X--LES MOULINS DE SYRA

Je n'ai plus à parler beaucoup de la Grèce. Encore un seul mot. J'ai

entraîné le lecteur avec moi sur le sommet de cette montagne en pain

de sucre couronnée de maisons, que je comparais à la ville suspendue

en l'air de Laputa;--il faut bien l'en faire redescendre; autrement,

son esprit resterait perché pour toujours sur la terrasse de l'église

du grand Saint-Georges, qui domine la vieille ville de Syra. Je ne

connais rien de plus triste qu'un voyage inachevé.--J'ai souffert plus

que personne de la mort du pauvre Jacquemont, qui m'a laissé un pied en

l'air sur je ne sais quelle cime de l'Himalaya, et cela me contrarie

fortement toutes les fois que je pense à l'Inde. Le bon Yorick lui-même

n'a pas craint de nous condamner volontairement à l'éternelle et

douloureuse curiosité de savoir ce qui s'est passé entre le révérend

et la dame piémontaise dans cette fameuse chambre à deux lits que

l'on sait. Cela est au nombre des petites misères si grosses de la

vie humaine:--il semble que l'on ait affaire à ces enchanteurs

malencontreux qui vous prennent dans une conjuration magique dont ils

ne savent plus vous tirer et qui vous y laissent, transformés--en

quoi?--en point d'interrogation.

Ce qui m'arrêtait, il faut bien le dire, c'était le désir de raconter

--et la crainte de ne pouvoir énoncer convenablement une certaine

aventure qui m'est arrivée en descendant la montagne--dans un de ces

moulins à six ailes qui décorent si bizarrement les hauteurs de toutes

les îles grecques.

Un moulin à vent à six ailes qui battent joyeusement l'air, comme les

longues ailes membraneuses des cigales, cela gâte beaucoup moins la

perspective que nos affreux moulins de Picardie; pourtant cela ne fait

qu'une figure médiocre auprès des ruines solennelles de l'antiquité.

N'est-il pas triste de songer que la côte de Délos en est couverte? Les

moulins sont le seul ombrage de ces lieux stériles, autrefois couverts

de bois sacrés. En descendant de Syra la vieille à Syra la nouvelle,

bâtie au bord de la mer sur les ruines de l'antique Hermopolis, il a

bien fallu me reposer à l'ombre de ces moulins, dont le rez-de-chaussée

est généralement un cabaret. Il y a des tables devant la porte, et l'on

vous sert, dans des bouteilles empaillées, un petit vin rougeâtre qui

sent le goudron et le cuir. Une vieille femme s'approche de la table où

j'étais assis et me dit:

--Κοκόνιτζα! καλὶ!

On sait déjà que le grec moderne s'éloigne beaucoup moins qu'on ne

le croit de l'ancien. Ceci est vrai à ce point que les journaux, la

plupart écrits en grec ancien, sont cependant compris de tout le

monde.... Je ne me donne pas pour un helléniste de première force; mais

je voyais bien, par le second mot, qu'il s'agissait de quelque chose de

beau. Quant au substantif Κοκόνιτζα, j'en cherchais en vain

la racine dans ma mémoire, meublée seulement des dizains classiques de

Lancelot.

--Après tout, me dis-je, cette femme reconnaît en moi un étranger;

elle veut peut-être me montrer quelque ruine, me faire voir quelque

curiosité. Peut-être est-elle chargée d'un galant message, car nous

sommes dans le Levant, pays d'aventures.

Comme elle me faisait signe de la suivre, je la suivis. Elle me

conduisit plus loin à un autre moulin. Ce n'était plus un cabaret: une

sorte de tribu farouche, de sept ou huit drôles mal vêtus, remplissait

l'intérieur de la salle basse. Les uns dormaient, d'autres jouaient

aux osselets. Ce tableau d'intérieur n'avait rien de gracieux. La

vieille m'offrit d'entrer. Comprenant à peu près la destination de

l'établissement, je fis mine de vouloir retourner à l'honnête taverne

où la vieille m'avait rencontré. Elle me retint par la main en criant

de nouveau:

--Κοκόνιτζα! Κοκόνιτζα!

Et, sur ma répugnance à pénétrer dans la maison, elle me fit signe de

rester seulement à l'endroit où j'étais.

Elle s'éloigna de quelques pas et se mit comme à l'affût derrière une

haie de cactus qui bordait un sentier conduisant à la ville. Des filles

de la campagne passaient de temps en temps, portant de grands vases

de cuivre sur la hanche quand ils étaient vides, sur la tête quand il

étaient pleins. Elles allaient à une fontaine située près de là, ou en

revenaient. J'ai su depuis que c'était l'unique fontaine de l'île. Tout

à coup la vieille se mit à siffler, l'une des paysannes s'arrêta et

passa précipitamment par une des ouvertures de la haie. Je compris tout

de suite la signification du mot Κοκόνιτζα! Il s'agissait

d'une sorte de chasse aux _jeunes filles_. La vieille sifflait ... le

même air sans doute que siffla le vieux serpent sous l'arbre du mal ...

et une pauvre paysanne venait de se faire prendre à l'appeau.

Dans les îles grecques, toutes les femmes qui sortent sont voilées

comme si l'on était en pays turc. J'avouerai que je n'étais pas fâché,

pour un jour que je passais en Grèce, de voir au moins un visage de

femme. Et pourtant, cette simple curiosité de voyageur n'était-elle

pas déjà une sorte d'adhésion au manège de l'affreuse vieille? La

jeune femme paraissait tremblante et incertaine; peut être était-ce la

première fois qu'elle cédait à la tentation embusquée derrière cette

haie fatale! La vieille leva le pauvre voile bleu de la paysanne. Je

vis une figure pâle, régulière, avec des yeux assez sauvages; deux

grosses tresses de cheveux noirs entouraient la tête comme un turban.

Il n'y avait rien là du charme dangereux de l'antique _hétaïre_; de

plus, la paysanne se tournait à chaque instant avec inquiétude du côté

de la campagne en disant:

--Ὦ ἀνδρός μου! ὦ ἀνδρός μου! (Mon mari! mon mari!)

La misère, plus que l'amour, apparaissait dans toute son attitude.

J'avoue que j'eus peu de mérite à résister à la séduction. Je lui pris

la main, où je mis deux ou trois drachmes, et je lui fis signe qu'elle

pouvait redescendre dans le sentier.

Elle parut hésiter un instant; puis, portant la main à ses cheveux,

elle tira d'entre les nattes tordues autour de sa tête, une de ces

amulettes que portent tontes les femmes des pays orientaux, et me la

donna en disant un mot que je ne pus comprendre.

C'était un petit fragment de vase on de lampe antique, qu'elle avait

sans doute ramassé dans les champs, entortillé dans un morceau de

papier rouge, et sur lequel j'ai cru distinguer une petite figure de

génie monté sur un char ailé entre deux serpents. Au reste, le relief

est tellement fruste, qu'on peut y voir tout ce que l'on veut....

Espérons que cela me portera bonheur dans mon voyage.

Triste spectacle, en somme, que celui de cette corruption des pays

orientaux où un faux esprit de morale a supprimé la courtisane joyeuse

et insouciante des poëtes et des philosophes.--Ici, c'est la passion

de Corydon qui succède à celle d'Alcibiade;--là, c'est le sexe entier

qu'on déprave pour éviter un moindre mal peut-être; la tache s'élargit

sans s'effacer; la misère réalise un gain furtif qui la corrompt

sans l'enrichir. Ce n'est plus même la pâle image de l'amour, ce n'en

est que le spectre fatal et douloureux.--On va voir jusqu'où s'étend

le préjugé social si maladroit et si impuissant à la fois. Les Grecs

aiment le théâtre comme jadis; on trouve des salles de spectacle dans

les plus petites villes. Seulement, tous les rôles de femmes sont joués

par des hommes.

En redescendant au port, j'ai vu des affiches qui portaient le titre

d'une tragédie de _Marco Bodjari_, par Aleko Soudzo, suivie d'un

ballet, le tout imprimé en italien pour la commodité des étrangers.

Après avoir dîné à l'hôtel d'_Angleterre_, dans une grande salle

ornée d'un papier peint à personnages, je me suis fait conduire

au _Casino_, où avait lieu la représentation. On déposait, avant

d'entrer, les longues chibonques de cerisier à une sorte de bureau

_des pipes_: les gens du pays ne fument plus au théâtre pour ne pas

incommoder les touristes anglais qui louent les plus belles loges. Il

n'y avait guère que des hommes, sauf quelques femmes étrangères à la

localité. J'attendais avec impatience le lever du rideau pour juger

de la déclamation. La pièce a commencé par une scène d'exposition

entre Bodjari et un Palikare, son confident. Leur débit emphatique

et guttural m'eût dérobé le sens des vers, quand même j'aurais été

assez savant pour les comprendre; de plus, les Grecs prononcent l'êta

comme un _i_, le thêta comme un _th_ anglais, le bêta comme un _v_,

l'upsilon comme un _y_, ainsi de suite. Il est probable que c'était là

la prononciation antique, mais l'Université nous enseigne autrement.

Au second acte, je vis paraître Moustaï-Pacha, au milieu des femmes de

son sérail, lesquelles n'étaient que des hommes vêtus en odalisques;

on sait qu'en Grèce, on ne permet pas aux femmes de paraître sur le

théâtre. Quelle moralité! Moustaï-Pacha était flanqué d'un confident

comme le héros grec;--il paraissait aussi Turc que le farouche

Aconnat représenté par Son Altesse. En suivant la pièce, j'ai fini

par comprendre peu à peu que Marco-Bodjari était un Léonidas moderne

renouvelant, avec trois cents Palikares, la résistance des trois cents

Spartiates. On applaudissait vivement ce drame hellénique, qui, après

s'être développé selon les règles classiques, se terminait par des

coups de fusil.

En retournant au bateau à vapeur, j'ai joui du spectacle unique de

cette ville pyramidale éclairée jusqu'à ses plus hautes maisons.

C'était vraiment _babylonian_, comme dirait un Anglais.

J'ai quitté à Syra le paquebot autrichien pour m'embarquer sur _le

Léonidas_, vaisseau français qui part pour Alexandrie, c'est une

traversée de trois jours.

L'Égypte est un vaste tombeau; c'est l'impression qu'elle m'a faite

en abordant sur cette plage d'Alexandrie, qui, avec ses ruines et ses

monticules, offre aux yeux des tombeaux épars sur une terre de cendres.

Des ombres drapées de linceuls bleuâtres circulent parmi ces débris.

Je suis allé voir la colonne de Pompée et les bains de Cléopâtre. La

promenade du _Mahmoudieh_ et ses palmiers toujours verts rappellent

seuls la nature vivante....

Je ne parle pas d'une grande place tout européenne formée par les

palais des consuls et par les maisons des banquiers, ni des églises

byzantines ruinées, ni des constructions modernes du pacha d'Égypte,

accompagnées de jardins qui semblent des serres. J'aurais mieux aimé

les souvenirs de l'antiquité grecque; mais tout cela est détruit, rasé,

méconnaissable.

Je m'embarque ce soir sur le canal d'Alexandrie à l'Atfé; ensuite je

prendrai une cange à voile pour remonter jusqu'au Caire: c'est un

voyage de cinquante lieues que l'on fait en six jours.

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 21 / 146 题