L'académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.»

Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons

quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre

supériorité.»

Mais l'autre secoua la tête: «Non, ce n'est pas là ce que je veux dire;

voyez-vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants

ignorés, ces enfants dits _de père inconnu_, qu'il a faits, comme cet

arbre reproduit, presque inconsciemment.

S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous

serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier, que vous

interpelliez, le serait pour numéroter ses descendants.

De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les

rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre

que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents

femmes.

Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas

fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé,

ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes

gens, c'est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu;

ou peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère,

cuisinière en quelque famille.

Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons

_publiques_ possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père,

enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt

francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces

rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont

les générateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il

faut_! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs

de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux

accouplements d'aventure.

Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants.

Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car

ils reproduisent aussi, ces gredins-là!

Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire

que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus

que cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,

parfois, me torture horriblement.

A l'âge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis,

aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied.

Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les

Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez;

de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie

des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom

finissait en _of_; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint

au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se

composait simplement de deux bottes de paille.

Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et

nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.

Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il

fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous

pûmes atteindre Pont-Labbé.

Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le

médecin, qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans

en déterminer la nature.

Connaissez-vous Pont-Labbé?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus

bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz

au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des mœurs, des

légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays

n'a presque pas changé. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne

à présent tous les ans, hélas!

Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang

triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort

de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans

les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand

chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première,

grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière

s'arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.

Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un

gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas

deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées

d'une étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur

encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière

la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier

bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent.

La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout

bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la

pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en

riant, semblaient faites pour broyer du granit.

Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme

la plupart de ses compatriotes.

Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se

déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos

complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la

petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.

Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions

pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.

Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je

croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la

sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,

sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie

qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût

revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me

regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur

d'un scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et

peut-être par son père ensuite.

J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir

de la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une

lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus,

crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur.

Oh! elle se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble,

une cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions

immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé

quelqu'un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi

l'attaquant, elle résistant.

Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le

pavé.

Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit.

Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point

l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions

reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ,

à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me

retirer.

Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au

jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin

toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme nous

peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.

Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente

quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à

distraire ainsi les voyageurs.

Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.

Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en

Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer

des paysages.

Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs

grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge

était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne.

En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,

fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap,

casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.

Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner

et, comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité

sans doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de

cette maison? J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans

maintenant. Je vous parle de loin.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06 · 第 49 / 74 题