IX--SAINT-GEORGES

On monte assez longtemps encore à travers les cultures; de petits murs

en pierres sèches indiquent la borne des champs; puis la montée devient

plus rapide et l'on marche sur le rocher nu; enfin l'on touche aux

premières maisons; la rue étroite s'avance en spirale vers le sommet de

la montagne; des boutiques pauvres, des salles de rez-de-chaussée où

les femmes causent ou filent, des bandes d'enfants à la voix rauque,

aux traits charmants, courant çà et là ou jouant sur le seuil des

masures, des jeunes filles se voilant à la hâte, tout effarées de voir

dans la rue quelque chose d'aussi rare qu'un passant; des cochons de

lait et des volailles troublés, dans la paisible possession de la voie

publique, refluant vers les intérieurs; çà et là d'énormes matrones

rappelant ou cachant leurs enfants pour les garder du mauvais œil: tel

est le spectacle assez vulgaire qui frappe partout l'étranger.

Étranger! mais le suis-je donc tout à fait sur cette terre du passé?

Oh! non, déjà quelques voix bienveillantes ont salué mon costume, dont

tout à l'heure j'avais honte.

Καθολικός! Tel est le mot que des enfants répètent autour de

moi.

Et l'on me guide à grands cris vers l'église de Saint-Georges, qui

domine la ville et la montagne. Catholique! Vous êtes bien bons, mes

amis; catholique, vraiment je l'avais oublié. Je tâchais de penser aux

dieux immortels, qui ont inspiré tant de nobles génies, tant de hautes

vertus! J'évoquais de la mer déserte et du sol aride les fantômes

riants que rêvaient vos pères, et je m'étais dit, en voyant si triste

et si nu tout cet archipel des Cyclades, ces côtes dépouillées, ces

baies inhospitalières, que la malédiction de Neptune avait frappé la

Grèce oublieuse.... La verte naïade est morte épuisée dans sa grotte,

les dieux des bocages ont disparu de cette terre sans ombre, et toutes

ces divines animations de la matière se sont retirées peu à peu comme

la vie d'un corps glacé. Oh! n'a-t-on pas compris ce dernier cri jeté

par un monde mourant, quand de pâles navigateurs s'en vinrent raconter

qu'en passant, la nuit, près des côtes de Thessalie, ils avaient

entendu une grande voix qui criait: «Pan est mort!» Mort, eh quoi!

lui, le compagnon des esprits simples et joyeux, le dieu qui bénissait

l'hymen fécond de l'homme et de la terre! il est mort, lui par qui tout

avait coutume de vivre! mort sans lutte au pied de l'Olympe profané,

mort comme un dieu peut seulement mourir, faute d'encens et d'hommages,

et frappé au cœur comme un père par l'ingratitude et l'oubli! Et

maintenant ... arrêtez-vous, enfants, que je contemple encore cette

pierre ignorée qui rappelle son culte et qu'on a scellée par hasard

dans le mur de la terrasse qui soutient votre église; laissez-moi

toucher ces attributs sculptés représentant un cistre, des cimbales,

et, au milieu, une coupe couronnée de lierre; c'est le débris de son

autel rustique, que vos aïeux ont entouré avec ferveur, en des temps où

la nature souriait au travail, où Syra s'appelait Syros....

Ici, je ferme une période un peu longue pour ouvrir une parenthèse

utile. J'ai confondu plus haut _Syros_ avec _Scyros_. Faute d'un _c_,

cette île aimable perdra beaucoup dans mon estime; car c'est ailleurs

décidément que le jeune Achille fut élevé parmi les filles de Lycomède,

et, si j'en crois mon itinéraire, Syra ne peut se glorifier que d'avoir

donné le jour à Phérécyde, le maître de Pythagore et l'inventeur de la

boussole.... Que les itinéraires sont savants!

On est allé chercher le bedeau pour ouvrir l'église; et je m'assieds,

en attendant, sur le rebord de la terrasse, au milieu d'une troupe

d'enfants bruns et blonds comme partout, mais beaux comme ceux des

marbres antiques, avec des yeux que le marbre ne peut rendre et dont la

peinture ne peut fixer l'éclat mobile. Les petites filles vêtues comme

de petites sultanes, avec un turban de cheveux tressés, les garçons

ajustés en filles, grâce à la jupe grecque plissée et à la longue

chevelure tordue sur les épaules, voilà ce que Syra produit toujours

à défaut de fleurs et d'arbustes; cette jeunesse sourit encore sur le

sol dépouillé.... N'ont-ils pas dans leur langue aussi quelque chanson

naïve correspondant à cette ronde de nos jeunes filles, qui pleure les

bois déserts et les lauriers coupés? Mais Syra répondrait que ses bois

sillonnent les eaux et que ses lauriers se sont épuisés à couronner le

front de ses marins!... N'as-tu pas été aussi le grand nid des pirates,

ô vertueux rocher! deux fois catholique, latin sur la montagne et grec

sur le rivage: et n'es-tu pas toujours celui des usuriers?

Mon itinéraire ajoute que la plupart des riches négociants de la ville

basse ont fait fortune pendant la guerre de l'indépendance par le

commerce que voici: leurs vaisseaux, sous pavillon turc, s'emparaient

de ceux que l'Europe avait envoyés porter des secours d'argent et

d'armes à la Grèce; puis, sous pavillon grec, ils allaient revendre les

armes et les provisions à leurs frères de Morée ou de Chio; quant à

l'argent, ils ne le gardaient pas, mais le prêtaient aussi sous bonne

garantie à la cause de l'indépendance, et conciliaient ainsi leurs

habitudes d'usuriers et de pirates avec leurs devoirs d'Hellènes. Il

faut dire aussi qu'en général la ville haute tenait pour les Turcs

par suite de son christianisme romain. Le général Fabvier, passant à

Syra, et se croyant au milieu des Grecs orthodoxes, y faillit être

assassiné.... Peut-être eût-on voulu pouvoir vendre aussi à la Grèce

reconnaissante le corps illustre du guerrier.

Quoi! vos pères auraient fait cela, beaux enfants aux cheveux d'or

et d'ébène, qui me voyez avec admiration feuilleter ce livre, plus

ou moins véridique, en attendant le bedeau? Non! j'aime mieux

en croire vos yeux si doux, ce qu'on reproche à votre race doit

être attribué à ce ramas d'étrangers sans nom, sans culte et sans

patrie, qui grouillent encore sur le port de Syra, ce carrefour de

l'Archipel. Et, d'ailleurs, le calme de vos rues désertes, cet ordre

et cette pauvreté.... Voici le bedeau portant les clefs de l'église

Saint-Georges. Entrons: non ... je vois ce que c'est.

Une colonnade modeste, un autel de paroisse campagnarde, quelques vieux

tableaux sans valeur, un saint Georges sur fond d'or, terrassant celui

qui se relève toujours ... cela vaut-il la chance d'un refroidissement

sous ces voûtes humides, entre ces murs massifs qui pèsent sur les

ruines d'un temple des dieux abolis? Non! pour un jour que je passe en

Grèce, je ne veux pas braver la colère d'Apollon! Je n'exposerai pas à

l'ombre mon corps tout échauffé des feux divins qui ont survécu à sa

gloire. Arrière, souffle du tombeau!

D'autant plus qu'il y a dans ce livre que je tiens un passage qui m'a

fortement frappé: «Avant d'arriver à Delphes, on trouve, sur la route

de Livadie, plusieurs tombeaux antiques. L'un d'eux, dont l'entrée a la

forme d'une porte colossale, a été fendu par un tremblement de terre,

et de la fente sort le tronc d'un laurier sauvage. Dodwel nous apprend

qu'il règne dans le pays une tradition rapportant qu'à l'instant de la

mort de Jésus-Christ, un prêtre d'Apollon offrait un sacrifice dans

ce lieu même, quand, s'arrêtant tout à coup, il s'écria qu'un nouveau

dieu venait de naître, dont la puissance égalerait celle d'Apollon,

mais qui finirait pourtant par lui céder. A peine eut-il prononcé ce

_blasphème_, que le rocher se fendit, et il tomba mort, frappé par une

main invisible.»

Et moi, fils d'un siècle douteur, n'ai-je pas bien fait d'hésiter à

franchir le seuil, et de m'arrêter plutôt encore sur la terrasse à

contempler Tina prochaine, et Naxos, et Paros, et Mycone, éparses sur

les eaux, et plus loin cette côte basse et déserte, visible encore au

bord du ciel, qui fut Délos, l'île d'Apollon!...

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 20 / 146 题