Quelques années après, sa renommée s'était agrandie avec son âge et
avec ses oeuvres. Il était marié, il avait déjà plusieurs berceaux
autour de son foyer. Je passais un congé diplomatique dans ma masure
à peine recrépie de la vallée de Saint-Point, dans mes montagnes
natales. Je vis descendre par les rudes sentiers, en face de ma
fenêtre, à travers les châtaigniers, une caravane de voyageurs,
hommes, femmes et enfants, les uns à pied, les autres sur des _mules
au pied réfléchi_, comme dit le poëte. Bientôt la caravane eut
atteint le pied sablonneux des montagnes, gayé le ruisseau, traversé
les prés et regravi le mamelon du château. C'était Victor Hugo et
Charles Nodier, suivis de leurs charmantes jeunes femmes et de beaux
enfants. Ils venaient me demander l'hospitalité de quelques jours en
allant en Suisse.
Charles Nodier était l'ami né de toute gloire. Aimer le grand
c'était son état. Il ne se sentait de niveau qu'avec les sommets. Son
indolence l'empêchait de produire lui-même des oeuvres achevées, mais
il était capable de tout ce qu'il admirait. Il se contentait de jouer
avec son génie et avec sa sensibilité, comme un enfant avec l'écrin
de sa mère. Il perdait les pierres précieuses comme le sable.
Cette incurie de sa richesse le rendait le _Diderot_, mais le
_Diderot_ sans charlatanisme et sans déclamation, de notre époque.
Nous nous aimions pour notre coeur et non pour nos talents. C'était
un de ces hommes du coin du feu, un génie familier, un confident de
toutes les âmes, dont la perte ne paraît pas faire un si grand vide
que les grandes renommées. Mais ce vide se creuse toujours davantage.
Il est dans le coeur.
Pendant que les femmes et les enfants jouaient dans le verger, nous
goûtâmes Hugo, Nodier et moi, l'ombre des bois, le frisson du vent,
la fraîcheur des sources, les silences de la vallée, le balbutiement
des vers futurs qui dormaient et qui chantaient en rêvant en nous
comme les enfants des deux jeunes mères sur leurs genoux.
La caravane poétique reprit sa route vers les Alpes. Je la vis
disparaître derrière la montagne. Depuis cette halte, nous sommes
restés amis en dépit des systèmes, des opinions, des révolutions,
des politiques diverses. Tout cela est du domaine du temps et se
transfigure avec lui. Mais la poésie et l'amitié sont du domaine
réservé des choses éternelles. _C'est la cité de Dieu._ On secoue en
y entrant la poussière des cités terrestres.