Fénelon imite Homère, Virgile et Platon, jusqu'à la souplesse
désossée d'un vêtement qui se plie au nu et aux formes des membres.
C'est le plus mélodieux des échos de l'antiquité poétique. Il donne
néanmoins aux doctrines évangéliques dont il est le ministre quelque
chose de lui-même, la poésie de son platonisme, le vague de son
imagination, la mélancolie de son coeur. Il effémine avec grâce cette
langue trop durcie par la trempe de Bossuet; il la rend malléable et
propre aux plus tendres épanchements de la piété, de la rêverie et
de l'amour.
Pascal n'imite rien, parce qu'il ne trouve rien à imiter dans
l'antiquité. Excepté dans l'Inde qui était complétement inconnue
alors, l'antiquité ne creuse pas comme ce penseur; aussi n'a-t-elle
pas de ces cris d'horreur, de ces agonies du néant qui sont dans
la langue de Pascal. Il se place à l'extrême bord des mystères
chrétiens, il regarde au fond d'un oeil effaré, il y prend le
vertige, et il se parle à lui-même presque par monosyllabes.
Sa langue n'est qu'une logique désespérée, un radicalisme
d'anéantissement de l'homme devant sa destinée; il ne raisonne même
plus, il s'abdique. C'est le grand suicide de la métaphysique, qui
s'anéantit dans la foi. Algébriste lui-même, il abrége sa pensée et
sa langue pour la convertir en formules: les mots lui sont importuns;
il voudrait écrire avec des chiffres. De là son désordre, sa vigueur
et sa rigueur de termes, sa foudroyante brièveté. La langue lui doit
en précision sentie tout ce qu'il fait perdre de droits et de bon
sens à la raison humaine. Comme Gilbert, en poésie, il n'a jamais
autant de génie d'expression que quand il délire! Mais qui voudrait
retrancher Pascal et Gilbert de la langue française?