_A René Maizeroy._
ILS se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où
le gai Printemps remuait de la vie.
L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous
deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de
marque et de réputation.
Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non
pas sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette
matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques
souvenirs; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout
amollis par la tiédeur de l'air.
Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et
délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux ébénier, vêtu de grappes
jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui
sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
parfumeurs, sa semence embaumée à travers l'espace.
Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra
l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atomes,
qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues
d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles
et produire des êtres à racines, naissant d'un germe comme nous,
mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même
essence, comme nous toujours!»
Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se
détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta: «Ah!
mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui
les lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère.»