Eh bien! il en est de même du style: nous sentons s'il nous charme
ou s'il nous laisse languissants, s'il nous réchauffe ou s'il nous
glace; mais il est composé de tant d'éléments indéfinissables de
l'intelligence, de la pensée et du coeur, qu'il est un mystère pour
nous comme la physionomie, et qu'en le ressentant dans ses effets, il
nous est impossible de l'analyser dans ses causes. Les rhéteurs n'ont
jamais pu l'enseigner ni le surprendre, pas plus que les chimistes
n'ont pu saisir le principe de vie qui fuit sous leurs doigts dans
les éléments qu'ils élaborent: on sait ce qu'il produit, on ne sait
pas ce qu'il est. Et comment le saurait-on? l'écrivain ne le sait pas
lui-même; c'est un don de sa nature, comme la couleur de ses cheveux
ou comme la sensibilité de son tact.
Énumérez seulement quelques-unes des conditions innombrables de ce
qu'on nomme style, et jugez s'il est au pouvoir de la rhétorique de
créer dans un homme ou dans une femme une telle réunion de qualités
diverses:
* * * * *
Il faut qu'il soit vrai, et que le mot se modèle sur l'impression,
sans quoi il ment à l'esprit, et l'on sent le comédien de parade au
lieu de l'homme qui dit ce qu'il éprouve;
Il faut qu'il soit clair, sans quoi la parole passe dans la forme des
mots, et laisse l'esprit en suspens dans les ténèbres;
Il faut qu'il jaillisse, sans quoi l'effort de l'écrivain se fait
sentir à l'esprit du lecteur, et la fatigue de l'un se communique à
l'autre;
Il faut qu'il soit transparent, sans quoi on ne lit pas jusqu'au fond
de l'âme;
Il faut qu'il soit simple, sans quoi l'esprit a trop d'étonnement et
trop de peine à suivre les raffinements de l'expression, et, pendant
qu'il admire la phrase, l'impression s'évapore;
Il faut qu'il soit coloré, sans quoi il reste terne, quoique juste,
et l'objet n'a que des lignes et point de reliefs;
Il faut qu'il soit imagé, sans quoi l'objet, seulement décrit, ne se
représente dans aucun miroir et ne devient palpable à aucun sens;
Il faut qu'il soit sobre, car l'abondance rassasie;
Il faut qu'il soit abondant, car l'indigence de l'expression atteste
la pauvreté de l'intelligence;
Il faut qu'il soit modeste, car l'éclat éblouit;
Il faut qu'il soit riche, car le dénûment attriste;
Il faut qu'il soit naturel, car l'artifice défigure par ses
contorsions la pensée;
Il faut qu'il coure, car le mouvement seul entraîne;
Il faut qu'il soit chaud, car une douce chaleur est la température de
l'âme;
Il faut qu'il soit facile, car tout ce qui est peiné est pénible;
Il faut qu'il s'élève et qu'il s'abaisse, car tout ce qui est
uniforme est fastidieux;
Il faut qu'il raisonne, car l'homme est raison;
Il faut qu'il se passionne, car le coeur est passion;
Il faut qu'il converse, car la lecture est un entretien avec les
absents ou avec les morts;
Il faut qu'il soit personnel et qu'il ait l'empreinte de l'esprit,
car un homme ne ressemble pas à un autre;
Il faut qu'il soit lyrique, car l'âme a des cris comme la voix;
Il faut qu'il pleure, car la nature humaine a des gémissements et des
larmes;
Il faut... Mais des pages ne suffiraient pas à énumérer tous ces
éléments dont se compose le style. Nul ne les réunit jamais dans une
langue écrite, dans une telle harmonie que madame de Sévigné. Elle
n'est pas un écrivain, elle est le style. Son livre n'est pas un
livre, c'est une vie.