femme voilée et vêtue d'un manteau à larges

raies, qui, tenant à la main un sabre recourbé, semblait tour à tour

menacer les danseurs et les fuir. Pendant ce temps, les _oualems_ ou

almées accompagnaient la danse de leurs chants en frappant avec les

doigts sur des tambours de terre cuite (_tarabouki_) qu'un de leurs

bras tenait suspendus à la hauteur de l'oreille. L'orchestre, composé

d'une foule d'instruments bizarres, ne manquait pas de faire sa partie

dans cet ensemble, et les assistants s'y joignaient, en outre, en

battant la mesure avec les mains. Dans les intervalles des danses, on

faisait circuler des rafraîchissements, parmi lesquels il y en eut

un que je n'avais pas prévu. Des esclaves noires, tenant en main de

petits flacons d'argent, les secouaient çà et là sur la foule. C'était

de l'eau parfumée, dont je ne reconnus la suave odeur de rose qu'en

sentant ruisseler sur mes joues et sur ma barbe les gouttes lancées au

hasard.

Cependant un des personnages les plus apparents de la noce s'était

avancé vers moi et me dit quelques mots d'un air fort civil; je

répondis par le victorieux _tayeb_, qui parut le satisfaire pleinement;

il s'adressa à mes voisins, et je pus demander au drogman ce que cela

voulait dire.

--Il vous invite, me dit ce dernier, à monter dans sa maison pour voir

l'épousée.

Sans nul doute, ma réponse avait été un assentiment; mais, comme, après

tout, il ne s'agissait que d'une promenade de femmes hermétiquement

voilées autour des salles remplies d'invités, je ne jugeai pas à propos

de pousser plus loin l'aventure. Il est vrai que la mariée et ses amies

se montrent alors avec les brillants costumes que dissimulait le voile

noir qu'elles ont porté dans les rues; mais je n'étais pas encore assez

sûr de la prononciation du mot _tayeb_ pour me hasarder dans le sein

des familles. Nous parvînmes, le drogman et moi, à regagner la porte

extérieure, qui donnait sur la place de l'Esbekieh.

--C'est dommage, me dit le drogman, vous auriez vu ensuite le spectacle.

--Comment?

--Oui, la comédie.

Je pensai tout de suite à l'illustre _Caragueuz_, mais ce n'était pas

cela. Caragueuz ne se produit que dans les fêtes religieuses; c'est

un mythe, c'est un symbole de la plus haute gravité; le spectacle en

question devait se composer simplement de petites scènes comiques

jouées par des hommes, et que l'on peut comparer à nos proverbes de

société. Ceci est pour faire passer agréablement le reste de la nuit

aux invités, pendant que les époux se retirent avec leurs parents dans

la partie de la maison réservée aux femmes.

Il parait que les fêtes de cette noce duraient déjà depuis huit jours.

Le drogman m'apprit qu'il y avait eu, le jour du contrat, un sacrifice

de moutons sur le seuil de la porte avant le passage de l'épousée; il

parla aussi d'une autre cérémonie dans laquelle on brise une boule de

sucrerie où sont enfermés deux pigeons; on tire un augure du vol de ces

oiseaux. Tous ces usages se rattachent probablement aux traditions de

l'antiquité.

Je suis rentré tout ému de cette scène nocturne. Voilà, ce me semble,

un peuple pour qui le mariage est une grande chose, et, bien que les

détails de celui-là indiquassent quelque aisance chez les époux, il est

certain que les pauvres gens eux-mêmes se marient avec presque autant

d'éclat et de bruit. Ils n'ont pas à payer les musiciens, les bouffons

et les danseurs, qui sont leurs amis, ou qui font des quêtes dans la

foule. Les costumes, on les leur prête; chaque assistant tient à la

main sa bougie ou son flambeau, et le diadème de l'épouse n'est pas

moins chargé de diamants et de rubis que celui de fille d'un pacha. Où

chercher ailleurs une égalité plus réelle? Cette jeune Égyptienne, qui

n'est peut-être ni belle sous son voile ni riche sous ses diamants,

a son jour de gloire où elle s'avance radieuse à travers la ville

qui l'admire et lui fait cortége, étalant la pourpre et les joyaux

d'une reine, mais inconnue à tous, et mystérieuse sous son voile comme

l'antique déesse du Nil. Un seul homme aura le secret de cette beauté

ou de cette grâce ignorée; un seul peut tout le jour poursuivre en

paix son idéal et se croire le favori d'une sultane ou d'une fée; le

désappointement même laisse à couvert son amour-propre; et, d'ailleurs,

tout homme n'a-t-il pas le droit, dans cet heureux pays, de renouveler

plus d'une fois cette journée de triomphe et d'illusion?

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 25 / 146 题