PRISON DE SAINT-LAZARE.

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie

Ouvre ses cavernes de mort,

Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie

Ne s'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,

Les vierges aux belles couleurs

Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine

Entrelaçaient rubans et fleurs,

Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre.

Dans cet abîme enseveli

J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.

Accoutumons-nous à l'oubli.

Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,

Mille autres moutons, comme moi

Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire,

Seront servis au peuple roi.

Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie

Un mot, à travers ces barreaux,

A versé quelque baume en mon âme flétrie;

De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.

Vivez, amis; vivez contents

En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre;

Peut-être, en de plus heureux temps

J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits;

À mon tour aujourd'hui mon malheur importune.

Vivez, amis; vivez en paix.

Voici la sainte colère du poëte mourant résigné à la stupide férocité

des hommes.

Maintenant voici quelques strophes de sa dernière élégie, écrite

la veille de son supplice, pour déplorer le prochain supplice de

mademoiselle de Coigny, sa compagne de captivité. Jusqu'alors la

France n'avait jamais pleuré ainsi. Ce sanglot donna le ton de

l'élégie moderne à madame de Staël, à Bernardin de Saint-Pierre,

à Chateaubriand, à moi peut-être à mon insu. La tristesse fait

maintenant partie de la langue; c'est un don de la mort trouvé sur

tant de tombeaux.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 95 / 197 题