Il est difficile de dire si c'est sur ce rocher qu'était bâti le temple
de Vénus Céleste, indiqué par Pausanias comme dominant Cythère, ou
si ce monument s'élevait sur la colline encore couverte des ruines de
cette cité, que certains auteurs appellent aussi la Ville de Ménélas.
Toujours est-il que la disposition singulière de ce rocher m'a rappelé
celle d'un autre temple d'Uranie que l'auteur grec décrit ailleurs
comme étant placé sur une colline hors des murs de Sparte. Pausanias
lui-même, Grec de la décadence, païen d'une époque où l'on avait perdu
le sens des vieux symboles, s'étonne de la construction toute primitive
des deux temples superposés consacrés à la déesse. Dans l'un, celui
d'en bas, on la voit couverte d'armures, _telle que Minerve_ (ainsi que
la peint une épigramme d'Ausone); dans l'autre, elle est représentée
couverte entièrement d'un voile, avec des chaînes aux pieds. Cette
dernière statue, taillée en bois de cèdre, avait été, dit-on, érigée
par Tyndare et s'appelait _Morpho_, autre surnom de Vénus. Est-ce la
Vénus souterraine, celle que les Latins appelaient _Libitina_, celle
qu'on représentait aux enfers, unissant Pluton à la froide Perséphonè,
et qui, encore sous le surnom d'aînée des Parques, se confond parfois
avec la belle et pâle Némésis?
On a souri des préoccupations de ce poétique voyageur «qui s'inquiétait
tant de la blancheur des marbres;» peut-être s'étonnera-t-on dans
ce temps-ci de me voir dépenser tant de recherches à constater la
triple personnalité de la déesse de Cythère. Certes, il n'était pas
difficile de trouver, dans ses trois cents surnoms et attributs, la
preuve qu'elle appartenait à la classe de ces divinités _panthées_, qui
présidaient à toutes les forces de la nature dans les trois régions du
ciel, de la terre et des lieux souterrains. Mais j'ai voulu surtout
montrer que le culte des Grecs s'adressait principalement à la Vénus
austère, idéale et mystique, que les néoplatoniciens d'Alexandrie
purent opposer, sans honte, à la Vierge des chrétiens. Cette dernière,
plus humaine, plus facile à comprendre pour tous, a vaincu désormais la
philosophique Uranie. Aujourd'hui, la _Panagia_ grecque a succédé, sur
ces mêmes rivages, aux honneurs de l'antique Aphrodite; l'église ou la
chapelle se rebâtit des ruines du temple et s'applique à en couvrir
les fondements; les mêmes superstitions s'attachent presque partout
à des attributs tout semblables; la Panagia, qui tient à la main un
éperon de navire, a pris la place de Vénus Pontia; une autre reçoit,
comme la Vénus Calva, un tribut de chevelures que les jeunes filles
suspendent aux murs de sa chapelle. Ailleurs s'élevait la Vénus des
flammes, ou la Vénus des abîmes; la Vénus Apostrophia, qui détournait
des pensées impures, ou la Vénus Péristéria, qui avait la douceur et
l'innocence des colombes: la Panagia suffit encore à réaliser tons
ces emblèmes. Ne demandez pas d'autres croyances aux descendants des
Achéens: le christianisme ne les a pas vaincus, ils l'ont plié à leurs
idées; le principe féminin, et, comme dit Gœthe, le _féminin céleste_
régnera toujours sur ce rivage. La Diane sombre et cruelle du Bosphore,
la Minerve prudente d'Athènes, la Vénus Armée de Sparte, telles étaient
leurs plus sincères religions: la Grèce d'aujourd'hui remplace par une
seule vierge tous ces types de vierges saintes, et compte pour bien
peu de chose la trinité masculine et tous les saints de la légende, à
l'exception de saint Georges, le jeune et brillant cavalier.
En quittant ce rocher bizarre, tout percé de salles funèbres, et dont
la mer ronge assidûment la base, nous sommes arrivés à une grotte que
les stalactites ont décorée de piliers et de franges merveilleuses;
des bergers y avaient abrité leurs chèvres contre les ardeurs du jour;
mais le soleil commença bientôt à décliner vers l'horizon en jetant sa
pourpre au rocher lointain de Cérigotto, vieille retraite des pirates;
la grotte était sombre et mal éclairée à cette heure, et je ne fus pas
tenté d'y pénétrer avec des flambeaux; cependant tout y révèle encore
l'antiquité de cette terre aimée des cieux. Des pétrifications, des
fossiles, des amas même d'ossements antédiluviens ont été extraits de
cette grotte, ainsi que de plusieurs autres points de l'île. Ainsi ce
n'est pas sans raison que les Pélasges avaient placé là le berceau de
la fille d'Uranus, de cette Vénus si différente de celle des peintres
et des poëtes, qu'Orphée invoquait en ces termes: «Vénérable déesse,
qui aime les ténèbres ... visible et invisible ... dont toutes choses
émanent, car tu donnes des lois au monde entier, et tu commandes même
aux Parques, souveraine de la nuit!»