Il faut lire les livres où ils ont été écrits. J'avais déjà depuis
longtemps cette idée dans l'esprit, avant de traverser la mer, pour
aller tremper ma pensée dans d'autres vagues d'air que celles où nous
respirons dans notre petite Europe.
J'ai toujours été convaincu que changer d'air c'était changer d'âme;
que changer de point de vue, du moins, c'était changer d'aspect dans
la contemplation et dans l'appréciation des choses; que l'espace
était nécessaire à la pensée comme aux yeux.
Dieu le savait bien, quand, en emprisonnant l'homme dans ce petit
navire de quelques pauvres mille pas d'étendue de la poupe à la
proue, il lui a donné du moins pour horizon cet espace sans fond
du firmament, qui provoque sans cesse la pensée à se plonger dans
cet espace, et qui fait monter son âme à l'éternelle poursuite de
l'infini, d'astres en astres, de voie lactée en voie lactée, comme
par les degrés éclatants et successifs de son incommensurabilité.
Sans cet espace, d'où notre pensée du moins peut fuir, la terre ne
serait pas habitable.
Je dirai plus; j'ai toujours été convaincu que le changement de
place, la diversité d'horizon ici-bas, la possession d'une certaine
proportion d'espace matériel, la locomotion, en un mot, était
non-seulement une condition de grandeur dans l'imagination et dans
l'âme, mais aussi une condition de justesse dans l'esprit de l'homme.
J'ai éprouvé mille fois, par moi-même, que, si je ne changeais pas de
place, de résidence, d'horizon, je ne changeais pas d'idées; que ces
idées, toujours les mêmes par suite de la monotonie du même milieu
dans lequel elles ont été conçues, finissaient par se pétrifier ou
par croupir, et qu'en croupissant dans l'âme elles finissaient enfin
par s'altérer et par se fausser.
Le mouvement, dans une certaine proportion, est aussi nécessaire à
l'intelligence que l'air.
Qui est-ce qui n'a pas expérimenté qu'au retour d'un voyage de long
cours, ou même d'une simple promenade au grand air et sous le ciel,
on ne rapportait pas à sa demeure les idées qu'on en avait emportées,
mais qu'on sentait en soi-même un certain renouvellement de pensée et
de coeur qui faisait voir les choses sous un aspect plus étendu et
par conséquent plus juste et plus vrai?... C'est que l'espace, cet
élément de grandeur et de vérité, cette optique même des idées, était
entré dans une certaine proportion en nous. C'est que l'étendue avait
modifié et rectifié le regard de notre âme.
Défiez-vous de la justesse des idées conçues par un solitaire
isolé de la grande nature dans un cachot, dans une cellule, dans
une bibliothèque, entre quatre murs! Défiez-vous même de la
justesse des idées conçues par un de ces hommes que nous appelons
_professionnels_, exclusivement renfermés dans la monotonie d'une
étude ou d'une occupation unique? L'uniformité du point de vue
borné d'où ils envisagent les choses finit presque toujours par
fausser même leur regard et leur esprit; mathématiciens abstraits,
mécaniciens de génie, industriels consommés, prodigieux artistes,
hommes de lettres immortels par le style, comme J.-J. Rousseau,
artisans, inventeurs d'admirables procédés dans les perfectionnements
de leurs métiers spéciaux, leur esprit cependant, faute de mouvement
et d'espace dans leur vie et dans leurs idées, se fausse souvent sur
tout le reste.
N'avez-vous pas remarqué que toutes les idées fausses, tous les
rêves incohérents, toutes les utopies absurdes en politique,
en constitutions sociales de ces trente dernières années, sont
sorties de la tête d'un de ces hommes sédentaires, concentrés dans
la contemplation exclusive d'une profession ou d'une occupation
unique, manquant d'air dans la poitrine, de mouvement dans les
pieds, d'espace dans les yeux, d'universalité dans le point de
vue! Hommes d'ateliers, de mécanisme, de chiffres, de comptoirs ou
de bibliothèques; hommes _unius libri_, comme les appelaient les
anciens, _hommes ne sachant lire que dans un seul livre_, dont le
proverbe nous recommande de nous défier.