Quant à l'histoire, elle n'avait encore ni assez d'âge, ni assez
d'indépendance, ni assez de profondeur, ni surtout assez de
politique; elle ne connaissait dans le récit que le conte, le poëme
ou la chronique: son Tacite inculte, Saint-Simon, trop passionné
pour être imitateur de personne, lui donna tout à coup l'originalité
de son propre caractère. Ni la Grèce, ni Rome, ni les nations de
l'Europe moderne, n'ont un pareil monument de langue et d'histoire.
Ce n'est plus le récit, c'est le drame; ce n'est plus la draperie,
c'est le nu; ce n'est plus le portrait, c'est l'homme; l'homme avec
tous ses traits vivants, calqués sur les beautés comme sur les
difformités de sa nature; la photographie du siècle; un roi, une
cour, des flatteurs, des courtisans, des ambitieux, des hypocrites,
des hommes de bien, des méchants, des femmes, des pontifes, une
nation tout entière saisie au passage dans son mouvement le plus
accéléré, et reproduite, non pas seulement par l'art, mais par la
passion. Le plus grand coloriste, c'est la passion, parce qu'elle ne
prend pas ses couleurs sur une palette, mais dans son propre coeur.
Le plus grand peintre (nous ne disons pas le plus vrai) est celui qui
aime ou qui hait le plus ses modèles.
Tel est Saint-Simon, historien par hasard, moraliste par explosion,
philosophe par colère, satirique par humeur, vertueux par dégoût.
Tacite et Juvénal dans la même page, il crée une langue à la
vigueur de ses aversions et de ses amours. Son style de coups et de
contre-coups brise en mille pièces la période ou l'épanche en un
flot intarissable et écumant de phrases qui entraînent l'âme de ses
lecteurs dans le débordement de ses impressions.
Après lui, la langue historique est faite, mais elle est en
poussière. Il n'y a plus qu'à en ramasser les morceaux, et à en
recomposer la structure pour en faire la langue la plus historique,
c'est-à-dire la plus lapidaire et la plus sculpturale qu'un peuple
ancien ou moderne ait jamais écrite pour la postérité.