Un autre appartement dans le château.
HAMLET _entre_.
HAMLET.--Déposé en lieu sûr...
ROSENCRANTZ ET GUILDENSTERN, _derrière la scène_.--Hamlet! seigneur
Hamlet!
HAMLET.--Mais doucement! Quel est ce bruit? qui appelle Hamlet? Oh! ils
viennent ici!
(Rosencrantz et Guildenstern entrent.)
ROSENCRANTZ.--Qu'avez-vous fait du cadavre, monseigneur?
HAMLET.--Confondu avec la poussière, dont il est parent.
ROSENCRANTZ.--Dites-nous où il est, pour que nous puissions le tirer de
là et le porter à la chapelle.
HAMLET.--N'allez pas croire cela.
ROSENCRANTZ.--Croire quoi?
HAMLET.--Que je puisse garder votre secret et non le mien. Et puis, être
importuné par une éponge! Quelle réponse doit faire à cela le fils d'un
roi?
ROSENCRANTZ.--Me prenez-vous pour une éponge, mon seigneur?
HAMLET.--Oui, monsieur, une éponge qui pompe la physionomie du roi, ses
faveurs, son autorité. Mais de tels officiers rendent en définitive de
grands services au roi; il les tient en réserve, comme ferait un singe
avec des noisettes, dans le coin de sa mâchoire--embouchés tout d'abord,
pour être avalés au dernier moment;--quand il a besoin de ce que vous
avez recueilli, il n'a qu'à vous presser un peu, éponge, et vous
redevenez sèche.
ROSENCRANTZ.--Je ne vous comprends pas, mon seigneur.
HAMLET.--Cela me fait grand plaisir; un méchant propos doit mourir dans
une sotte oreille.
ROSENCRANTZ.--Mon seigneur, il faut nous dire où est le corps, et venir
avec nous chez le roi.
HAMLET.--Le corps est avec le roi, mais le roi n'est pas avec le corps.
Le roi est une chose...
GUILDENSTERN.--Une chose, mon seigneur?
HAMLET.--...de rien. Conduisez-moi vers lui. Cache-toi, renard! et tous
en chasse![32]
(Ils sortent.)
[Note 32: Remarquez-vous comme les paroles de Hamlet deviennent tantôt
plus hardies, tant plus obscures, à mesure que l'action avance? De plus
en plus obsédé par la certitude croissante du crime qu'il doit punir,
par les émotions qui se multiplient, par les pièges qui s'ouvrent sous
ses pas, par la haine qu'il voit s'amonceler sur lui, par l'idée de la
vengeance dont il est, de minute en minute, plus altéré et plus effrayé
tout ensemble, parce que chaque minute l'a retardée et la rapproche,
il parle comme il sent, et les saccades de son langage reproduisent le
tumulte de son âme. La plupart de ses répliques aux courtisans ont un
sens confus et une portée manifeste: on voit plus d'ombre envahir son
esprit et plus d'amertume jaillir de son coeur. Il faut renoncer à
expliquer des phrases comme: «Le corps est avec le roi, mais le roi
n'est pas avec le corps.» Veut-il dire que le cadavre est dans le
palais, comme le roi, maïs que le roi a encore à mourir, comme Polonius,
et à rejoindre de plus près le cadavre? Ou bien parle-t-il tour à tour
des deux rois, du faux roi vivant, son oncle, et du vrai roi mort, son
père? Mais à, quoi bon expliquer? Il ne veut pas être compris et ne
peut pas se retenir d'être menaçant. Il appelle le roi une chose, les
courtisans l'interrompent à ce mot méprisant, et il coupe court aux
périls de l'entretien, mais par une pire insolence: «Le roi est une
chose de rien,» expression toute faite et courante chez tous les poëtes
du même temps et qui leur venait, comme tant d'autres, de la Bible, du
quatrième verset du psaume CXLIV, où il est dit, selon la traduction
anglaise: «L'homme est comme une chose de rien.» Quant aux derniers mots
de Hamlet, c'est le refrain du jeu des enfants anglais qui correspond à
notre _cache-cache_. Les sources de la langue de Shakspeare sont aussi
diverses que les courants des pensées de Hamlet.]