La colline d'Aplunori ne présente que peu de ruines, mais elle a gardé
les restes plus rares de la végétation sacrée qui jadis parait le front
des montagnes; des cyprès toujours verts et quelques oliviers antiques
dont le tronc crevassé est le refuge des abeilles, ont été conservés
par une sorte de vénération traditionnelle qui s'attache à ces lieux
célèbres. Les restes d'une enceinte de pierre protègent, seulement du
coté de la mer, ce petit bois qui est l'héritage d'une famille; la
porte a été surmontée d'une pierre voûtée, provenant des ruines et
dont j'ai signalé déjà l'inscription. Au delà de l'enceinte est une
petite maison entourée d'oliviers, habitation de pauvres paysans grecs,
qui ont vu se succéder depuis cinquante ans les drapeaux vénitiens,
français et anglais sur les tours du fort qui protège San-Nicolo,
et qu'on aperçoit à l'autre extrémité de la baie. Le souvenir de la
république française et du général Bonaparte, qui les avait affranchis
en les incorporant à la république des Sept-Iles, est encore présent à
l'esprit des vieillards.
L'Angleterre a rompu ces frêles libertés depuis 1815, et les habitants
de Cérigo ont assisté sans joie au triomphe de leurs frères de la
Morée. L'Angleterre ne fait pas des Anglais des peuples qu'elle
conquiert, je veux dire qu'elle acquiert, elle en fait des ilotes,
quelquefois des domestiques; tel est le sort des Maltais, tel
serait celui des Grecs de Cérigo, si l'aristocratie anglaise ne
dédaignait comme séjour cette île poudreuse et stérile. Cependant il
est une sorte de richesse dont nos voisins ont encore pu dépouiller
l'antique Cythère: je veux parler de quelques bas-reliefs et statues
qui indiquaient encore les lieux dignes de souvenir. Ils ont enlevé
d'Aplunori une frise de marbre sur laquelle on pouvait lire, malgré
quelques abréviations, ces mots, qui furent recueillis en 1798 par des
commissaires de la république française: Ναὸς Ἁφροδίτης θεᾶς κυρίας
Κυθηρίων, και Παντὸς κὸσμου (temple de Vénus, déesse maîtresse des
Cythéréens et du monde entier).
Cette inscription ne peut laisser de doute sur le caractère des ruines;
mais, en outre, un bas-relief enlevé aussi par les Anglais avait
servi longtemps de pierre à un tombeau dans le bois d'Aplunori. On y
distinguait les images de deux amants venant offrir des colombes à la
déesse, et s'avançant au delà de l'autel, près duquel était déposé
le vase des libations. La jeune fille, vêtue d'une longue tunique,
présentait les oiseaux sacrés, tandis que le jeune homme, appuyé
d'une main sur son bouclier, semblait de l'autre aider sa compagne à
déposer son présent aux pieds de la statue; Vénus était vêtue à peu
près comme la jeune fille, et ses cheveux, tressés sur les tempes, lui
descendaient en boucles sur le cou.
Il est évident que le temple situé sur cette colline n'était pas
consacré à Vénus Uranie, ou Céleste, adorée dans d'autres quartiers
de l'île, mais à cette seconde Vénus, Populaire ou Terrestre, qui
présidait aux mariages. La première, apportée par des habitants de
la ville d'Ascalon en Syrie, divinité sévère, au symbole complexe,
au sexe douteux, avait tous les caractères des images primitives
surchargées d'attributs et d'hiéroglyphes, telles que la Diane d'Ephèse
ou la Cybèle de Phrygie; elle fut adoptée par les Spartiates, qui,
les premiers, avaient colonisé l'île; la seconde, plus riante, plus
humaine, et dont le culte, introduit par les Athéniens vainqueurs, fut
le sujet de guerres civiles entre les habitants, avait une statue
renommée dans toute la Grèce comme une merveille de l'art, elle était
nue et tenait à sa main droite une coquille marine; ses fils Eros et
Antéros l'accompagnaient, et devant elle était un groupe de trois
Grâces dont deux la regardaient, et dont la troisième était tournée
du côté opposé. Dans la partie orientale du temple, on remarquait la
statue d'Hélène; ce qui est cause probablement que les habitants du
pays donnent à ces ruines le nom de palais d'Hélène.
Deux jeunes gens se sont offerts à me conduire aux ruines de l'ancienne
ville de Cythère, dont l'entassement poudreux s'apercevait le long de
la mer entre la colline d'Aplunori et le port de San-Nicolo; je les
avais donc dépassées en me rendant à Potamo par l'intérieur des terres;
mais la route n'était praticable qu'à pied, et il fallut renvoyer le
mulet au village. Je quittai à regret ce peu d'ombrage plus riche
en souvenirs que les quelques débris de colonnes et de chapiteaux
dédaignés par les collectionneurs anglais. Hors de l'enceinte du
bois, trois colonnes tronquées subsistaient debout encore au milieu
d'un champ cultivé; d'autres débris ont servi à la construction
d'une maisonnette à toit plat, située au point le plus escarpé de
la montagne, mais dont une antique chaussée de pierre garantit la
solidité. Ce reste des fondations du temple sert de plus à former une
sorte de terrasse qui retient la terre végétale nécessaire aux cultures
et si rare dans l'île depuis la destruction des forêts sacrées.
On trouve encore sur ce point une excavation provenant de fouilles; une
statue de marbre blanc drapée à l'antique, et très-mutilée, en avait
été retirée; mais il a été impossible d'en déterminer les caractères
spéciaux. En descendant à travers les rochers poudreux, variés parfois
d'oliviers et de vignes, nous avons traversé un ruisseau qui descend
vers la mer en formant des cascades, et qui coule parmi des lentisques,
des lauriers-roses et des myrtes. Une chapelle grecque s'est élevée
sur les bords de cette eau bienfaisante, et parait avoir succédé à un
monument plus ancien.