Xe ENTRETIEN.
I
La Convention avait fauché tout ce qui se trouvait sous le couteau.
La littérature française n'était pas seulement muette, elle était
morte. On ne sait pas assez combien meurt vite une civilisation
littéraire sous la hache d'une assemblée ou sous la faux d'un Attila.
Les croyants au progrès continu et indéfini des civilisations par les
livres ne se sont jamais rendu compte de la rapidité avec laquelle
s'évanouirent en cendre, au vent de l'incendie des bibliothèques,
les prodigieuses littératures de l'Égypte ancienne, de la Perse,
de l'Inde lettrée, de la Grèce académique, de la Rome latine sous
les pas de leurs conquérants barbares ou sous les anarchies de leurs
propres déchirements. Les langues elles-mêmes, du moment qu'on ne
les écrit plus, s'évanouissent avec une promptitude qui tient du
prodige. Ne croyez pas tant à l'immortalité de ce chiffon empreint
de noir qu'on appelle du papyrus ou du papier. On en chauffe les
bains d'Alexandrie, et au bout de deux générations on ne sait plus
les lire. Supposez dix ans de Convention, une invasion tartare de
Souvarof, un changement de religion, une subversion générale de la
société, un nivellement communiste de la propriété en Europe, et
soyez sûrs qu'en vingt ans il n'y aurait plus ni poésie, ni théâtre,
ni littérature, ni langue lettrée en France. Il faut du loisir, de
l'élégance de moeurs, du superflu de temps et d'aisance pour les arts
de l'esprit; quand il n'y a plus de lecteurs, où sont les écrivains?