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La Fontaine, selon nous, est un préjugé de la nation. Le caractère

tout à fait gaulois de ce poëte lui a fait trouver grâce et faveur

dans sa postérité gauloise comme lui, malgré ses négligences, ses

immoralités, ses imperfections et ses pauvretés d'invention. Celui-là

est un imitateur ou plutôt un traducteur sans scrupule de tout ce

qui lui tomba sous la plume. Il n'y a pas, d'après les commentateurs

les plus fanatiques de ce plagiaire amnistié à si bon marché, une

seule de ses fables ni un seul de ses contes qui lui appartienne. Les

fables sont toutes de Lokman, d'Ésope, de Phèdre; les contes sont

tous des poëtes licencieux de l'Italie ou de Boccace.

On dit: Mais ces fables lui appartiennent par droit de conquête et de

naturalisation par son génie. Nous ne voulons pas trop contester ce

prétendu génie. C'est le génie de l'incurie, de la puérilité et de

la licence, trois choses qui seraient des vices dans un autre et qui

ont du moins quelquefois en lui la grâce peu décente de ses vices.

C'est par là qu'au grand détriment de la morale de la nation, la

routine l'honore, et l'indulgence lui pardonne. Mais la grande poésie

ne le comptera jamais au nombre des poëtes séculaires. À l'exception

de quelques prologues courts et véritablement inimitables de ses

fables, le style en est vulgaire, inharmonieux, disloqué, plein de

constructions obscures, baroques, embarrassées, dont le sens se

dégage avec effort et par circonlocutions prosaïques. Ce ne sont pas

des vers, ce n'est pas de la prose, ce sont des limbes de la pensée.

Ses contes sont infiniment supérieurs par la versification, mais

ils sont obscènes quand ses modèles italiens ne sont que glissants.

Boccace, son maître, a mille fois plus d'imagination, plus de

souplesse, plus de pittoresque, plus de sourire fin dans le récit.

L'Arioste est l'Homère du badinage, la Fontaine le contrefait sans

jamais l'égaler. Pour quiconque a lu le _Joconde_ original et le

_Joconde_ de la Fontaine, il y a entre ces deux poëmes la distance

de la grâce à la corruption. Mais la Fontaine cependant, tout en

corrompant la morale de l'enfance et les coeurs de la jeunesse, a

bien mérité de la langue en lui restituant quelques-uns de ces tours

gaulois qui sont les dates de son origine et les familiarités de son

génie. On l'a appelé le vieil enfant de son siècle. La Fontaine, en

effet, est l'enfant de notre littérature française, mais c'est un

enfant vicieux.

Cours familier de Littérature - Volume 02 · 第 59 / 197 题