XXIX

Nous ne voulons ni flatter ni dénigrer ici le sacerdoce. Nous ne

voulons parler du prêtre qu'en qualité de littérateur. La théologie

est, comme la conscience, du domaine privé de chaque communion. Nous

n'y entrons pas; mais, en laissant de côté la théologie du prêtre, et

ne considérant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports

avec le monde, nous devons reconnaître les supériorités morales et

les priviléges inhérents à cette profession pour l'homme de génie et

de vertu qui s'y consacre.

Et d'abord un préjugé de piété, de force et de vertu se répand à

l'instant sur le prêtre. La sainteté du sanctuaire précède, en

quelque sorte, dans le lieu saint. Ce préjugé n'est pas purement

imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les

ambitions, les orgueils, les hypocrisies d'état, emmaillottés de

bure ou de lin; l'Évangile lui-même lève la pierre des _sépulcres

blanchis_ pour décréditer les saintes apparences. Oui, la robe ne

transforme pas les difformités du corps. Il y a des vices dans les

sacerdoces, et ces vices mêmes sont plus vicieux que dans les autres

conditions, parce qu'ils jurent plus avec la sainteté de Dieu et avec

la pureté de la morale.

Mais, en ne concédant à cet égard aucun privilége aux sacerdoces, il

nous est impossible de ne pas reconnaître qu'il y a dans le caractère

sacerdotal une autorité de prestige sur les hommes rassemblés.

Eux seuls ils ont la parole à la tribune des âmes; ils sont les

orateurs de la morale; la chaire est leur trône. Ce trône, pour

le prêtre de génie, est plus haut que celui des rois: c'est de là

qu'il règne sur le monde des consciences. De toutes les places où

un mortel peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de

génie est incontestablement une chaire sacrée. Si cet homme est

_Bossuet_, c'est-à-dire s'il réunit dans sa personne la conviction

qui assure l'attitude, la pureté de vie qui préconise le Verbe, le

zèle qui dévore, l'autorité qui impose, la renommée qui prédispose,

le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la sainteté du

visage, le génie qui est la divinité de la parole, l'idée réfléchie

qui est la conquête de l'intelligence, l'explosion soudaine qui

est l'assaut de l'esprit, la poésie qui est le resplendissement de

la vérité, la gravité de la voix qui est le timbre des pensées,

les cheveux blancs, la pâleur émue, le regard lointain, la bouche

cordiale, les gestes enfin qui sont les attitudes visibles de

l'âme; si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que

d'un sanctuaire intérieur; s'il se laisse soulever peu à peu par

l'inspiration, comme l'aigle d'abord pesant, dont les premiers

battements d'ailes ont peine à embrasser assez d'air pour élever

son vol; s'il prend enfin son souffle et son essor, s'il ne sent

plus la chaire sous ses pieds, s'il respire à plein souffle l'esprit

divin, et s'il épanche intarissablement de cette hauteur démesurée

l'inspiration ou ce qu'on appelle la parole de Dieu à son auditoire,

cet homme n'est plus un homme, c'est une voix.

Et quelle voix!... Une voix qui ne s'est jamais enrouée, cassée,

aigrie, irritée, profanée dans nos rixes mondaines et passionnées

d'intérêts ou du siècle; une voix qui, comme celle du tonnerre dans

les nuées ou de l'orgue dans les basiliques, n'a jamais été qu'un

organe de puissance ou de persuasion divine à nos âmes! une voix

qui ne parle qu'à des auditeurs à genoux! une voix qu'on écoute en

silence, à laquelle nul ne répond que par une inclination de front

ou par des larmes dans les yeux, applaudissements muets de l'âme!

une voix qu'on ne réfute et qu'on ne contredit jamais, même quand

elle étonne ou qu'elle blesse! une voix enfin qui ne parle ni au nom

de l'opinion, chose fugitive; ni au nom de la philosophie, chose

discutable; ni au nom de la patrie, chose locale; ni au nom de la

souveraineté du prince, chose temporelle; ni au nom de l'orateur

lui-même, chose transformée; mais au nom de Dieu, autorité de langage

qui n'a rien d'égal sur la terre, et contre laquelle le moindre

murmure est impiété et la moindre protestation blasphème!

Voilà la tribune du sacerdoce! voilà le trépied du prophète, voilà

la chaire de l'orateur sacré! On ne veut y voir que Bossuet. Son

histoire n'est que l'histoire de cette éloquence. L'homme était digne

de sa tribune: les autres éloquences ne montent pas à ces hauteurs.

Les noms qui la représentent restent grands; mais Bossuet, qui

les égale par le génie, les dépasse par la portée de sa tribune.

Ils parlaient de la terre, il parle du nuage. Cicéron n'a pas plus

de culture et d'abondance; Démosthène n'a pas plus de violence de

persuasion; Chatam n'a pas plus de poésie oratoire; Mirabeau n'a pas

plus de courant; Vergniaud n'a pas plus d'images. Tous ont moins

d'élévation, d'étendue et de majesté dans la parole. Ce sont des

orateurs humains; l'orateur divin, c'est Bossuet. Pour l'entendre, il

faut d'abord monter à son niveau, le ciel.

Il naquit, il vécut, il mourut dans le temple. Son existence ne fut

qu'un discours. L'homme de lettres disparaît en lui dans le prêtre.

Il éleva le premier l'oraison funèbre à la hauteur des prophètes.

Sa langue, jusque-là heurtée par la pensée, et hâtée par la

précipitation qui ne lui laissait pas le temps de rien polir, y prit

l'ampleur de Cicéron.

La mort du prince de Condé lui fournit le plus grand de ses textes.

Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il

semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait

la solennité. La mort du prince de Condé, son premier protecteur et

son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit

mourir.

Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'un dans la guerre, l'autre

dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une

et l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son coeur, et le

répercuta dans sa voix. La péroraison de ce discours est le sommet de

l'éloquence moderne. Les anciens n'ont pas de tels accents.

La vieillesse, la contemporanéité, l'égalité de niveau entre

l'orateur et le héros couché à ses pieds, complétaient l'éloquence.

Le spectacle était aussi grand que le discours.

«Jetez les yeux de toutes parts», dit Bossuet: «voilà ce qu'a pu

faire la magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres,

des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures

qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images

d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes

qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage

de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que

celui à qui on les rend.

«Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine! Pleurez sur

cette triste immortalité que nous donnons aux héros! Mais approchez

en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière

de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus

digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le

commandement plus honnête?

«Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant: Voilà celui

qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de

renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs

de la guerre: son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà

que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble il nous

avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et

n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure, avec le roi

de la terre il faut encore servir le roi du ciel.

«Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous

comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous

les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à

compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez

donnés à un maître si bienfaisant.

«Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je,

qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en

quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce

tombeau; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si

grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez

le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi

puisse-t-il vous être toujours un cher entretien; ainsi puissiez-vous

profiter de ses vertus; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve

à la fois de consolation et d'exemple.

«Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre

les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince! le digne sujet de nos

louanges, de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire:

votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait

la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y

efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y

verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu,

lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je

vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d'un

si beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du

bien-aimé disciple: _Et hæc est victoria quæ vincit mundum, fides

nostra_ (la victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier,

c'est notre foi).

«Jouissez, prince, de cette victoire; jouissez-en éternellement par

l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une

voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours.

Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant,

je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si,

averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon

administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la

parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui

s'éteint.»

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 69 / 197 题