XXI

On m'y ramenait cependant toujours. C'est là que je connus Mathieu

de Montmorency, l'ami de madame de Staël, le plus aimable et le plus

attrayant des hommes. Quoique si inégal à moi de rang et d'années,

il se fit mon ami pour avoir le droit d'être mon protecteur sans

humilier ma fierté; il se passionna pour mes vers. Il me groupa à mon

insu un auditoire parmi ses innombrables amis de toutes les opinions

et de tous les âges. Il m'amena lui-même dans ma retraite devenue

foule, le prince de Léon, ce jeune duc de Rohan que la dévotion

enlevait déjà au monde, mais qui goûtait encore dans la poésie et

dans l'amitié les dernières et les plus pures illusions de la vie.

Le duc de Rohan m'amena M. de Genoude, jeune écrivain d'une âme

active, qui se dévouait à l'aristocratie et à l'Église avec d'autant

plus d'ardeur qu'il voulait se naturaliser par ses services dans

des conditions sociales plus hautes que son berceau. Il avait le

mouvement et la chaleur du génie, s'il n'en avait pas la flamme. Il

traduisait alors la Bible; il adorait les vers; sa mémoire heureuse

et sa voix sonore furent la première édition des miens. C'est par lui

que je connus M. de Lourdoueix, disciple alors de nos plus grands

écrivains monarchiques, fidèle au malheur comme au talent.

Il connaissait aussi M. de Lamennais, alors l'_Athanase_ implacable

de l'Église. Il lui récita quelques strophes d'une ode de moi sur

l'enthousiasme. M. de Lamennais, qui était au lit, se leva sur son

séant en s'écriant: _Eurêka_, nous avons trouvé un poëte!! Il désira

me connaître. Je lui fus présenté par son ami.

Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plutôt une

flamme que le vent de sa propre inquiétude chassait d'un point

de sa chambre à l'autre, comme un de ces feux phosphoriques qui

flottent sur l'herbe des cimetières et que les paysans prennent

pour l'âme des trépassés. Il était non pas vêtu, mais couvert d'une

redingote sordide, dont les basques étirées de vétusté battaient ses

pantoufles; il penchait la tête vers le plancher comme un homme qui

cherche à lire des caractères mystérieux sur le sable. Il regardait

obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilité

intarissable. L'ironie était sa figure favorite de conversation. On

sortait aigri contre les hommes, de son entretien. L'arrière-goût de

son âme était amer.

Je me sentis peu d'attrait pour ce grand homme de style. Il venait

d'écrire son livre sur l'Indifférence en matière de religion.

Depuis J.-J. Rousseau et jusqu'à madame Sand on n'avait rien lu

d'une telle diction oratoire et polémique. Ces phrases étaient

moulées sur l'_Héloïse_; mais c'était Rousseau sans onction et

sans pathétique. M. de Lamennais raisonnait avec une logique aussi

savamment membrée qu'une charpente de fer; il déclamait avec une

majesté de voix, une vigueur de gestes, une insolence de conviction,

une audace d'apostrophes qui imitaient admirablement l'éloquence.

C'était un grand disciple et un grand modèle de l'art d'écrire; mais

le véritable art d'écrire n'est pas un art, c'est une âme. L'âme

manquait aux mots, ce n'était que la draperie du génie.

Plus tard, il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais

sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion;

comme l'apôtre, il avait gardé les manteaux des bourreaux pendant

qu'ils lapidaient les justes. Il y eut un grand courage dans cette

transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui

n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre d'esprit dont peu d'esprits

sont capables.

Le malheur de M. de Lamennais fut d'être aussi acerbe et aussi

impitoyable avec ses anciens amis qu'il l'avait été autrefois avec

les nouveaux. Haïr en tout était son talent; son inspiration était

la colère; son équilibre était l'alternative entre deux excès; son

humeur chagrine et ses doctrines de fraternité mielleuse juraient

perpétuellement et presque comiquement ensemble. Il grinçait des

dents en parlant d'amour; s'il avait été éloquent à la tribune, il

aurait été un _Savonarole_. L'esprit de parti était sa nature; il en

voulait dans le ciel comme sur la terre. Quand les deux esprits de

parti dont il fut tour à tour l'organe seront morts, il ne restera de

lui dans la langue que ce qui reste de _Savonarole_ à Florence, la

renommée d'un grand agitateur de style qui fanatisa tour à tour des

théologiens et des radicaux dans sa patrie, sans avoir donné une idée

aux uns, une modération et un bon conseil aux autres.

Nous nous sommes revus de loin en loin dans la vie sans pouvoir

nous lier jamais d'une amitié intime. Quand j'étais royaliste de

sentiment, il était absolutiste, et quand j'étais républicain, il

était démagogue. Il y avait toujours un excès entre nous; comment

nous entendre? Aussi j'y avais complétement renoncé sur la fin de sa

vie. Homme qui n'était bon pour moi qu'à lire!

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 116 / 197 题