Molière, quoique ami et disciple de l'imitateur Boileau, n'imite
personne non plus. La raison de cette complète originalité de
Molière est toute simple. La comédie est la peinture des moeurs.
Un poëte tragique ou épique, comme Corneille ou comme Racine, peut
imiter l'antiquité, parce qu'il peint la fable ou l'histoire,
choses antiques qui se prêtent aux costumes et aux passions hors du
temps; mais un poëte comique n'est comique qu'à la condition d'être
vrai, d'être actuel et de prendre ses modèles, ses couleurs et ses
aventures, non dans des moeurs mortes, mais dans des moeurs vivantes.
Aussi est-il ramené forcément à l'originalité par la nécessité de
copier, non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu sous ses yeux dans les
moeurs de son pays et de son époque. Quel peuple s'intéresserait à
une comédie de Ménandre ou de Térence? Il y faudrait un parterre
d'érudits et d'académiciens. Aussi, malgré le caractère éminemment
classique et souvent latin de sa diction en vers, Molière devint-il
dans ses comédies complétement Français, et par cela même
complétement original.
Nous n'examinerons pas aujourd'hui s'il doit être compté au rang
des poëtes? s'il suffit, pour mériter ce nom de poëte, d'avoir
écrit spirituellement la satire ou la comédie de son siècle en
vers? si la peinture de moeurs et la poésie ne sont pas deux choses
très-dissemblables dans le fond, quoique se ressemblant en apparence
par la langue rhythmée et rimée? Nous essayerons de résoudre cette
question littéraire quand nous examinerons les oeuvres du plus grand
comique de tous les temps et de toutes les nations. Il nous suffit
aujourd'hui de constater que dans ce siècle de Louis XIV, où le
génie français flottait encore indécis entre la servile imitation
et l'indépendante originalité, la tragédie imitait et la comédie
inventait. Molière n'est si grand que parce qu'il fut lui-même. La
nation lui sait gré de lui avoir enseigné à oser croire à son propre
génie. Si ce n'est pas le poëte, c'est au moins pour elle le peintre
et le moraliste national.
On peut en dire autant, quoiqu'à une immense distance, de la
Bruyère, ce Molière en maximes et ce Saint-Simon en miniature. Il
n'imite rien qu'un peu Sénèque dans la pensée et un peu Théophraste
dans la brièveté, mais il fortifie la langue en la resserrant, comme
on fortifie la corde trop lâche dans le noeud pour en centupler la
force. Le français, depuis la Bruyère, devint propre à être au besoin
l'algèbre des pensées. C'est un mérite nul pour l'éloquence et pour
la poésie, mais capital pour la philosophie et pour la science. Or
le français était destiné à devenir aussi un jour la langue de la
science, de l'industrie et de l'économie politique, et à tout abréger
en formulant tout. Nous devons donc de la reconnaissance à la Bruyère.