Quand le bronze écumant dans ton moule d'argile,
Lèguera par ta main mon image fragile
À l'oeil indifférent des hommes qui naîtront,
Et que, passant leurs doigts dans ces tempes ridées
Comme un lit dévasté du torrent des idées,
Pleins de doute, ils diront entre eux: de qui ce front?
Est-ce un soldat debout frappé pour la patrie?
Un poëte qui chante, un pontife qui prie?
Un orateur qui parle aux flots séditieux?
Est-ce un tribun de paix soulevé par la houle,
Offrant, le coeur gonflé, sa poitrine à la foule,
Pour que la liberté remontât pure aux cieux?
Car dans ce pied qui lutte et dans ce front qui vibre,
Dans ces lèvres de feu qu'entr'ouvre un souffle libre,
Dans ce coeur qui bondit, dans ce geste serein,
Dans cette arche du flanc que l'extase soulève,
Dans ce bras qui commande et dans cet oeil qui rêve
Phidias a pétri sept âmes dans l'airain!
Sept âmes, Phidias! et je n'en n'ai plus une!
De tout ce qui vécut je subis la fortune,
Arme cent fois brisée entre les mains du temps,
Je sème de tronçons ma route vers la tombe,
Et le siècle hébété dit: «Voyez comme tombe
À moitié du combat chacun des combattants!»
«Celui-là chanta Dieu, les idoles le tuent!
Au mépris des petits les grands le prostituent.
Notre sang, disent-ils, pourquoi l'épargnas-tu?
Nous en aurions taché la griffe populaire!.....
Et le lion couché, lui dit avec colère
Pourquoi m'as-tu calmé? ma force est ma vertu!»
Va, brise, ô Phidias, ta dangereuse épreuve;
Jettes-en les débris dans le feu, dans le fleuve,
De peur qu'un faible coeur, de doute confondu.
Ne dise en contemplant ces affronts sur ma joue,
«Laissons aller le monde à son courant de boue,»
Et que faute d'un coeur, un siècle soit perdu!
Oui, brise, ô Phidias!... Dérobe ce visage
À la postérité, qui ballotte une image
De l'Olympe à l'égout, de la gloire à l'oubli;
Au pilori du temps n'expose pas mon ombre!
Je suis las des soleils, laisse mon urne à l'ombre:
Le bonheur de la mort, c'est d'être enseveli.
Que la feuille d'hiver au vent des nuits semée,
Que du coteau natal l'argile encore aimée
Couvrent vite mon front moulé sous son linceul,
Je ne veux de vos bruits qu'un souffle dans la brise,
Un nom inachevé dans un coeur qui se brise!
J'ai vécu pour la foule, et je veux dormir seul.