Nous ne voulons ni flatter ni dénigrer ici le sacerdoce. Nous ne
voulons parler du prêtre qu'en qualité de littérateur. La théologie
est, comme la conscience, du domaine privé de chaque communion. Nous
n'y entrons pas; mais, en laissant de côté la théologie du prêtre, et
ne considérant ici que la profession sacerdotale dans ses rapports
avec le monde, nous devons reconnaître les supériorités morales et
les priviléges inhérents à cette profession pour l'homme de génie et
de vertu qui s'y consacre.
Et d'abord un préjugé de piété, de force et de vertu se répand à
l'instant sur le prêtre. La sainteté du sanctuaire précède, en
quelque sorte, dans le lieu saint. Ce préjugé n'est pas purement
imaginaire. Nous connaissons les faiblesses, les vices, les
ambitions, les orgueils, les hypocrisies d'état, emmaillottés de
bure ou de lin; l'Évangile lui-même lève la pierre des _sépulcres
blanchis_ pour décréditer les saintes apparences. Oui, la robe ne
transforme pas les difformités du corps. Il y a des vices dans les
sacerdoces, et ces vices mêmes sont plus vicieux que dans les autres
conditions, parce qu'ils jurent plus avec la sainteté de Dieu et avec
la pureté de la morale.
Mais, en ne concédant à cet égard aucun privilége aux sacerdoces, il
nous est impossible de ne pas reconnaître qu'il y a dans le caractère
sacerdotal une autorité de prestige sur les hommes rassemblés.
Eux seuls ils ont la parole à la tribune des âmes; ils sont les
orateurs de la morale; la chaire est leur trône. Ce trône, pour
le prêtre de génie, est plus haut que celui des rois: c'est de là
qu'il règne sur le monde des consciences. De toutes les places où
un mortel peut monter sur la terre, la plus haute pour un homme de
génie est incontestablement une chaire sacrée. Si cet homme est
_Bossuet_, c'est-à-dire s'il réunit dans sa personne la conviction
qui assure l'attitude, la pureté de vie qui préconise le Verbe, le
zèle qui dévore, l'autorité qui impose, la renommée qui prédispose,
le pontificat qui consacre, la vieillesse qui est la sainteté du
visage, le génie qui est la divinité de la parole, l'idée réfléchie
qui est la conquête de l'intelligence, l'explosion soudaine qui
est l'assaut de l'esprit, la poésie qui est le resplendissement de
la vérité, la gravité de la voix qui est le timbre des pensées,
les cheveux blancs, la pâleur émue, le regard lointain, la bouche
cordiale, les gestes enfin qui sont les attitudes visibles de
l'âme; si cet homme sort lentement de son recueillement ainsi que
d'un sanctuaire intérieur; s'il se laisse soulever peu à peu par
l'inspiration, comme l'aigle d'abord pesant, dont les premiers
battements d'ailes ont peine à embrasser assez d'air pour élever
son vol; s'il prend enfin son souffle et son essor, s'il ne sent
plus la chaire sous ses pieds, s'il respire à plein souffle l'esprit
divin, et s'il épanche intarissablement de cette hauteur démesurée
l'inspiration ou ce qu'on appelle la parole de Dieu à son auditoire,
cet homme n'est plus un homme, c'est une voix.
Et quelle voix!... Une voix qui ne s'est jamais enrouée, cassée,
aigrie, irritée, profanée dans nos rixes mondaines et passionnées
d'intérêts ou du siècle; une voix qui, comme celle du tonnerre dans
les nuées ou de l'orgue dans les basiliques, n'a jamais été qu'un
organe de puissance ou de persuasion divine à nos âmes! une voix
qui ne parle qu'à des auditeurs à genoux! une voix qu'on écoute en
silence, à laquelle nul ne répond que par une inclination de front
ou par des larmes dans les yeux, applaudissements muets de l'âme!
une voix qu'on ne réfute et qu'on ne contredit jamais, même quand
elle étonne ou qu'elle blesse! une voix enfin qui ne parle ni au nom
de l'opinion, chose fugitive; ni au nom de la philosophie, chose
discutable; ni au nom de la patrie, chose locale; ni au nom de la
souveraineté du prince, chose temporelle; ni au nom de l'orateur
lui-même, chose transformée; mais au nom de Dieu, autorité de langage
qui n'a rien d'égal sur la terre, et contre laquelle le moindre
murmure est impiété et la moindre protestation blasphème!
Voilà la tribune du sacerdoce! voilà le trépied du prophète, voilà
la chaire de l'orateur sacré! On ne veut y voir que Bossuet. Son
histoire n'est que l'histoire de cette éloquence. L'homme était digne
de sa tribune: les autres éloquences ne montent pas à ces hauteurs.
Les noms qui la représentent restent grands; mais Bossuet, qui
les égale par le génie, les dépasse par la portée de sa tribune.
Ils parlaient de la terre, il parle du nuage. Cicéron n'a pas plus
de culture et d'abondance; Démosthène n'a pas plus de violence de
persuasion; Chatam n'a pas plus de poésie oratoire; Mirabeau n'a pas
plus de courant; Vergniaud n'a pas plus d'images. Tous ont moins
d'élévation, d'étendue et de majesté dans la parole. Ce sont des
orateurs humains; l'orateur divin, c'est Bossuet. Pour l'entendre, il
faut d'abord monter à son niveau, le ciel.
Il naquit, il vécut, il mourut dans le temple. Son existence ne fut
qu'un discours. L'homme de lettres disparaît en lui dans le prêtre.
Il éleva le premier l'oraison funèbre à la hauteur des prophètes.
Sa langue, jusque-là heurtée par la pensée, et hâtée par la
précipitation qui ne lui laissait pas le temps de rien polir, y prit
l'ampleur de Cicéron.
La mort du prince de Condé lui fournit le plus grand de ses textes.
Ce fut la dernière et la plus sublime de ses oraisons funèbres. Il
semble qu'en approchant du tombeau lui-même, son génie en contractait
la solennité. La mort du prince de Condé, son premier protecteur et
son admirateur le plus constant, lui disait que toute célébrité doit
mourir.
Ces deux plus grandes gloires du siècle, l'un dans la guerre, l'autre
dans les lettres et dans la religion, semblaient s'entraîner l'une
et l'autre. Bossuet entendit l'avertissement dans son coeur, et le
répercuta dans sa voix. La péroraison de ce discours est le sommet de
l'éloquence moderne. Les anciens n'ont pas de tels accents.
La vieillesse, la contemporanéité, l'égalité de niveau entre
l'orateur et le héros couché à ses pieds, complétaient l'éloquence.
Le spectacle était aussi grand que le discours.
«Jetez les yeux de toutes parts», dit Bossuet: «voilà ce qu'a pu
faire la magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres,
des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures
qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et de fragiles images
d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste; des colonnes
qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage
de notre néant; et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que
celui à qui on les rend.
«Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine! Pleurez sur
cette triste immortalité que nous donnons aux héros! Mais approchez
en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière
de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus
digne de vous commander? Mais dans quel autre avez-vous trouvé le
commandement plus honnête?
«Pleurez donc ce grand capitaine, et dites en gémissant: Voilà celui
qui nous menait dans les hasards; sous lui se sont formés tant de
renommés capitaines que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs
de la guerre: son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà
que, dans son silence, son nom même nous anime, et ensemble il nous
avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et
n'arriver pas sans ressources à notre éternelle demeure, avec le roi
de la terre il faut encore servir le roi du ciel.
«Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous
comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom, plus que tous
les autres ne feront jamais tout votre sang répandu; et commencez à
compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez
donnés à un maître si bienfaisant.
«Et vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je,
qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en
quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus, environnez ce
tombeau; versez des larmes avec des prières; et, admirant dans un si
grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez
le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage. Ainsi
puisse-t-il vous être toujours un cher entretien; ainsi puissiez-vous
profiter de ses vertus; et que sa mort, que vous déplorez, vous serve
à la fois de consolation et d'exemple.
«Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre
les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince! le digne sujet de nos
louanges, de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire:
votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait
la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y
efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y
verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu,
lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je
vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d'un
si beau triomphe, je dirai en action de grâces ces belles paroles du
bien-aimé disciple: _Et hæc est victoria quæ vincit mundum, fides
nostra_ (la victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier,
c'est notre foi).
«Jouissez, prince, de cette victoire; jouissez-en éternellement par
l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une
voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours.
Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant,
je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte; heureux si,
averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon
administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la
parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui
s'éteint.»