VII--LES TROIS VÉNUS

Il est difficile de dire si c'est sur ce rocher qu'était bâti le temple

de Vénus Céleste, indiqué par Pausanias comme dominant Cythère, ou

si ce monument s'élevait sur la colline encore couverte des ruines de

cette cité, que certains auteurs appellent aussi la Ville de Ménélas.

Toujours est-il que la disposition singulière de ce rocher m'a rappelé

celle d'un autre temple d'Uranie que l'auteur grec décrit ailleurs

comme étant placé sur une colline hors des murs de Sparte. Pausanias

lui-même, Grec de la décadence, païen d'une époque où l'on avait perdu

le sens des vieux symboles, s'étonne de la construction toute primitive

des deux temples superposés consacrés à la déesse. Dans l'un, celui

d'en bas, on la voit couverte d'armures, _telle que Minerve_ (ainsi que

la peint une épigramme d'Ausone); dans l'autre, elle est représentée

couverte entièrement d'un voile, avec des chaînes aux pieds. Cette

dernière statue, taillée en bois de cèdre, avait été, dit-on, érigée

par Tyndare et s'appelait _Morpho_, autre surnom de Vénus. Est-ce la

Vénus souterraine, celle que les Latins appelaient _Libitina_, celle

qu'on représentait aux enfers, unissant Pluton à la froide Perséphonè,

et qui, encore sous le surnom d'aînée des Parques, se confond parfois

avec la belle et pâle Némésis?

On a souri des préoccupations de ce poétique voyageur «qui s'inquiétait

tant de la blancheur des marbres;» peut-être s'étonnera-t-on dans

ce temps-ci de me voir dépenser tant de recherches à constater la

triple personnalité de la déesse de Cythère. Certes, il n'était pas

difficile de trouver, dans ses trois cents surnoms et attributs, la

preuve qu'elle appartenait à la classe de ces divinités _panthées_, qui

présidaient à toutes les forces de la nature dans les trois régions du

ciel, de la terre et des lieux souterrains. Mais j'ai voulu surtout

montrer que le culte des Grecs s'adressait principalement à la Vénus

austère, idéale et mystique, que les néoplatoniciens d'Alexandrie

purent opposer, sans honte, à la Vierge des chrétiens. Cette dernière,

plus humaine, plus facile à comprendre pour tous, a vaincu désormais la

philosophique Uranie. Aujourd'hui, la _Panagia_ grecque a succédé, sur

ces mêmes rivages, aux honneurs de l'antique Aphrodite; l'église ou la

chapelle se rebâtit des ruines du temple et s'applique à en couvrir

les fondements; les mêmes superstitions s'attachent presque partout

à des attributs tout semblables; la Panagia, qui tient à la main un

éperon de navire, a pris la place de Vénus Pontia; une autre reçoit,

comme la Vénus Calva, un tribut de chevelures que les jeunes filles

suspendent aux murs de sa chapelle. Ailleurs s'élevait la Vénus des

flammes, ou la Vénus des abîmes; la Vénus Apostrophia, qui détournait

des pensées impures, ou la Vénus Péristéria, qui avait la douceur et

l'innocence des colombes: la Panagia suffit encore à réaliser tons

ces emblèmes. Ne demandez pas d'autres croyances aux descendants des

Achéens: le christianisme ne les a pas vaincus, ils l'ont plié à leurs

idées; le principe féminin, et, comme dit Gœthe, le _féminin céleste_

régnera toujours sur ce rivage. La Diane sombre et cruelle du Bosphore,

la Minerve prudente d'Athènes, la Vénus Armée de Sparte, telles étaient

leurs plus sincères religions: la Grèce d'aujourd'hui remplace par une

seule vierge tous ces types de vierges saintes, et compte pour bien

peu de chose la trinité masculine et tous les saints de la légende, à

l'exception de saint Georges, le jeune et brillant cavalier.

En quittant ce rocher bizarre, tout percé de salles funèbres, et dont

la mer ronge assidûment la base, nous sommes arrivés à une grotte que

les stalactites ont décorée de piliers et de franges merveilleuses;

des bergers y avaient abrité leurs chèvres contre les ardeurs du jour;

mais le soleil commença bientôt à décliner vers l'horizon en jetant sa

pourpre au rocher lointain de Cérigotto, vieille retraite des pirates;

la grotte était sombre et mal éclairée à cette heure, et je ne fus pas

tenté d'y pénétrer avec des flambeaux; cependant tout y révèle encore

l'antiquité de cette terre aimée des cieux. Des pétrifications, des

fossiles, des amas même d'ossements antédiluviens ont été extraits de

cette grotte, ainsi que de plusieurs autres points de l'île. Ainsi ce

n'est pas sans raison que les Pélasges avaient placé là le berceau de

la fille d'Uranus, de cette Vénus si différente de celle des peintres

et des poëtes, qu'Orphée invoquait en ces termes: «Vénérable déesse,

qui aime les ténèbres ... visible et invisible ... dont toutes choses

émanent, car tu donnes des lois au monde entier, et tu commandes même

aux Parques, souveraine de la nuit!»

Voyage en Orient, Volume 1: Les femmes de Caire; Druses et Maronites · 第 18 / 146 题