SCÈNE III

Un autre appartement dans le château. LE ROI _entre avec sa suite_.

LE ROI.--Je l'ai envoyé quérir, et l'on cherche le corps. Combien il est

dangereux que cet homme aille en liberté! Il ne faut pas, cependant, lui

appliquer la loi rigoureuse; il est aimé de la multitude désordonnée,

qui aime, non d'après son jugement, mais d'après ses yeux; et là où il

en est ainsi, on pèse le fléau qui frappe l'offenseur, jamais on ne pèse

l'offense. Pour que tout se passe doucement et sans bruit, il faut que

cet éloignement soudain paraisse une décision réfléchie. Les maux qui

sont devenus désespérés veulent des remèdes désespérés pour être guéris

ou ne le sont pas du tout. (_Rosencrantz entre_.) Eh bien! qu'est-il

arrivé?

ROSENCRANTZ.--Où le corps est-il déposé? c'est ce que nous ne pouvons

tirer de lui, mon seigneur.

LE ROI.--Mais lui, où est-il?

ROSENCRANTZ.--À la porte, mon seigneur; on le garde et l'on attend vos

ordres.

LE ROI.--Amenez-le devant nous.

ROSENCRANTZ.--Holà! Guildenstern, faites entrer mon seigneur.

(Hamlet et Guildenstern entrent.)

LE ROI.--Voyons, Hamlet, où est Polonius?

HAMLET.--À souper.

LE ROI.--A souper? où donc?

HAMLET.--Non pas dans un endroit où il mange, mais dans un endroit où

il est mangé: il y a un certain congrès de vermine politique qui est en

affaire avec lui en ce moment même. Votre ver est l'empereur qui préside

seul à toute votre diète:[33] nous engraissons toutes les autres

créatures pour nous engraisser; et nous nous engraissons nous-mêmes pour

les asticots. Votre roi bien gras et votre mendiant bien maigre ne font

qu'un service différent; deux plats, mais pour la même table: c'est la

la fin de tout.

[Note 33: Les vers, en anglais: _the worms_. On sait que c'est dans

la ville de Worms que furent tenues, par les empereurs d'Allemagne,

plusieurs des diètes les plus célèbres, entre autres celle de 1521,

fameuse en tout pays protestant comme ayant eu pour conséquence l'édit

de Worms contre Luther. On comprendra donc sans peine comment, dans le

texte des sinistres plaisanteries de Hamlet se mêlent et jouent les

vers, l'empereur et la diète. _Toute votre diète_, c'est-à-dire toutes

vos habitudes de nourriture et de vie, selon l'ancien sens du mot, que

l'usage a maintenant réduit au point de le changer tout à fait et de le,

rendre presque synonyme de _jeune_.]

LE ROI.--Hélas! hélas!

HAMLET.--Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé d'un roi, et

manger le poisson qui s'est nourri de ce ver.

LE ROI.--Que veux-tu dire par là?

HAMLET.--Rien, mais seulement vous montrer comment un roi peut faire un

voyage à travers les entrailles d'un mendiant.

LE ROI.--Où est Polonius?

HAMLET.--Dans le ciel: envoyez-y voir. Si votre messager ne le trouve

pas là, allez vous-même le chercher à l'autre endroit. Mais, en vérité,

si vous ne le trouvez pas d'ici à un mois, vous le flairerez en montant

l'escalier de la galerie.

LE ROI, _à quelqu'un de sa suite_.--Allez le chercher là.

HAMLET.--Oh! il attendra bien jusqu'à votre arrivée.

(Quelques hommes de la suite sortent.)

LE ROI.--Hamlet, pour ta propre sûreté, qui nous occupe aussi tendrement

que nous afflige ce que tu as fait, cette action exige que tu partes

d'ici avec la promptitude de l'éclair. Ainsi prépare-toi: la barque est

prête, et le vent est favorable, tes compagnons t'attendent, et toutes

choses sont disposées pour ton voyage en Angleterre.

HAMLET.--En Angleterre?

LE ROI.--Oui, Hamlet.

HAMLET.--C'est bon.

LE ROI.--Tu dis vrai; si tu connais nos projets.

HAMLET.--Je vois un ange qui les voit. Mais allons, en Angleterre!

Adieu, mère chérie.

LE ROI.--Et ton père qui t'aime, Hamlet?

HAMLET.--Ma mère! père et mère sont mari et femme; mari et femme ne sont

qu'une même chair; et ainsi, ma mère.....Allons, en Angleterre!

(Il sort.)

LE ROI.--Suivez-le pas à pas; attirez-le en toute hâte à bord. Ne

différez pas; je veux qu'il soit hors d'ici ce soir. Allez, car tout

ce qui touche, d'ailleurs, à cette affaire est fait et scellé; je vous

prie, hâtez-vous. (_Rosencrantz et Guildenstern sortent_.) Et toi,

Angleterre, si tu tiens mon amitié pour quelque chose (comme ma grande

puissance peut te rendre ce point sensible, puisque ta cicatrice se

montre encore vive et rouge là où a passé l'épée danoise, et puisque le

libre mouvement de ta crainte nous rend hommage), tu n'accueilleras pas

froidement notre message souverain, qui implique nettement, par lettres

instantes à cet effet, la mort immédiate de Hamlet; entends-moi,

Angleterre! car il fait rage comme la fièvre dans mon sang, et il faut

que tu me guérisses. Jusqu'à ce que je sache que c'en est fait, quoi

qu'il m'arrive, mes joies ne recommenceront pas.

(Il sort.)

Hamlet(#15032) · 第 30 / 44 题